Julian Alaphilippe LE MAESTRO
JULIAN ALAPHILIPPE s’est montré tactiquement impérial pour
remporter Milan - San Remo, le premier monument de sa carrière.
"Sur le Poggio, c’est lui qui fait la sélection.
Puis il nous bat au sprint. Que dire de plus ? "
- MICHAL KWIATKOWSKI, TROISIÈME
"C’est fou d’avoir gardé autant de lucidité !
C’était une course parfaite"
- JULIAN ALAPHILIPPE
IMPERIAL ALAPHILIPPE
24 Mar 2019 - L'Équipe
DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL
PHILIPPE BRUNEL
SAN REMO ( ITA) – Quels que soient son évolution, son parcours, le pli que prendra sa carrière dans le cours effréné d’un destin capricieux, le Poggio de San Remo, haut lieu sanctuarisé du « merckxisme » de jadis, aura joué un rôle essentiel dans l’épanouissement de Julian Alaphilippe, qui n’était encore qu’un jeune mousquetaire imberbe de Quick-Step, une sorte de garibaldien tout feu tout flamme, en recherche d’identité et d’un statut, quand il s’était reporté, il y a deux ans, exténué, à bout de souffle, ici même sur ce balcon de San Remo, dans le sillage d’un Pe te rSag an déchaîné qui, à l’époque, était encore une sorte d’épouvantail au maillot irisé, un mastodonte au flair aiguisé, admiré autant que redouté par ses pairs. Le Polonais Michal Kwiatkowski les avait ensuite rejoints dans les premiers lacets de la descente et leur avait soufflé la victoire, rappelez-vous, pour l’épaisseur d’un boyau.
Et sur cette Via Roma en légère montée, le Montluçonnais n’avait pu que clamer sa joie, sa fierté après sa troisième place obtenue, il est vrai, en très haute compagnie, l’écho de ses propos nous revenant en mémoire hier, au moment de rédiger ces lignes. « Je suis cuit, épuisé. Non, vraiment, je n’ai rien à regretter, je ne pouvais rien espérer de mieux. » Il s’était révélé sous son vrai visage, simple, modeste, confiant en l’avenir, conscient qu’à vingt- quatre ans le temps jouait pour lui. Un jour viendrait, il les rejoindrait au palmarès.
Et ce jour est venu, plus vite que prévu, hier, sur le théâtre de son ancienne défaite. Et c’est en larmes, étreint par l’émotion, par cette « rage qu’il avait dans le coeur et dans la tête » , expliqua- t- il, sans développer, qu’il s’était jeté dans les bras de son masseur, l’Italien Germano, et dans une même étreinte, dans ceux de Philippe Gilbert, Tim Declercq, Zdenek Stybar, les piliers de l'équipe Deceuninck - Quick-Step, ivres de joie et tous en pleurs. Sa victoire leur appartenait, à eux aussi.
Appliquant ses consignes dans une pleine dévotion, ils avaient asphyxié, tué les sprinteurs en menant un train d’enfer sur le Poggio ( escaladé en 5’ 41’’, un temps record, voir ci- contre) et ce jusqu’à la rupture. « Il était important d’imposer notre tempo, expliquera Alaphilippe. Alors, dès le pied, j’avais demandé à Stybar d’accélérer puis Philippe (Gilbert) est venu me demander : “Qu’est- ce qu’on fait ? Je lui ai dit : “On monte à bloc”, et il s’est mis à bloc… » Au milieu des photographes de presse, des reporters, des tifosi, des membres du protocole qui s’agitaient dans son giron, Sagan, fendant la foule, était venu le féliciter, lui aussi, pendant que sur la Rai Michal Kwiatkowski s’inclinait devant la classe du Français. « Sur le Poggio, c’est lui qui fait la sélection. Puis il nous bat au sprint. Que dire de plus ? » , avait conclu, sibyllin, le Polonais de Sky, troisième hier. Dans cette nuée de visages, connus, inconnus, il réalisait mal la portée de l’événement. « Je suis heureux, oui, mais c’est une drôle de sensation. Gagner les Strade Bianche c’était important, mais je n’avais jamais remporté un monument. »
Dans cette foule mouvante, il s’était laissé gagner, happer par une douce euphorie, ignorant qu’Elia Viviani, le sprinteur maison, venait de franchir la ligne, à son tour, le poing levé en signe de partage, laminé par un final éruptif, comme Groenewegen, Ewan, Bennett, Colbrelli, tous relégués sans recours dans l’arrière-ban du Poggio où John Degenkolb, en délicatesse avec son dérailleur, avait perdu contact lui aussi avec les meilleurs.
Alaphilippe était aux anges. Et n’en revenait pas. Il venait de signer son acte de naissance, par une étrange ironie, aux dépens de Sagan, de Kwiatkowski ( Naesen apparaissant comme un intrus dans cette affaire), ses bourreaux d’il y a deux ans, les plus prompts à réagir parce qu’avertis du danger quand il avait enflammé l’ascension du Poggio et porté son attaque, à sept cents mètres du sommet ! Une véritable déflagration. Un acte de bravoure absolu, quasi suicidaire dans une course à retardement, longtemps léthargique, dans laquelle il avait dû se battre « contre une forme d’ennui » , dans la plaine du Pô, puis sur le littoral, avant qu’elle n’adopte un staccato fascinant à l’approche des capi ( « Comment di t - on ? Capi ? Capo ? » , demandera- t- il). Il avait alors « saisi l’instant » en prenant tous les risques, dont le risque de perdre, et Peter Sagan, sentant le danger, s’était reporté sur lui, on l’a dit, puis Mohoric puis Van Aert, enfin Naesen, Trentin, Kwiatkowski et cette vieille connaissance de Valverde ! Sept champions de renom, membres du gotha, en quête d’un Graal, représentant sept équipes différentes. C’est ensemble, avec une faible avance – douze secondes tout au plus – qu’ils avaient négocié la descente viroleuse du Poggio où, s’ils s’étaient retournés, ils auraient aperçu, dans l’enfilage des virages et le miroir diffracté des serres horticoles, le maillot rouge de Tom Dumoulin.
Les événements s’étaient alors accélérés. Au bas du Poggio, là où la route se déverse sur le Corso Cavallotti, Matteo Trentin avait joué crânement sa chance mais Wout Van Aert s’était dévoué pour boucher le trou, alors Mohoric s’ ét ai t él ancé à s on t our, s ur la droite de la chaussée, peu après la flamme rouge et là, Julian Alaphilippe était sorti de sa réserve. Sans finasser, il était revenu sur le Slovène de l’équipe Bahrain- Merida et l’avait débordé sans un regard, pour se projeter vers la ligne qu’il avait franchie les mains levées, ponctuant par un moulinet des bras une sorte de chef- d’oeuvre opératoire !
Plus tard, devant la presse, il était revenu sur sa fin de course, irradiante. « J’ai dû faire un effort très violent sur le Poggio, un autre pour revenir sur Trentin. Après, je ne voulais laisser personne partir et quand Mohoric a accéléré, aux trois cents mètres, je me suis dit que c’était le moment. J’ai sauté dans sa roue, et là, maintenant, je me dis que c’est fou d’avoir gardé autant de lucidité ! Aujourd’hui c’était une course parfaite. »
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