ZIDANE
Il attendait le poste depuis de longues années : le champion du monde 1998, nommé mardi sélectionneur de l’équipe de France, bénéficie d’une aura exceptionnelle.
«Après Madrid, il n’y avait que les Bleus. J’aurais pu prendre un projet sur trois ans mais j’ai choisi de me rendre disponible [au cas où]. Là, je suis excité à un point que vous ne pouvez pas imaginer. Et vous ne pouvez pas le voir non plus.»
Après quatorze ans d’attente, l’ancien meneur de jeu, nommé mardi à la tête des Bleus, succède à Didier Deschamps avec l’ambition de prolonger les succès de l’équipe de France, dans un contexte où la FFF mise autant sur son aura que sur ses qualités d’entraîneur.
29 Jul 2026 - Libération
Par Grégory Schneider
La Fédération française de football (FFF) avait déployé le tapis rouge (encore qu’il était en velours bleu) sous les pas de l’Auguste mardi. Et il fallait bien ça. Selon certaines indiscrétions, Zinédine Zidane se serait bien passé de venir faire la claque au 85, boulevard de Grenelle dans le XVe arrondissement de Paris, le jour de sa nomination au poste de sélectionneur de l’équipe de France de foot. A son idée, un communiqué et ciao. Le président de la FFF, Philippe Diallo, aura insisté : puisque l’aura ou plutôt «la capacité à rassembler les Français» (Diallo) de l’ex-numéro 10 des Bleus (108 sélections, 31 buts) pèse des tonnes, autant en profiter tout de suite. Va pour le parcours fléché, dévalé en trois heures : présentation du nouvel entraîneur des Bleus aux membres du comex, soigneusement tenus à l’écart et informés de rien depuis une première prise de contact entre Diallo et Zidane remontant à févier 2025, trente-cinq minutes chrono devant la presse en compagnie du président (pas peu fier) de la FFF, une présentation express devant les salariés de l’institution et quelques poignées de main et selfies devant les supporteurs massés à l’extérieur. A peine plus nombreux que les CRS sécurisant les quatre rues ceignant le bâtiment.
Qu’est-ce que Zidane a raconté mardi ?
Une trouée cosmique. Qui nous aura ramenés à son passé de joueur vingt ans plus tôt : Zidane déroule des phrases convenues, cherche certains mots et soudain, sur quelques phrases, il devient intense, directif, beaucoup plus direct. Ainsi, après avoir, avant toute chose, apporté son «soutien aux pompiers, au monde agricole, à toutes ces familles qui vivent des moments compliquées» dans les incendies qui embrasent le Sud-Ouest, il aura serré la vis : «Pour moi, [ce poste de sélectionneur] est une continuité, quelque part un rêve. Vous imaginez bien que j’ai eu des opportunités depuis que j’ai cessé d’entraîner [en 2021]. J’ai tout refusé pour l’équipe de France. C’est tout simplement la seule chose que je voulais faire après avoir entraîné le Real Madrid. Il n’y a jamais rien eu d’autre. Et je vais tout donner pour que cette équipe continue à gagner. J’ai commencé le foot gamin, j’ai joué en minime, je suis passé par toutes les étapes jusqu’à l’équipe de France A et ça, c’est le summum, il n’y a pas d’autre mot.» Quand un confrère entreprend de lui demander s’il s’agit du plus beau jour de sa vie d’entraîneur, le «ouais» radieux du Marseillais de naissance tombe avant la fin de la question. «La plus belle chose qui me soit arrivée, c’est de gagner la Coupe du monde 98 à la maison avec les copains. Et j’ai passé les quatre, cinq dernières années à attendre le jour que je suis en train de vivre. J’ai toujours regardé cette équipe de France comme un supporteur mais aussi, et je ne vous l’ai jamais caché, comme un futur entraîneur. Après Madrid, il n’y avait que les Bleus. J’aurais pu prendre un projet sur deux, trois ans mais j’ai choisi de me rendre disponible [au cas où le poste de sélectionneur se serait libéré]. Là, je suis excité à un point que vous ne pouvez pas imaginer. Et vous ne pouvez pas le voir non plus. Je garde [en moi] les émotions.»
Pourquoi maintenant ?
