«The Rumble in the Jungle», poing d’orgue entre Ali et Foreman
En 1974, les deux boxeurs que tout oppose, dans le style comme dans l’image s’affrontent dans un Kinshasa acquis à «The Greatest», qui éreintera son adversaire sur le ring et l’humiliera en dehors.
20 Aug 2026 - Libération
Par Jacques Denis
«Je serai la malédiction de la momie !» Ces mots de Mohamed Ali donnent le ton de ce qui va devenir l’un des plus terribles duels de la boxe. Le combat du siècle, pour paraphraser le titre du livre que lui consacrera Norman Mailer en 1975. La momie, c’est George Foreman, qui doit ce surnom à sa manière de se mouvoir sur le ring. A l’automne 1974, il remet en jeu son titre de champion du monde poids lourds face à celui qui le fut avant d’être déclassé pour avoir refusé de partir au Vietnam, pour une guerre qui ne le concerne pas. «Ma conscience ne me laissera pas aller tirer sur mes frères, ou des pauvres gens affamés dans la boue, pour la grande Amérique puissante. Et pourquoi leur tirer dessus? Ils ne m’ont jamais traité de nègre, ils ne m’ont jamais lynché, ils n’ont pas lâché leurs chiens sur moi…»
Interdit de boxer quatreans durant, celui qui se fit d’abord connaître sous le nom de Cassius Clay a mené de main de maître cet autre combat, ralliant à sa cause la jeunesse des campus universitaires. «On a dit que j’avais deux options : aller en prison ou à l’armée. Mais je voudrais dire qu’il existe une alternative : la justice.» Il lui faudra attendre 1970 pour avoir le droit de reprendre les gants. Entre-temps, il a beaucoup perdu mais il a gagné un statut pour la postérité. «Un champion sur le ring, un héros au-delà du ring», résumera le révérend Jesse Jackson, fervent militant de la lutte pour les droits civiques.
«Deux hommes noirs dans une nation noire»
Face à lui, «Big George» ne pèse pas lourd en termes d’image. Et pourtant, le garçon, plus de 1 m 90 sous la toise, n’est pas franchement du genre tendre, plutôt brutal, qui expédie ses adversaires en moins de deux rounds. Quarante combats et autant de victoires depuis ses débuts pros, l’ex-bambin du ghetto de Houston est monté sur le ring quand son aîné était contraint d’en descendre. Depuis, il a enchaîné les succès et les KO, champion olympique avant de triompher chez les poids lourds, fort d’une frappe qui tape. Sur le papier, ce n’est vraiment pas gagné pour Ali, donné perdant par les bookmakers comme par son entourage. Comment le styliste qui a fait de la boxe un art du mouvement va-t-il s’y prendre face aux de boutoir de ce bulldozer ? C’est sans compter sur ses punchlines : elles vont laminer le puncher qui n’est pas un beau parleur. «S’il gagne, nous serons des esclaves pour 300 ans encore. Si je gagne, nous sommes libres.»
Depuis qu’il a débarqué au Zaïre, l’ancien nom de la république démocratique du Congo, avec son berger allemand, le genre de bestiau qui rappelle de mauvais souvenirs à la population marquée par la colonisation belge, Foreman est devenu la cible des Congolais. «Ali, bomayé !» («Ali, tue-le!» en lingala) est le mot d’ordre dans les rues de Kinshasa. Oscarisé en 1996, le documentaire When We Were Kings rend compte de cette opposition, Ali alignant jusqu’à l’hallali ses phrases choc. Victime expiatoire, George Foreman ne connaît rien au continent, isolé en terrain hostile et en rien accoutumé aux usages d’un pays qui a choisi son héros. Mohamed Ali, courant dans les rues, suivi par une foule en délire, comme il le fut à Lagos dix ans plus tôt, où ses fans l’avaient proclamé «roi du monde». «Pour moi, c’était la jungle et des bestioles qui vous attaquent… En fait il y a des petits hôtels, des boîtes de nuit, ce n’est pas si mal !» Pas de doute, le Zaïre est devenu son jardin.
