Guy Stéphan ouvre la boîte à souvenirs de 14 ans en Bleu
L’adjoint de Didier Deschamps revient pour « Le Figaro » sur des séquences marquantes qui ont jalonné sa vie en équipe de France.
3 Jul 2026 - Le Figaro
Baptiste Desprez Envoyé spécial à Boston
L’échange devait durer vingt minutes à Clairefontaine avant le départ pour les États-unis; il s’étirera finalement pour en faire le double avec l’adjoint de Didier Deschamps, dont l’aventure se termine cet été après une vie en bleu. Si l’équipe de France poursuit sa route en Coupe du monde, avec un huitième de finale contre le Paraguay samedi (23 h) à Philadelphie, le technicien de 69 ans n’aurait pas pensé, avant de partir aux États-unis, devoir pallier l’absence de son sélectionneur et ami, de retour au Pays basque pour les obsèques de sa mère. Mission réussie avec succès contre la Norvège (3-1) lors du troisième match de poule. L’aventure se poursuit, et les rêves de troisième étoile perdurent. Guy Stéphan, quatorze ans en sélection depuis 2012 - sans oublier, début 2000, avec Roger Lemerre - s’est livré sur ses souvenirs, ses anecdotes, ses analyses et la manière de travailler d’un duo que la France du football regrettera. Un moment d’échange, de franchise et d’autocritique. Entre sourires, émotions et confidences.
Une vie en bleu
« Je la résume en trois mots : passion, bonheur et engagement. La passion parce que, depuis tout petit, ma vie tourne autour du ballon rond, le référentiel bondissant, comme on me disait lorsque j’étais étudiant au Creps de Dinard. Être en club ou en sélection, c’est exercer deux métiers différents. En club, tu es dans le tambour d’une machine à laver pendant onze mois et demi sur douze, mais tu as le temps, à l’entraînement, de mettre en place le système que tu souhaites, de peaufiner les automatismes. En sélection, il faut aller à l’essentiel : choisir les joueurs, en fonction de leur état de forme et d’esprit. Puis préparer des matchs avec parfois un seul entraînement avec l’ensemble du groupe. Lors des rassemblements, l’emploi du temps est très serré, très rigide, avec la pression de représenter sa nation. Le résultat, mais aussi la manière sont scrutés à la loupe. Selon que l’on gagne ou pas, les jours qui suivent sont différents. Une vie en bleu, c’est du bonheur aussi parce qu’il est formidable d’entraîner l’élite du football mondial. De l’engagement, enfin, parce qu’il ne faut jamais se relâcher, même en dehors des rassemblements. Il faut être très pertinent dans l’observation, dans l’échange avec les joueurs et les autres membres du staff. Il y a beaucoup d’éléments à prendre en compte. Néanmoins, les coupures entre les rassemblements permettent de se réoxygéner. Avec Didier, on se parle quasiment tous les jours. Et cela fait quatorze ans que cela dure, en tout cas en équipe nationale (ils ont collaboré trois ans à L’OM entre 2009 et 2012, NDLR). Maintenant, il y a aussi une certaine expérience avec des Coupes du monde (2014, 2018, 2022 et 2026, mais aussi 2002 pour Stéphan dans le staff de Roger Lemerre). Ça ne signifie pas qu’on va gagner aux Étatsunis, mais que notre staff a de l’expérience. »
Juin 2012, Deschamps lui propose l’aventure équipe de France
« C’est plutôt : “J’ai envie que tu travailles avec moi dans le prochain club où je vais aller.” Nous sommes en 20072008. Et l’olympique de Marseille s’est présenté en mai 2009. C’est parti de là. Trois ans à Marseille avec des trophées (champion de France, Coupe de la Ligue, Trophée des champions, L’OM n’a plus rien remporté depuis). Et, lorsque cette aventure marseillaise s’est terminée (2012), nous ne nous sommes posé aucune question. Il était évident qu’on allait continuer ensemble. La suite, ce fut l’équipe de France. À ce moment-là, nous n’aurions pas imaginé réaliser deux septennats (rires). »
10 juillet 2016, Éder crucifie les Bleus en finale de l’euro
« Vous voulez me rappeler des bons souvenirs c’est ça (rires) ? Ce qui est terrible, c’est qu’on est allé à New York avec Didier pour préparer la Coupe du monde en décembre dernier. On a assisté à une conférence sur l’arbitrage au sujet des nouvelles règles du Mondial. Et M. Collina (patron des arbitres de la Fifa) nous dit, à la volée, devant tous les sélectionneurs : “Le but d’éder avec le Portugal aurait dû être refusé parce qu’il y avait une faute avant. S’il y avait eu la VAR, il aurait été refusé.” Dix ans après, je n’ai jamais revu les images. Je ne veux pas. Mais on s’est regardés, ce jour-là, avec Didier, interloqués. Mais, s’il n’y a pas 2016 et cette finale perdue, on ne gagne pas 2018. On a joué la finale avant l’heure contre l’allemagne à Marseille (en demifinale). De chaque situation, il faut tirer des leçons. Toujours. »
30 juin 2018, le monde découvre Kylian Mbappé contre l’argentine