Devant la presse, Diallo a exécuté un numéro d’équilibriste : introduire une notion de libre arbitre, le sien, dans une nomination apparaissant d’essence astrale (pour les fans de Zidane) ou inévitable (pour ses détracteurs, s’il en reste). «Dans les discussions que j’ai eues avec Zinédine, il y a eu un moment de bascule, a ainsi risqué l’édile. C’est quand il m’a dit : “Président, je sais comment gagner.” Là, j’ai senti une envie, une confiance, qui m’ont indiqué qu’il était le bon choix.» Sans rire.
Plus sérieusement : «On s’est vu à de nombreuses reprises pour bâtir petit à petit son arrivée», une allusion aux nombreux obstacles – salaire, composition de son staff technique, compatibilité des sponsors respectifs, etc. – qui ont dû être levés pour rendre l’arrivée de Zidane possible. «Au fond, c’est la rencontre de deux envies, a ajouté le président de la FFF. Celle d’une légende du foot français, dont l’un des rêves était de diriger les Bleus. De notre côté, on avait besoin de son aura, de ses compétences, de sa capacité à agréger le coeur des fans de foot et des Français.»
Zidane a candidaté au poste de sélectionneur dès 2012, c’est-à-dire en concurrence frontale avec Didier Deschamps. Et sans la moindre expérience d’entraîneur à l’époque. Seize mois plus tard, alors que la tête de Deschamps était sur le billot en cas d’élimination en barrage du Mondial brésilien contre la sélection ukrainienne, rebelote : Zidane en approche, avec de solides appuis au sein de la Fédération pardessus le marché. Même topo fin mai 2018, avant le Mondial russe : à la veille d’un match amical des Bleus à Nice contre les Paraguayens, Zidane claque la porte d’un Real Madrid avec lequel il vient de remporter trois Ligues des champions en moins de deux ans et demi, ce qu’aucun autre entraîneur n’a jamais réalisé.
Les années Deschamps? Une digue. En équilibre sur deux piliers : les résultats d’une part, étant entendu que l’élimination en huitièmes de finale de l’Euro 2021 contre la Nati suisse aura été pardonnée à Deschamps sur l’autel du sacre mondial de 2018, et le soutien indéfectible du prédécesseur de Diallo à la tête de la Fédération, Noël Le Graët. Lequel allait finir par craquer sous la pression en janvier 2023, son «Zidane, j’en ai rien à secouer, il peut aller où il veut» lâché au micro de RMC précipitant sa chute avec la complicité involontaire de Kylian Mbappé, défendant Zidane sur X à travers un tweet à 120 millions de vues.
Au vrai, Deschamps s’est accroché, étirant un mandat d’une durée rarissime de quatorze ans. Et l’arrivée de Zidane arrive tard pour ce qu’on peut entendre des rythmes du foot, du poids des sponsors privés et des diffuseurs, de l’aura «du mec avec l’auréole», comme on moquait Zidane sous les années Le Graët dans les couloirs de la Fédération. Et des envies légitimes d’une icône qui se sera mise en danger dans l’un des clubs les plus exposés et politiques de la planète, le Real Madrid. D’où une impression étrange : celle d’un effet retard. Zidane arrivant à un moment où il aurait tout aussi bien pu partir s’il avait été nommé en temps et en heure.
Quel est le contexte ?
Pour être à peu près inévitable et dans les tuyaux depuis le départ de Le Graët, l’arrivée de Zidane, qui dispose d’un contrat de quatre ans couvrant l’Euro 2028 au RoyaumeUni et le Mondial 2030 à cheval sur trois continents, tombe à pic pour la FFF. La moitié des employés licenciés après le PSE de 2021 ont traîné la Fédération en justice, celle-ci ayant annoncé en juin un déficit de 8,7 millions d’euros que la quatrième place des Bleus lors d’un Mondial américain qui aura coûté les yeux de la tête aux équipes participantes en général, et à une équipe de France habituée à vivre sur un (très) grand pied en particulier, n’auront pas permis de résorber.
Jugé trop neutre en interne, Diallo fait débat, le secret entourant l’arrivée de Zidane ayant conduit l’exprésident de l’Olympique lyonnais et actuel membre du comex, JeanMichel Aulas, à dénoncer l’opacité des conditions dans lesquelles les décisions sont prises. Il devra pourtant s’y faire : de tout temps, Zidane a été une machine à fabriquer du secret. Son contrat le liant à la Fédération a déjà été signé, juste avant la promulgation de la loi sur la gouvernance du sport qui obligerait la FFF à demander une dérogation pour lâcher un salaire supérieur à 450 000 euros bruts annuels : ce n’est bien entendu pas la dérogation qui poserait problème, les salaires du foot étant ce qu’ils sont et la ministre des Sports, Marina Ferrari, rappelant que l’Etat ne participe qu’à hauteur de 1,5% au budget fédéral. Mais le fait d’avoir précipité le mouvement permet de garder le montant confidentiel. Depuis ses premières années de joueurs, beaucoup de ce qui touche aux faits et gestes du maestro restent ainsi soigneusement enfouis sous la ligne de flottaison, une manière de protection et de méfiance comme un contrepoint au côté solaire, mais aussi très concentré, quand il aborde les choses du football.
