France-Maroc - Les quarts, heure de vérité


Photo Jewel Samad. AFP - Les Bleus à l’entraînement avant leur 
match contre le Paraguay, à Philadelphie (Pennsylvanie), samedi.

Le jour le plus Lions pour les Bleus

Les Bleus, assombris par leur victoire difficile contre le Paraguay, se retrouvent face aux Lions de l’Atlas ce jeudi à 22 heures pour un match brûlant, dans une compétition qui a changé de nature.

«Regardez la façon dont on célèbre les buts, 
tout le monde s’y met et le buteur n’est pas plus heureux que les autres.» 
   - Jules Koundé défenseur de l’équipe de France

9 Jul 2026 - Libération
Par Grégory Schneider Envoyé spécial à Waltham (Massachusetts)

S’il a la réputation justifiée d’un homme volubile et précis, le défenseur Jules Koundé se fait le plus souvent discret médiatiquement dans le contexte tricolore, peut-être une sorte de principe de précaution pour un joueur ne voyant pas l’intérêt de travestir sa pensée. Il s’y est pourtant attelé la semaine passée à l’Université Bentley, au centre d’entraînement des Bleus à Waltham (Massachusetts) et il tombait bien : treize buts en quatre matchs pour les tricolores avant leur huitième de finale contre les Paraguayens à Philadelphie, une félicité collective qui s’étale en mondovision sur laquelle les stars hollywoodiennes ont l’oeil et la question du plaisir qui tombe une fois, deux fois, trois fois. Pour animer, à tous les coups, le regard du Parisien de naissance: «Vous savez, ça fait cinq ans [ce qui le ramène à sa première sélection chez les Bleus, le 2 juin 2021 devant le pays de Galles, ndlr] que j’en prends en équipe de France, du plaisir. Après, le groupe qui dispute ce Mondial américain est particulier. Plus jeune [que les précédents], avec plus de centres d’intérêt commun donc, c’est facile de connecter.» Avant de sourire: «Et la victoire aide aussi.» On se doute. Et sur le terrain ? «Ah oui, on en prend énormément à jouer ensemble aussi. C’est très simple en fait, comme si on descendait en bas de chez nous pour jouer avec des copains. Ça tient beaucoup à la manière d’échanger le ballon, on le lâche tout de suite, l’idée est de toujours chercher la passe. Regardez la façon dont on célèbre les buts, tout le monde s’y met et le buteur n’est pas plus heureux que les autres. Il y a aussi les mots qu’on échange entre nous, et même la façon dont on parle des coéquipiers devant vous [les journalistes]. Celui qui est là essaie toujours de valoriser les autres. Ça plus ça plus ça… Comme nous le répète souvent [le sélectionneur de l’équipe de France] Didier Deschamps, ça ne fait pas forcément gagner les matchs mais c’est important pour aller loin dans le tournoi.»

TERRE INCONNUE, MANTRA ET CHAOS

Ces mots-là ont été prononcés voilà huit jours. Vu du train bleu, ça fait un siècle. Opposés ce jeudi à Foxborough à la sélection marocaine pour un quart de finale brûlant, Dayot Upamecano et consorts rentrent enfin dans leur monde : finalistes de la dernière Coupe d’Afrique des nations et capables d’une intensité collective sans pareille depuis le début du Mondial américain, les Lions de l’Atlas les valent plus ou moins. Les tricolores le savent. Et l’équipe paraguayenne est passée par là. Le ciel, brusquement, s’est couvert. A Philadelphie, personne n’a vu la fantasia qui avait englouti les Suédois ou les réservistes norvégiens. Michael Olise a disparu. Et l’idée s’est fait jour non pas d’une usure, toute relative puisque l’accumulation des matchs par grande chaleur est le lot de toutes les équipes encore qualifiées, mais d’un karma qui s’assombrirait au fil des tours et de la montée en flèche du niveau individuel et collectif des adversaires croisés. Deschamps a limité les risques: toutes les conférences de presse optionnelles par la fenêtre, le règlement de la compétition les ayant cependant obligés à promener mardi trois joueurs (dont deux remplaçants) devant les micros pendant quatre minutes chrono.