Ce combat entre deux afro-descendants que tout ou presque oppose – l’un incarne le Black Power quand l’autre se reconnaît plus volontiers sous la bannière étoilée –, ce sera «The Rumble in the Jungle» («la baston dans la jungle»), selon les termes choisis par Ali, qui se sape couleur locale lorsque l’autre affiche un look d’Américain moyen. De quoi se mettre au diapason du président Mobutu, qui vient de lancer sa grande campagne d’authenticité sur le modèle de Sékou Touré, boosté par une floraison d’orchestres qui animent chaque coin de rue de la capitale. C’est lui, le liquidateur de Patrice Lumumba et futur maréchal à la toque léopard, qui en a été à l’initiative avec le sulfureux promoteur Don King, rompu à tous les coups bas, alignant pas moins de 5 millions de dollars pour chacun des combattants. En ville, les panneaux annoncent la couleur : «Un combat entre deux hommes noirs dans une nation noire, organisé par des noirs et scruté par le monde entier.» L’événement sera retransmis en direct sur toute la planète.
«George, c’est tout ce que t’as ?»
Avant même que sonne l’heure du combat, le Zaïre est devenu le centre du monde, avec un festival fin septembre dans le Stade du 20-Mai de Kinshasa. Trois jours de musique financés par un fonds d’investissement libérien et organisés par le producteur américain Stewart Levine et le trompettiste sud-africain Hugh Masekela, cette autre réunion au sommet aligne un casting à la hauteur de l’événement : BB King, Bill Withers, les Spinners, Sister Sledge, la Fania All Stars avec Manu Dibango, aux côtés des brothers et sisters africains, Franco et Tabu Ley Rochereau, les deux patrons de la rumba congolaise, la diva Abeti Masikini, Miriam Makeba venue avec le Black Panther Stokely Carmichael… Tout est là pour mettre en scène ce raout placé sous les auspices panafricains. Même James Brown, dont le Soul Power va donner son nom à un documentaire relatant l’histoire, en coulisses et puis sur scène.
Là encore, Ali le tchatcheur s’y retrouve comme chez lui. Pour avoir fait du sport le terrain de revendications politiques, il sait aussi que la musique peut porter la parole d’un nouvel évangile : en 1963 il a publié I Am The Greatest, un disque composé de neuf rounds où il fait valoir son sens du phrasé bien ajusté à la manière des rappeurs. Lesquels feront écho à ce maestro de l’ego trip, Lil Wayne allant même jusqu’à affirmer que le boxeur est le plus grand des MC. Et Foreman dans tout ça? Il est réduit au silence en attendant de mettre ses poings sur le hic, se contentant de répéter qu’il va «tuer Ali».
Le 30 octobre, à 4 heures du matin, les voilà enfin sur le ring, avec 100 000 spectateurs massés dans le Stade du 20-Mai. Short immaculé pour Ali, rouge sang pour Foreman, tous deux concentrés sur l’objectif : Big George dont la puissance des coups impacte les sacs de sable ; Mohamed Ali, une allonge hors du commun et une capacité à contourner ses adversaires, suivant son dicton «Vole comme le papillon, pique comme l’abeille». Sauf que, cette fois, c’est lui qui rentre direct dans le sujet, pour remporter le premier assaut. Un temps. Ali ne va pas danser, il s’est préparé à encaisser des coups de battoir qui tombent. Six rounds durant, Big George fait parler sa force, tandis qu’Ali lui glisse à l’oreille des mots doux: «George, c’est tout ce que t’as?» Il encaisse et pare les coups, crochets et uppercuts, réfugié dans les cordes, selon sa technique du rope-a-dope (l’«enroule-gogo»), n’en sortant à chaque reprise que pour frapper avant que le gong ne sonne. Sa stratégie: que le colosse, habitué à clore fissa les débats, s’épuise au fil des rounds. «Foreman fait de plus en plus penser à Hal, l’ordinateur de 2001, l’Odyssée de l’espace, dont les batteries s’éteignent une à une et qui va de comportement erratique en absence spasmodique», écrira après coup Norman Mailer. Au terme du huitième round, le coup fatal sonne le glas : mis à terre, Big George est compté KO pour la première fois de sa carrière. Ce sera aussi la dernière. Le tonnerre gronde, tandis qu’Ali clame à la foule: «Je vous avais bien dit qu’il ne savait pas encaisser !»
