Benjamin Franklin, le diplomate qui a conquis les Français


250 ans des États-Unis - SÉRIE 1/6
LES HÉROS D’UNE AVENTURE FRANCO-AMÉRICAINE

Soldats, penseurs et diplomates, ils ont contribué à fonder une nouvelle nation, dans une alliance inédite entre la France et l’amérique.

La victoire de Saratoga, où le général anglais Burgoyne s’est rendu aux insurgés dans la vallée de l’hudson, fournit à la fin de l’année 1777 l’occasion à Franklin et Vergennes de convaincre Louis XVI d’apporter le soutien officiel de la France aux insurgés

29 Jun 2026 - Le Figaro
Par Adrien Jaulmes Envoyé spécial à Philadelphie

On se presse dans les rues de Paris pour assister à son arrivée. Quand il fait son entrée dans la capitale française le 21 décembre 1776, Benjamin Franklin est alors l’américain le plus célèbre au monde. Après avoir réussi à maîtriser la foudre grâce à un dispositif de son invention, il s’apprête à utiliser sa notoriété pour gagner la France à la cause de l’amérique, dans l’une des premières opérations de communication politique modernes.La statue de Benjamin Franklin devant l’ancienne poste de Washington DC.

À 70 ans, Franklin a l’essentiel de sa carrière derrière lui quand le Congrès lui confie une mission diplomatique de la plus haute importance. Les représentants des colonies américaines qui viennent de déclarer leur indépendance le chargent d’obtenir le soutien de la France dans leur révolte contre la Grande-bretagne. « Le Congrès sait très bien que la révolution américaine n’aboutira jamais sans l’alliance française », dit Leïla Tnaïnchi, historienne et chercheuse à l’université de Bourgogne-franche-comté, auteur d’un ouvrage sur la correspondance de Franklin. « On le choisit parce qu’il a l’expérience de la diplomatie. Il a représenté les colonies britanniques à Londres et connaît parfaitement les dossiers, il a aussi appris quelques manières européennes. Et il est une célébrité, ce qui est un atout pour être reçu quand on représente un pays qui n’existe pas. Mais dans le fond, ses collègues ne l’aiment guère. On lui reproche d’avoir cherché un peu trop le compromis avec l’angleterre. Les plus jeunes trouvent qu’il est trop vieux, qu’il ne comprend rien aux idées républicaines. Et les avocats diplômés de Harvard, regardent de haut ce fils d’un fabricant de chandelles qui n’a pas fait d’études. »

Benjamin Franklin est un personnage singulier. Il est le prototype de l’homme qui s’est fait luimême, dont l’amérique produira en nombre d’autres exemples après lui. Walter Isaacson lui a consacré une biographie, avant Steve Jobs et Elon Musk. Franklin a déjà déployé son talent créatif dans des domaines les plus variés : imprimeur, pamphlétaire, philosophe, scientifique. Il a inventé les lunettes bifocales et un nouveau type de poêle à bois, étudié le Gulf Stream et les origines du rhume. Sa célébrité vient de son invention la plus extraordinaire, le paratonnerre. Son traité sur l’électricité, traduit en français en 1752, est une révolution scientifique, mais aussi sociale. Un artisan américain de basse extraction vient de faire irruption dans le monde des savants de l’époque. Il s’apprête à faire de même dans la diplomatie, autre domaine réservé à l’aristocratie. Turgot, l’économiste et ministre des Finances, pourtant opposé à l’aide aux insurgés américains, le décrit dans une épigramme comme « celui qui arrache la foudre aux dieux et son sceptre aux tyrans ».