Même là, on en a suffisamment vu pour flairer une gravité nouvelle. Une fois expédiées les trois premières semaines d’un Mondial à 48 équipes en trompe-l’oeil, les matchs sont très, très durs. Deschamps le leur a dit, répété, mais il y a un monde entre le savoir et l’éprouver. Depuis le Paraguay, les joueurs tricolores savent que les adversaires les emmènent parfois en terre inconnue, dans des combats dont l’organisation moderne du football, qui cultive l’entre-soi (Espagne, Angleterre, Portugal…) et déroule un mode industriel où on peut rattraper le lendemain un match joué la veille, vous fait perdre le sens et la saveur. D’autant que ces histoires-là ne se jouent pas seulement avec le ballon. C’est l’arbitre ouzbek Ilgiz Tantashev qui aura dimensionné le match de Philadelphie en ne sanctionnant pas les coups et provocations des Sud-Américains d’entrée, un blancseing qui aura suscité un stress considérable chez les superstars tricolores. Et la première d’entre elles, Kylian Mbappé, s’est vu envoyer par Deschamps au coup de sifflet final deux gardes du corps, l’attaquant Jean-Philippe Mateta et son mètre quatre-vingt-douze ainsi que le défenseur Ibrahima Konaté et son mètre quatre-vingtquatorze, pour sortir du terrain indemne. S’il s’était rebiffé, Tantashev aurait été fichu de sévir. Auquel cas sa Coupe du monde était terminée ou presque.

Depuis qu’il a posé le pied sur le sol américain, le Bondynois martèle le même mantra: «Apprendre aux gens [ses coéquipiers, le staff, au-delà] ce qu’est une Coupe du monde.» Si la moitié des tricolores présents n’étaient pas au Qatar il y a quatre ans, tous ou presque s’étaient fait les dents lors du championnat d’Europe allemand il y a deux ans. Du coup, on confesse ne pas avoir compris tout de suite. On a pigé à Philadelphie. Le chaos, le déséquilibre, le jeu avec les limites dopé par un existentialisme estampillé «Sud global» (on nous écrase, il ne nous reste que quelques matchs de foot pour mettre notre pays sur la carte) n’apparaissent qu’en filigrane lors des Euros. Loin, si loin de la frénésie, du mystère, de l’intensité suscités par les chocs continentaux. La frayeur, le vertige ressenti par Mbappé samedi montre bien qu’il a découvert deux ou trois trucs qu’il ignorait jusqu’ici. Et les dix jours à venir ont toutes les chances de lui en apprendre d’autres.

D’autant que l’atmosphère entourant la compétition a changé depuis une semaine. La sortie sur la chaîne ESPN du président de la Fédération internationale et patron des arbitres, Gianni Infantino, à la fin du seizième de finale de Miami entre l’Albiceleste et les Cap-Verdiens – «j’ai souffert avec l’Argentine aujourd’hui» –, au moment exact où les vaincus séchaient leurs larmes dans le vestiaire, aura marqué un tournant qui n’a échappé à personne. Surtout qu’elle succédait à un arbitrage hautement contestable du Canadien Drew Fischer, longuement décortiqué par un José Mourinho entretenant ainsi son aura de Machiavel du ballon. Après avoir, de son propre aveu, «mis les mains dans la merde» contre Miguel Almirón et compagnie, Mbappé a dû les remettre au même endroit pour contrer, via ses réseaux sociaux, les attaques racistes, à vomir, de la sénatrice paraguayenne Celeste Amarilla. Sans même parler de la requalification de l’attaquant américain Folarin Balogun pour les huitièmes de finale contre les Belges après son expulsion face aux Bosniens sur demande de la Maison Blanche. Même avec un briefing maison, il y avait un risque à envoyer William Saliba ou Manu Koné devant les micros dans un contexte ou l’ingérence revendiquée d’un gouvernement sur les affaires du football aurait été évoquée. Utilisé comme pare-feu lundi pour nourrir le feu médiatique tout en mettant les joueurs à l’abri, l’adjoint du sélectionneur, Guy Stéphan, n’a pas seulement donné l’impression de marcher sur des oeufs, mais de carrément opérer un calamar à coeurs ouverts : «J’étais focalisé sur le match du Paraguay, je suis focalisé sur celui du Maroc. Vous me connaissez depuis un petit moment. J’aime bien avoir tous les éléments pour m’exprimer sur un sujet. Je peux juste vous dire qu’à titre personnel et pour parler de ce que je connais, donc le terrain, le carton rouge [pris par Balogun] ne me paraît pas être une mauvaise décision. Après, je n’ai pas de regard particulier sur ce qu’il s’est passé.» Sur l’arbitrage : «Je ne pense pas qu’il faille s’en inquiéter. Un mauvais arbitrage, ça peut arriver. Restons sur le foot. Le rectangle vert. Retrouvons le terrain.» Si parler de l’arbitre revient à s’éloigner du terrain, ça veut précisément dire que ça se passe aussi ailleurs.