Sur le plan sportif, les Bleus restent sur deux échecs: deux éliminations en demi-finales contre la Roja espagnole lors de l’Euro 2024 et du Mondial 2026, deux leçons de football ayant le mérite de laisser une marge de progression au nouvel arrivant. Ainsi qu’un levier : l’effondrement lors de la dernière semaine américaine a raconté à la fois une malfaçon et une usure. Kylian Mbappé a pris sur lui de mettre la poussière sous le tapis en remerciant tout le monde dans une «lettre ouverte aux Français» publiée lundi. Il n’en pense pas moins. Les échanges entre les deux hommes vaudront le détour.
A quoi peut-on s’attendre ?
Pas à un coup de téléphone entre Zidane et son prédécesseur au poste de sélectionneur, déjà: «Ce n’est pas prévu que l’on se parle avec DD, mais ce serait avec plaisir», a glissé Zidane, magnanime mais sans illusion sur l’amertume de Deschamps envers celui qui aura convoité son poste pendant quatorze ans. Sinon, Zidane n’était pas là pour parler foot : «Le style de jeu, vous le verrez bientôt. Ce que je peux [déjà] dire, c’est que je suis animé par le jeu, j’étais numéro 10. J’ai toujours joué et fait jouer pour marquer des buts. J’ai aussi passé vingt-cinq ans de ma vie en Espagne, j’ai été leader de terrain, puis sur le banc de touche… De par mon expérience, de par ce que j’ai connu, j’ai des choses à transmettre. Je n’ai rien à redire sur ce que j’ai vu lors de la dernière Coupe du monde. Un parcours [des Bleus] magnifique, un jeu pratiqué magnifique, j’ai aussi beaucoup aimé l’atmosphère… Après, on fera différemment. DD, c’est DD. Laurent Blanc [sélectionneur juste avant la mandature Deschamps, de 2010 à 2012, ndlr], c’était Laurent Blanc et Zizou, c’est Zizou. On parlera de jeu plus précisément bientôt. Vous allez voir ça rapidement. Tranquillement.»
Il parle pour lui : tout au long de son mandat madrilène, c’est ce calme, ce recul, alors même qu’il évoluait dans un club où l’entraîneur joue sa tête tous les six mois, qui en avait imposé aux joueurs. Son staff, avec la possible arrivée de Fabien Barthez, sera annoncé en septembre. La peu reluisante Ligue des nations sera en vue avec une nouveauté : quatre matchs de rangs (Turquie, Belgique, Italie) sur trois semaines, un confort de travail au long cours. Et, au-delà, des éliminatoires pour l’Euro 2028 que les Bleus survoleront puisqu’ils envoient 24 sélections en phase finale. Zidane va avoir le temps. La juste récompense d’une immense patience.