La traversée de l’atlantique en plein hiver a été éprouvante. La tempête a dérouté son navire jusqu’au petit port de Saint-goustan, dans le Morbihan. Franklin est censé garder son arrivée discrète. C’est manqué. Lorsqu’il fait étape à Nantes, la ville organise un grand bal en son honneur. Il y incarne pour la première fois le personnage qu’il s’est inventé pour remplir sa mission : celui du Bonhomme Richard, le nom sous lequel a été publié en français son célèbre Almanach, le Poor Richards Almanach. Il incarne l’américain vertueux, mélange de savant et de philosophe, avec les manières simples qu’on prête aux habitants du Nouveau Monde. « Franklin invente même un costume pour son personnage, avec un chapeau de fourrure, et les petites lunettes qui désignent alors le scientifique », explique Leïla Tnaïnchi. « C’est totalement délibéré : à Londres, Franklin était en habit et perruque comme n’importe quel aristocrate anglais. En France, il joue à l’américain. »

Ce rôle fonctionne à merveille. Franklin devient le symbole de la cause des insurgents qui enthousiasme la France. La Cour, mais aussi ce qui constitue le début de ce que Montaigne, puis Rousseau, appellent l’opinion publique, se prennent de passion pour « le Bonhomme Franklin ». On le représente en effigie avec son bonnet de martre qu’il a rapporté du Canada. Des médaillons ou des portraits en terre cuite se vendent comme souvenirs jusque dans les provinces. « Ce genre de célébrité d’un simple particulier est à l’époque un phénomène complètement nouveau », dit Tnaïnchi. Même son collègue John Adams, qui le rejoindra à Paris, reconnaît avec envie que « sa réputation est encore plus universelle que Leibniz, Frederick ou Voltaire, et son personnage plus aimé et respecté… Il n’y avait pas un seul paysan ou bourgeois, valet, cocher ou laquais, une femme de chambre ou un marmiton qui ne soit familier du nom de Franklin ».

Il est la coqueluche des salons parisiens. Franklin est hébergé à Passy, à mi-chemin entre Paris et Versailles, par un riche partisan de la cause américaine, Le Ray de Chaumont, qui fournit armes et fonds aux insurgés. Franklin rend bien à la France l’affection qu’elle lui porte. Et en particulier aux Françaises, dont il raffole. Il noue des amitiés amoureuses, avec Mme Brillon, l’une de ses amies de Passy, avec la fille de laquelle il tente de marier son petit-fils, Temple. Ou avec Mme Helvétius, à qui l’a présenté Turgot, et qui tient à Passy un salon intellectuel au milieu de son jardin, entre chiens et canards. On l’invite à l’académie royale, où il noue de nombreuses amitiés dans les milieux intellectuels parisiens. Il fréquente les salons, les philosophes, les francs-maçons et les encyclopédistes d’alembert et Diderot. Condorcet décrit la rencontre entre Franklin et Voltaire, alors âgé de 84 ans, comme « Solon embrassant Sophocle ».

Mais s’il prend goût aux mondanités, Franklin met cette notoriété au service de sa mission. Le soutien officiel de la France n’est pas acquis. Les ministres de Louis XVI ne sont pas tous enthousiastes à l’idée d’une nouvelle guerre potentiellement ruineuse. Même le comte de Vergennes, le secrétaire aux Affaires étrangères, qui voit le soulèvement américain comme l’occasion d’une revanche sur l’angleterre, reste prudent. Les insurgés essuient des revers. Les Anglais ont repris New York, puis Philadelphie. L’aide française est d’abord clandestine. Les Américains n’ont « aucune carte » à jouer face à la première puissance navale du monde, pour reprendre une expression des « réalistes » contemporains.

Pour convaincre les Français, Franklin à recours à l’une des premières campagnes de relations publiques. Il diffuse la déclaration d’indépendance, qu’il a contribué à rédiger. Il publie des articles dans la presse dénonçant les atrocités commises par les Britanniques. Il écrit aussi des lettres de recommandation aux volontaires qui veulent rejoindre les insurgés : un jeune aristocrate français, le marquis de La Fayette ; un faux général prussien, le baron von Steuben, et un aventurier polonais, le comte Pulaski, qui deviennent tous les trois des héros de la guerre d’indépendance. «La mission la plus importante de Franklin, c’est d’inspirer confiance aux Français dans la cause américaine », dit Tnaïnchi. « Il leur permet de mettre un visage sur les États-unis, mais aussi d’établir un lien, de se présenter comme quelqu’un sur lequel on peut compter. »

D’abord un peu décontenancé par cette nouvelle façon de pratiquer la diplomatie, Vergennes comprend l’intérêt qu’il peut en tirer. Et contre toute attente, l’aristocrate catholique et monarchiste convaincu s’entend avec l’imprimeur agnostique et autodidacte. Ils ont aussi en commun d’être de grands patriotes, qui adorent leur pays respectif et qui ont le courage de faire fi de leur orgueil pour parvenir au but qu’ils se sont fixé.