Au fond, personne n’est dupe. Pour l’heure, il importe de ne pas s’exposer. Invité à s’exprimer sur le trio d’arbitres argentins qui officiera lors du match du Maroc, le gardien remplaçant Robin Risser a tendu un miroir aux journalistes : «Je ne vois pas pourquoi je tomberais dans la paranoïa [en imaginant un arbitre argentin favoriser l’élimination des Bleus, grand rival pour le titre]. C’est plutôt votre rôle à vous, la presse, de faire monter cette sauce-là. Nous, on doit se concentrer sur ce qu’on peut maîtriser.»

REFLET INVERSÉ ET BLANC DE L’OEIL

S’il y a mis une certaine contenance, le gardien lensois a aussi semblé un peu paumé dans ce genre de considérations. Comme ses coéquipiers en sortant du Lincoln Financial Field de Philadelphie trois jours plus tôt, se rassurant à la lumière du résultat : une équipe jeune, brillante, proche d’une sorte d’enfance de l’art quand ça rigole. Mais qui perd beaucoup de sa puissance expressionniste et de son efficacité offensive dans la difficulté. Le reflet inversé, somme toute, d’une sélection argentine qui retrouve quelque chose d’ellemême à chaque fois qu’elle voit la mort sportive, entendre l’élimination, de suffisamment près pour voir le blanc de l’oeil. «Je vois ce que vous voulez dire quand vous parlez d’équipe jeune, a répondu Guy Stéphan quand on a abordé le sujet. Dans les moments de tension, les palabres, on peut avoir tendance à s’énerver un peu. Au staff d’anticiper les choses, de comprendre ce qui va se passer dix, quinze minutes avant que ça arrive. Contre le Paraguay, ça a été maîtrisé à la fois par le staff et les joueurs, je trouve.» Certes. Mais ces gars-là disputent une Coupe du monde à part, déraisonnable, où les déséquilibres menacent de partout. Et c’est la sélection marocaine, premier demi-finaliste africain dans cette compétition, qui se présente. Soit l’étendard mondialisé, avec l’équipe d’Argentine, de ce Sud global qui taille des croupières aux Européens depuis la victoire des Bleus au Mondial russe de 2018. Arrive un moment où il ne suffit plus de contrôler la fièvre qui embrase ces instants-là. Il faut s’en nourrir. Et c’est cette histoire-là que racontera le match de Foxborough. •

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Photo Badreddine Samih - A Casablanca, samedi, 
après la qualification du Maroc en quarts de finale.

A Casablanca, comme un parfum de revanche

Avant le match contre la France, les Marocains se remémorent l’amère demi-finale perdue en 2022 face aux doubles champions du monde. Mais ils nourrissent l’espoir de renverser la vapeur et, au bout, de remporter leur première étoile.