Une pression redoutable
Deux jours plus tard, Ali, auréolé de son titre, estimera que Foreman est «un mauvais perdant». Et d’ajouter : «Il peut avoir sa revanche, mais n’a aucune chance…» Las, le cadet sera durablement marqué. Après une débauche insensée, dépensant 3 millions de dollars en luxure et voitures, il refusera la proposition de revanche et jettera bientôt l’éponge pour devenir pasteur, après une révélation divine. «Je détestais Mohamed Ali et le reste du monde, mais je suis parti avec l’amour pour mon prochain», résumera-t-il des décennies plus tard au micro de Thierry Ardisson. Ali, lui, repartira en croisade contre les ségrégationnistes aux Etats-Unis, et ne raccrochera pas. Il livrera les combats de trop, à commencer par celui qui l’opposera à Joe Frazier un an plus tard, aux Philippines. Pour ce qui restera dans les mémoires comme l’un des plus violents de l’histoire, le «Thrilla in Manilla», Ali va de nouveau user de son verbe pour disqualifier son adversaire, lui donnant un surnom qui en dit long sur son affection : Joe Frazier, c’est «le Gorille», «parce qu’il est encore plus moche que King Kong».
Quatre ans plus tôt, il parlait du même «Smokin’ Joe» comme d’un Oncle Tom, puisque fils de métayer de Caroline du Sud. Ce qui ne l’empêcha pas d’être mis pour la première fois au tapis, avant de triompher sans gloire dans un match qui laissera trop de traces. Frazier ne pardonnera jamais le trash talk dont abuse Ali pour déstabiliser son adversaire – seul son aîné Sugar Ray Robinson, «l’unique boxeur meilleur que moi de toute l’histoire», aura grâce à ses yeux.
Cette redoutable arme, la pression psychologique, il l’a mise au point lors de la conquête de son premier titre, face à Sonny Liston, pourtant donné favori à 7 contre 1. Ali et Liston, c’est l’élégance faite homme contre la brute sans une once de délicatesse. Le 25 février 1964, celui qui s’appelle encore Cassius Clay a ainsi gagné une guerre des nerfs qui a miné le monstre que l’on dit alors invincible. En décembre 1963, alors que Liston pose sur le calendrier de l’Avent en père Noël, l’impétrant déclare : «C’est bien le dernier homme sur Terre que vous voulez voir descendre de votre cheminée le soir de Noël !» Et ce n’est qu’un début : le cadet ne va pas arrêter d’asséner ses phrases assassines sur la tête de l’aîné. Sur le ring, comme lors de la pesée. Face à la presse, aussi. «Ils ont préparé son assurance maladie pour ce vieil homme, et quand je le frapperai à la bouche, il aura besoin d’une nouvelle dentition !» Ça n’arrête pas, comme si Ali savait que les bons mots peuvent faire vraiment mal. «Sonny est grand mais il tombera avant le huitième round.» Tout le monde le prend pour un dingue. Lui, lucide, maîtrise son sujet. «Liston est un cogneur, et les cogneurs n’aiment pas les fous. Personne ne peut jamais dire ce dont est capable un fou.» Et la messe fut dite par celui qui après sa victoire va devenir, sous la bénédiction du dirigeant de la Nation of Islam Elijah Muhammad, Mohamed Ali. Un nom qui annonce la couleur : Mohamed signifie «digne de louanges», Ali «élevé», «supérieur».
Une lettre de félicitations
Si Liston comme Frazier, tous deux déstabilisés puis laminés, ne pardonneront jamais à Ali cette manière de faire pression jusqu’à la détestation, Foreman saura se montrer plus clément. Après avoir consacré dix ans de sa vie au service de Dieu et s’être dépensé sans compter pour aider sa communauté à Houston, il va remonter sur le ring en mars 1987, à 38 ans. Enchaînant les victoires et bénéficiant de l’aide d’Angelo Dundee, l’entraîneur d’Ali himself, il ira jusqu’à reprendre la ceinture de champion des poids lourds, à 45 piges. Un record inégalé obtenu presque vingt ans jour pour jour après la baston dans la jungle. Il recevra même une lettre de félicitations d’Ali.
Dès lors, tous deux resteront en contact régulier, nouant une amitié sincère aux dires de leur famille, partageant parfois des plateaux télé pour raconter encore et toujours cette histoire. Quelques mois après la mort d’Ali, frappé de longue date par la maladie de Parkinson, Foreman reconverti en businessman aguerri dira au quotidien The Telegraph : «Depuis qu’il n’est plus là, il manque quelque chose à ma vie. Le monde était béni d’avoir Mohamed Ali. Il était comme une éclipse totale. Vous ne voyez ça qu’une fois dans votre vie, et encore. Il était une oeuvre d’art. Le moment le plus excitant de ma vie de boxeur a été lorsque je l’ai rencontré pour la première fois.» Comme quoi Foreman n’était pas si «méchant», et Ali pas que «gentil».
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