« Un moment de grâce. C’est une fusée que l’adversaire ne peut pas arrêter normalement. Donc, il l’a fait de façon illicite. On connaît la suite. Avec un penalty récolté. On est en 8es de finale, l’argentine (victoire 4-3), Diego Maradona dans les tribunes, l’ambiance, le soleil de Kazan et Kylian se révèle aux yeux de la planète football. La route est encore longue, mais c’est un grand moment. »
15 juillet 2018, le sacre, la pluie, les larmes… et Poutine fait la fête avec les Bleus
«Un moment pour l’éternité. Que l’on partage avec les joueurs et avec nos proches, qui sont sur la pelouse. Il pleut, mais on s’en fiche. C’est historique. Dans le vestiaire, je vois Paul Pogba déboucher le champagne et asperger tout le monde, dont Vladimir Poutine. Son garde du corps est à côté de lui et prend une valise pour le protéger et éviter qu’il ne soit trop arrosé. Il y a aussi M. Macron, la présidente croate. Se dire aujourd’hui que Poutine s’est fait verser du champagne sur lui par Paul Pogba, quand on voit comment le monde a changé… C’est improbable. Le président Le Graët a les larmes aux yeux et ça me secoue. Il a été mon président quarante ans plus tôt à Guingamp. Je retiens surtout le fait que mon épouse, mes fils et mes belles-filles étaient là. Des souvenirs à jamais gravés. Un bonheur éternel. »
28 juin 2021, l’échec de l’euro et des secousses pour le duo Deschamps-stéphan
« C’est là que l’on a vu qu’on avait un président de la fédération costaud (Noël Le Graët). Après cette élimination en 8es de finale contre la Suisse (3-3, 4-5 tab), il y a eu des secousses en interne. C’étaient de grosses turbulences (critiques autour de Deschamps, la DG de la FFF à l’époque voulait évincer Stéphan et plusieurs membres du staff) à l’intérieur de la fédération et aussi en dehors. La presse ne nous a pas épargnés. Et, là aussi, on a vu la force de Didier et l’unité du staff. Didier a été capable de remettre le groupe sur pied en trois mois, ce qui n’est pas facile en sélection, pour gagner la Ligue des nations. C’est une des fortes capacités de Didier. Rebondir après un échec, même s’ils sont rares. À la mitemps contre la Belgique, en demi-finale, on est menés 2-0 et, si on perd ce match, la question se serait posée de nous couper la tête (la France remportera la compétition face à l’espagne de Luis Enrique). Mais le président Le Graët a tenu son rôle. D’ailleurs, à la mi-temps, nous avions fait le choix de ne pas changer notre onze. Comme quoi, on peut tout changer sans rien changer puisque nous avons gagné 3-2. »
20 novembre 2022, le scénario fou de la finale France-argentine
« On fait 60 minutes très délicates, avec des changements opérés avant la mitemps, ce qui n’est pas fréquent. Sur le banc, quand Kylian réduit l’écart, on se dit que tout est possible. Mais on ne tombe pas dans l’irrationnel. À 3-3 dans les arrêts de jeu, je me souviens d’un moment qui dure longtemps et Randal (Kolo Muani) frappe, le gardien dévie. C’était interminable. Le temps suspendu. Je vois l’action au ralenti et la balle ne rentre pas. Je me suis très souvent repassé cette action dans la tête. Et, dans la réalité, je n’ai jamais revu cette occasion. Jamais. Idem pour la finale. »
2026, la fin de l’aventure équipe de France en Amérique
«Mon contrat se termine le 31 juillet 2026. Je sais, depuis que Didier a annoncé son intention d’arrêter, en janvier 2025, qu’il y aura une vie après. Je n’éprouve pas de nostalgie même si les souvenirs qui resteront seront émouvants, forts, magnifiques. J’ai adoré ces quatorze années et cette sensation de communier parfois avec l’ensemble de notre pays, de voir notre équipe rendre les Français heureux. Il y aura une sorte de synthèse individuelle à faire sur cette vie en équipe de France. Mais dites à Netflix que ça ne sert à rien de m’appeler (rires, allusion à Raymond Domenech et le documentaire Le Bus, qui raconte la crise de 2010). »
19 juillet 2026, l’ultime défi en Coupe du monde
«On veut finir en beauté. Transmettre des émotions. Quel beau métier de pouvoir faire cela, non ? Mais ce sera très, très difficile. La France n’est jamais aussi forte que lorsqu’elle a un challenge devant elle. Jamais aussi forte ! Dès qu’elle perd son humilité, elle est en danger. Et, pour battre des adversaires difficiles, il n’y a pas 36 solutions, il faudra être au top. Avant de partir aux États-unis, j’ai rencontré des gens dans la rue, ils sont agréables, me remercient et me disent tous : “On va la ramener la troisième étoile, c’est sûr.” À un moment, en rigolant, je leur dis : “Ce n’est même peutêtre pas la peine qu’on y aille, aux Étatsunis, on va broder le maillot, et puis ça va suffire.” C’est une Coupe du monde, il n’y a pas plus difficile. Le foot de haut niveau, c’est impitoyable. S’il y a un relâchement, c’est retour à la maison. J’adore ma maison, mais je veux rentrer le plus tard possible en France… »
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