9 Jul 2026 - Libération
Antoine Galindo Envoyé spécial à Casablanca

La cité blanche s’est parée de rouge : mercredi, à la veille du quart de finale du Mondial face à la France, les drapeaux marocains flottent haut aux fenêtres des immeubles et le long des artères de Casablanca. Dans la capitale économique marocaine se répand comme un parfum moite de revanche. «On va vous rendre la monnaie de votre pièce pour la demi-finale de 2022», assène Ahmed, guide touristique, la cinquantaine édentée. En 2022 au Qatar, la victoire (2-0) des Bleus sur les Lions de l’Atlas avait laissé comme un goût de reviens-y. «C’est un travail de longue haleine», poursuit Ahmed. Dans une ruelle ombragée de la vieille médina, le guide touristique parle volontiers de football, en attendant que d’éventuels clients viennent braver la torpeur du début d’après-midi. «Le roi a fait construire des stades, nous avons misé sur la formation, et l’équipe du Maroc ne cesse de progresser», se félicite-t-il.

«Pression». Le royaume chérifien a fait du chemin au classement Fifa, grimpant, depuis 2014, de la 81e à la 6e place. Et, au terme de la compétition, qu’elle l’emporte ou pas contre les Bleus, la sélection marocaine devrait encore gratter quelques places. Cette progression s’est faite au prix d’investissements massifs dans la formation et les infrastructures. Le pays, qui a obtenu l’organisation de la Coupe d’Afrique des nations 2025 et celle du Mondial 2030 avec le Portugal et l’Espagne, a déboursé près de 2,4 milliards d’euros dans des stades rutilants. «Lorsque nous accueillerons la prochaine Coupe du monde, nos jeunes, qui ont remporté [en 2025 contre l’Argentine, ndlr] la compétition en U 20 [moins de 20 ans], seront au pic de leur forme», veut croire le guide touristique. A quelques rues de là, Mounir, un Marocain, et Compaoré, un Burkinabè, vendent des maillots de foot et des breloques dans une échoppe exiguë. Ils assurent que les tuniques bleues de la France partent aussi bien que les rouges. Pour le premier, la rencontre FranceMaroc est équilibrée, du moins sur le papier. «Quand on a perdu en demi-finale, il y a quatre ans, c’était dans l’ordre des choses. Aujourd’hui, on peut regarder notre adversaire dans les yeux. Et perdre en quarts de finale, ce n’est pas acceptable.» Le boutiquier veut croire que c’est cette année ou jamais : «Si on parvient à se hisser en finale, la compétition sera pour nous. Ce sera plus facile de la gagner aux Etats-Unis qu’à la maison. Au Maroc, on aura trop de pression.» Compaoré n’est pas marocain, mais il vit dans le royaume chérifien depuis quatre ans. Et ce jeudi, lui aussi soutiendra le Maroc. «Par solidarité africaine. Ce sont les derniers représentants du continent africain et des pays arabes après l’élimination de l’Egypte contre l’Argentine [mardi, en huitième de finale]», justifie le Burkinabè en triturant sa barbichette.

Espiègle. Khaled, chauffeur de taxi ronchon, stationné à la sortie de la médina, s’énerve : «C’était pas du football, ce match entre l’Egypte et l’Argentine, c’était truqué. Cette Coupe du monde est entachée de choses comme ça.» En ville, les conversations tournent beaucoup autour des «erreurs d’arbitrage» qui auraient émaillé la rencontre de la veille, laissant le Maroc seul à porter le destin d’un continent. L’histoire du carton rouge retiré par la Fifa à l’Américain Folarin Balogun, après intervention de Donald Trump, fait aussi surface ça et là. Khaled démarre sa citadine et se fraie un chemin vers la Corniche. «J’espère qu’on verra du football, et que je ne serai pas obligé de casser ma télé», s’agace le chauffeur, en s’arrêtant devant la mosquée Hassan II, qui domine le front de mer.

Quelques groupes de jeunes venus chercher un peu de fraîcheur se baladent le long de l’océan. Le flocage doré des maillots arborés par quelques badauds se réfléchit dans la lumière de fin de journée, siglé «Diaz» et «Hakimi» pour la plupart. Youssef est lui aussi tout de rouge vêtu. «J’aimerais bien que ce soit un de nos joueurs franco-marocains qui marque contre la France», lance le trentenaire, espiègle. De plus en plus de joueurs binationaux choisissent le Maroc au détriment d’une nation européenne (lire page 18). Ce jeudi, ils arriveront avec le couteau entre les deux.

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