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Demi-dieu
29 Jul 2026 - Libération
Par Paul Quinio
Comme un sentiment étrange. Une intuition qu’il faut écarter fissa, avant d’avoir le temps de la confronter à la réalité. Pas envie d’avoir raison. Envie d’avoir tort même. La déception a été forte de voir l’équipe de France de foot buter sur l’os espagnol lors de la Coupe du monde. Alors, forcément, avec lui, avec Zinédine Zidane à leur tête, les Bleus feront mieux. Forcément… Oui, forcément, puisque Zidane est l’incarnation du champion français, celui qui a tout réussi. Pourquoi ne réussirait-il pas dans ce nouveau job de sélectionneur ? Il est beau. Son art du jeu était bellissime. Zizou échouer ? Quelle drôle d’idée. Ce demi-dieu le soir de cette finale de 1998 contre le Brésil, deux coups de tête au fond des filets et une première Coupe du monde à la maison, se rater ? Impossible. Zizou, se planter, alors qu’il était encore ce demi-dieu huit ans plus tard, quand il a donné devant la terre entière ce coup de boule sur le thorax de Marco Materazzi ? Il venait sans doute de priver la France d’une deuxième victoire en Coupe du monde. Mais qu’importe, les Français dans la seconde lui avaient pardonné. C’est comme ça. Demi-dieu. Pourquoi chercher à comprendre ? Zinédine Zidane a cette aura réservée à quelques-uns, même dans ce monde si particulier des sportifs de haut niveau. Il va donc réussir parce que son talent est immense. Parce que les résultats ont (presque) toujours été là. Parce qu’on aime les taiseux. Parce qu’on se demande depuis tant d’années ce que cache ce sourire en coin de grand timide… Virgule de velours ou lame d’acier. Parce que d’avoir été un champion hors norme doit forcément aider à gérer un vestiaire peuplé d’ego. D’ailleurs, Zinédine Zidane l’a très bien fait avec les stars du Real Madrid, cette Maison blanche réputée ingérable. Alors quoi ? Cette impression étrange ? Cette intuition qu’il faut écarter ? Cette crainte qu’il pourrait échouer ? Elles reposent sur quoi ? Sur rien. Peut-être un peu sur cette idée que Zidane a trop attendu, et arrive à son poste comme un fruit trop mûr sur un étal du Bon Marché. Et aussi peut-être qu’on attend trop de lui, alors que DD nous a déjà beaucoup donné. Enfants gâtés qui en voulons davantage… Alors non, il n’y a pas de raison… •
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Photo Icon Sport/ABACA. Abaca - Zinédine Zidane lors d’un
match opposant l’AS Roma au Real Madrid, à Rome en févier 2016.
Passer d’entraîneur à sélectionneur, un saut qui ne lui fait «pas peur»
S’il reconnaît que les deux métiers sont «totalement différents», Zinédine Zidane, qui a entraîné le Real Madrid pendant deux mandats, se dit prêt. Mais incarner le foot français va l’obliger à s’adapter.
29 Jul 2026 - Libération
Grégory Schneider
L’annonce avait surpris. Au sein d’un aréopage imposant composé de fidèles, comme le fasciathérapeute et kiné de formation Hamidou Msaidie ou l’adjoint de toujours David Bettoni, Zinédine Zidane avait décidé de muscler la cellule «data» de l’équipe de France de foot, demandant l’embauche de plusieurs personnes dédiées, comme l’avait révélé l’Equipe en mars. Le prédécesseur de «Zizou», Didier Deschamps, n’avait pourtant rien laissé au hasard dans un domaine où le moindre club de Ligue 2 affuble les joueurs de gilets connectés à chaque entraînement, déclenchant une pluie de données sur les ordinateurs des adjoints, lesquelles données sont croisées avec les paramètres sanguins ou physiologiques du joueur en temps réel ou presque. Il faut entendre que le Ballon d’or 1998 a commencé sa carrière d’entraîneur au Real Madrid, dans un environnement hypermédicalisé. Dans la capitale espagnole, les moyens mis à la disposition du secteur «performance» sont proportionnels aux centaines de millions d’euros engagés chaque saison pour faire venir et salarier les plus grands joueurs de la planète.
«Ça va tanguer». Reste que l’annonce avait doublement déplu à certains membres du Comité exécutif de la Fédération française de football (FFF) : le fait de l’apprendre dans la presse, déjà. Et un niveau de dépense exotique dans un monde où certains élus sont forgés par une carrière à convoyer les gamins le week-end pour nourrir le foot amateur, avec des notes d’essence d’une vingtaine d’euros passés en notes de frais. Les clubs et la sélection : un choc des mondes. Que Deschamps avait maîtrisé dans les coins, accueillant les élus aux portes de la grande salle où se tenaient les AG fédérales en glissant deux, trois compliments. Et en demandant des nouvelles des oreillons de la petite dernière. Sans commune mesure avec celle de son prédécesseur, l’aura de Zidane, son intelligence en situation et le pedigree de ceux qui l’entourent (comme Jacques Bungert, homme d’affaires passionné de sport, présent lorsque Zidane s’est adressé à la presse mardi) finiront bien par aider. «Mais en attendant, ça va tanguer», prédit un habitué des affaires fédérales, d’autant que l’ex-maestro vit à Madrid, où il aura construit sa (ses) vie(s) d’après. Pas si simple à avaler pour une institution où les clubs amateurs et les représentants des ligues et districts, sourcilleux sur les questions d’identités et de représentation, pèsent les deux tiers des voix à chaque élection.
