Quand l’OL vivait l’histoire en direct


Les chars militaires dans les rues d’Istanbul 
e 16 juillet 2016 lors de la tentative de coup d’État.

De retour demain à Istanbul, sur le terrain de Fenerbahçe pour un barrage capital de Ligue des champions, l’équipe lyonnaise retrouvera une ville où elle avait vécu la tentative de coup d’État en juillet 2016, bloquée dans son hôtel.

“C’était comme si une bombe géante explosait tout près de nous" 
   - AHMET ERCANLAR, JOURNALISTE QUI SUIVAIT 
     FENERBAHÇE À ISTANBUL EN 2016

“Tout le monde cherchait à partir de la ville"
   - PIERRE BIDEAU, CHEF DE LA PRESSE DE L’OL

17 Aug 2026 - L'Équipe
VICTOR FIÈVRE (en Turquie) et HUGO GUILLEMET

Les chars bordent la route sur des kilomètres et, au milieu d’un pays qui ignore encore s’il vient de basculer, le car de l’OL se fraie un chemin vers l’aéroport d’Istanbul. Au matin du 16 juillet 2016, personne, dans le véhicule lyonnais, ne sait si l’avion pourra décoller. « Ce trajet vers l’aéroport, c’était le plus marquant », assure Maxime Gonalons, capitaine de l'équipe de Bruno Genesio. « On était escortés et le car zigzaguait entre les voitures… On ne savait pas si on pourrait décoller. Avant d’arriver, il y avait des chars au bord de la route sur des kilomètres, et dans l’aéroport, beaucoup de gens essayaient de trouver des vols pour s’en aller. »

Dix ans plus tard, l’OL va retrouver Istanbul et Fenerbahçe, pour un barrage de Ligue des champions demain. Mais ce retour sur la rive asiatique réveillera forcément le souvenir de cette nuit irréelle, quand un déplacement de pré-saison avait placé le club au coeur d’une tentative de coup d’État. Le vendredi 15 juillet, pourtant, rien ne semblait devoir dérégler le programme lyonnais. Après s’être entraîné tout à fait normalement dans les installations de Fenerbahçe l’après-midi,

« C’est à ce moment-là qu’on a appris que ça devenait compliqué dehors, On s’est mis aux fenêtres de nos chambres et on voyait les gens sortir dans la rue, puis la police, puis des chars… On n’a pas beaucoup dormi cette nuit-là. »

En contrebas, l’histoire s’emballait sans que les Lyonnais puissent encore en saisir la portée. Une faction de l’armée, présentée par le pouvoir turc comme liée à Fethullah Gülen (*), tentait de renverser Recep Tayyip Erdogan. À Ankara, le Parlement était bombardé. À Istanbul, des soldats et des blindés prenaient le contrôle du premier pont sur le Bosphore, tandis que des avions de chasse survolaient la ville à très basse altitude.

À l’hôtel, le groupe s’agglutine devant une télévision devenue son unique fenêtre sur la crise. « On ne se renseignait que par le biais de la télé turque. Au début on n’était que quelques-uns, puis on s’est vite retrouvés à quarante devant l’écran, sans rien comprendre à ce qu’il se disait, explique Pierre Bideau, le chef de presse, qui avait fait la tournée des médias à l’époque pour témoigner de la situation en direct. On était dans notre bulle, on n’a pas bougé de l’hôtel, donc il n’y a pas vraiment eu de panique ou de psychose. » La bulle n’étouffe pas les grondements. Ahmet Ercanlar, qui suivait alors Fenerbahçe pour le quotidien Hürriyet, vivait sur la rive asiatique, comme l’OL cette nuit-là.

« Les footballeurs lyonnais ont dû être terrifiés par ces bruits assourdissants. Ce n’était pas normal. C’était comme si une bombe géante explosait tout près de nous. » Un peu plus tôt, le président du Fener, Aziz Yildirim, avait fait prévenir ses joueurs du coup d’État en cours, avec l’ordre de rentrer chez eux et de ne surtout plus sortir.

Josef de Souza, le milieu brésilien du club, s’était cloîtré à son domicile. « J’entends le bruit d’un hélicoptère, des bruits forts. La tension est incroyable dans les rues, c’est la folie, on se croir ait en guerre » , racontera-t-il au média Globo. Sur la chaîne publique, dont ils ont pris le contrôle, les putschistes forcent une présentatrice à annoncer que « l’administration du pays est entièrement passée sous contrôle » . Les Lyonnais voient défiler ces images sans traduction et sans mode d’emploi. Aux alentours de minuit et demi, Erdogan renverse le récit de la nuit depuis l’iPhone d’une journaliste de CNN Türk. En appel vidéo, depuis l’hôtel où il séjournait dans le sud du pays, il demande à la population de descendre dans la rue et de faire obstacle aux militaires. Après plusieurs coups d’État au XXe siècle (1960, 1971, 1980, 1997), c’est la première fois que les Turcs sont appelés à sortir de chez eux. Ils sont des milliers à répondre, notamment sur le pont du Bosphore, face aux chars et aux soldats. Au petit matin, la tentative de putsch a échoué, contrecarrée par la mobilisation populaire et les forces restées fidèles au pouvoir. Près de 300 personnes ont été tuées, dont 184 civils. Istanbul n’en est pas pour autant revenue à la normale. « Tout le monde était épuisé, car personne n’avait dormi, après la nuit devant la télévision. Et on ne savait vraiment pas ce qui s’était passé, l’incertitude persistait » , raconte Murat Yildiz, journaliste pour Bosphorus News. Les rues restent quadrillées et quelques affrontements se poursuivent.


La veille de la tentative de coup d’État, 
les Lyonnais s’étaient entraînés normalement à Istanbul.

Dans ces conditions, un match amical n’existe plus. Fenerbahçe annonce son annulation dans la matinée et les Lyonnais préparent leur départ. « Il y avait d’énormes embouteillages, tout le monde cherchait à partir de la ville » , se rappelle Bideau. Ils parviendront à s’envoler dans l’après-midi, alors que les aéroports sont pris d’assaut. À Antalya, le match caritatif auquel devaient participer Messi, Hazard, Abidal, Desailly ou Puyol est également annulé.

Le pays, lui, entre dans un autre temps. Les jours suivants, des milliers de personnes soupçonnées de liens avec Gülen sont arrêtées au cours d’une purge massive qui touche l’armée et la société civile.

Cette nuit marque un tournant dans le durcissement du pouvoir d’Erdogan, qui en sort considérablement renforcé. Dix ans plus tard, l’État en organise toujours la mémoire: une série en retrace le déroulé sur la télévision publique et le téléphone de la présentatrice appelée par le président est exposé comme une relique dans le musée construit à l’entrée du pont, rebaptisé pont des Martyrs du 15-Juillet.

Demain, dans une ville qui porte encore les traces politiques et symboliques de cette nuit-là, il ne devrait être question que de football. Peu de Turcs se souviennent d’ailleurs que l’OL se trouvait à Istanbul ce 15 juillet 2016. « La nuit a été tellement difficile qu’on ne pensait même pas au match, souligne Ercanlar. La sécurité n’était pas garantie. » Corentin Tolisso, lui, était déjà du voyage. Capitaine aujourd’hui et symbole de la continuité lyonnaise, il reconnaîtra peut-être quelques lieux d’un pays qu’il avait observé, dix ans plus tôt, au bord du basculement. 


(*) Un intellectuel et prédicateur turc opposant à Erdogan après l’avoir soutenu et qui a inspiré le mouvement Hizmet, qualifié de « terroriste » par le gouvernement turc.

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