« Ils sont là pour s’entendre, et pour gagner la guerre, dit Tnaïnchi. John Adams, qui vient rejoindre Franklin, est aussi un patriote, un grand travailleur, et un homme très intelligent, mais son orgueil l’empêche d’être ne serait-ce qu’un peu aimable avec les Français, ou juste de les remercier. »

Vergennes utilise le personnage de Franklin pour pousser sa politique américaine, et convaincre le roi contre l’avis des autres ministres. La victoire de Saratoga, où le général anglais Burgoyne s’est rendu aux insurgés dans la vallée de l’hudson, fournit à la fin de l’année 1777 l’occasion à Franklin et Vergennes de convaincre Louis XVI d’apporter le soutien officiel de la France aux insurgés. Franklin a aussi habilement suggéré au ministre que les Américains pourraient sinon s’entendre avec les Anglais.

Franklin est reçu à Versailles le 20 mars 1778. La foule massée devant les grilles l’acclame. Il a endossé le costume du « Bonhomme Franklin ». Il est le seul à ne pas être en habit de cour. Il ne porte pas d’épée et a renoncé à la perruque qui ne tenait pas bien sur son crâne chauve. Il a juste troqué sa toque de fourrure pour un chapeau blanc.

« Je suis fort aise de votre conduite depuis que vous êtes arrivé dans mon royaume », lui dit le roi. Franklin dîne chez Vergennes, assis à côté de la reine Marie-antoinette. Il vient de remporter un triomphe diplomatique. Le traité d’alliance décroché par Franklin est le premier que signent les États-unis (et le dernier avant celui de l’otan en 1948). Il est aussi le plus important, et change le cours de l’histoire contemporaine.

Franklin reste pendant toute la durée de la guerre à Paris. L’imprimeur de Philadelphie a pris goût à l’art de vivre français. En 1778, il devient officiellement le premier représentant des États-unis en France, et présente ses lettres de créance au roi. Il continue à mener la guerre à l’angleterre. Il aide le corsaire John Paul Jones, qui deviendra le père de la marine américaine, à affréter un navire, baptisé en l’honneur de Franklin le Bonhomme Richard.

Lorsque la Grande-bretagne finit par renoncer après la défaite de Yorktown, Franklin doit de nouveau déployer son talent diplomatique pour apaiser les Français, après que les jeunes Étatsunis ont négocié directement et secrètement leur indépendance avec les Britanniques, rompant leurs engagements auprès de la France de ne pas faire une paix séparée. Il explique à Vergennes avec tact que, si la pratique a certainement manqué de bienséance, l’issue de la guerre est si glorieuse pour le règne de Louis XVI que ce succès ne saurait être ruiné par une simple indiscrétion. Et chose faite, il a l’audace de demander à Vergennes un nouveau prêt pour les États-unis.

Quand il fait ses adieux à la France, la reine lui prête sa litière personnelle pour aller au Havre. Le roi lui offre son portrait serti de diamants. Franklin, l’imprimeur de Philadelphie, pamphlétaire et inventeur, aura joué un rôle crucial dans la rédaction de trois documents historiques : la Déclaration d’indépendance, le traité d’alliance avec la France et le traité de paix avec l’angleterre. Adepte des bons mots et des formules, il aura ce commentaire, qui peut servir depuis de bréviaire à des générations de diplomates : « Il n’y a jamais eu de bonne guerre, ni de mauvaise paix. » 

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