Pour le reste, le rythme imposé au néo-sélectionneur d’une douzaine de matchs par an, contre 80 dans les plus grands clubs de la planète, lui rappellera sûrement plus ses cinq dernières années «sabbatiques» que ses deux mandats madrilènes, de 2016 à 2018 puis de 2019 à 2021, qui lui avaient laissé une impression d’ingratitude de ses dirigeants de l’époque, oublieux de ses accomplissements sportifs au moindre coup de vent.
«Il n’y a pas de piège à éviter pour un entraîneur de club quand il devient sélectionneur, a estimé Zidane mardi. Ce sont deux métiers totalement différents, ça c’est sûr. C’est nouveau pour moi, c’est vrai, mais ça ne me fait pas peur. Et il y aura moyen de trouver un équilibre entre ma vie personnelle et tout ce qui touche à mon métier. Ce poste de sélectionneur, j’en ai envie depuis longtemps. J’y suis préparé. Et j’ai hâte de pouvoir m’y mettre.» Dans le fond, Zidane n’apprendra rien.
Fort d’une bonne centaine (103) de sélections qui l’auront mené à un Mondial 2006 en Allemagne qu’il a longtemps tenu par tous les bouts, il connaît l’équipe de France et les enjeux (image, pression, communication…) afférents. Sa garde rapprochée amortira les chocs. Il n’a pas de leçon à recevoir dans la gestion des ego, après avoir fait cohabiter des joueurs réputés très difficiles (Gareth Bale, Sergio Ramos ou encore Cristiano Ronaldo) dans le vestiaire madrilène. Et sa capacité à en revenir au foot, au jeu, y compris dans des périodes de crises ouvertes où il apparaissait en première ligne, lui aura permis de traverser les saisons dans la capitale espagnole comme personne, sauf peut-être son mentor des premières années Carlo Ancelotti.
Remous. Le terrain a toujours été sa chose. Mais l’équation est plus complexe. Devant la presse, un confrère de So Foot l’a lancé sur Christophe Gleizes, journaliste du mensuel emprisonné depuis deux ans par le régime algérien pour avoir enquêté sur le club de foot de la Jeunesse sportive de Kabylie. Jusqu’ici, Zidane ne s’était jamais prononcé sur le sujet, une esquive bien dans sa manière – sa parole pèse des tonnes, elle est donc rare – mais qui n’est plus tenable, du moins pas sans déclencher des remous, quand on incarne le foot français. Il a donc répondu : «Je ne me suis pas trop [pas du tout, en fait, ndlr] exprimé là-dessus mais je ne prends pas la parole facilement en dehors du foot. Bien sûr que la FFF soutient Christophe Gleizes et sa famille. Je suis parent moi-même et je veux juste qu’il rentre chez lui.» A minima, donc. Il faudra bien se découvrir un peu.
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«Zinédine Zidane a quelque chose de rare : une aura»
Le nouveau sélectionneur des Bleus a beau avoir été l’objet de collaborations réussies avec des enseignes, il n’a jamais transformé son nom en plateforme commerciale, explique Jay Smith, cofondateur d’une agence de communication.
«Beaucoup le voient d’une façon irrationnelle,
émotionnelle et limite religieuse.»
29 Jul 2026 - Libération
Recueilli par BALLA FOFANA
Depuis la confirmation de la nomination de Zinédine Zidane à la tête des Bleus, l’image du sélectionneur est au centre des discussions. Pour Libération, le cofondateur de l’agence créative Black Rainbow, Jay Smith, décrypte un cas unique dans l’univers du sport et du marketing : celui d’une personnalité dont la valeur ne repose pas sur une stratégie de marque, mais sur une empreinte émotionnelle exceptionnelle.
Avec sa nomination mardi à la tête de l’équipe de France, Zinédine Zidane va redevenir le visage du football français. Beaucoup évoquent déjà la «marque Zidane»… Pour moi, la marque Zidane n’existe pas vraiment au sens marketing du terme. En branding pur [travail de construction d’une marque : valeurs, identité, positionnement et perception par le public, ndlr], c’est presque un anti-modèle. Une marque se construit, se travaille, développe un univers, des codes, une stratégie. Zidane n’a jamais cherché à devenir un prescripteur de tendances comme [David] Beckham ou [Cristiano] Ronaldo. Il n’a jamais transformé son nom en plateforme commerciale. Ses plus belles campagnes sont surtout venues de ses partenaires, notamment Adidas, son sponsor, qui a progressivement trouvé le ton juste avec des projets plus pointus, comme Y-3 avec [le styliste japonais] Yohji Yamamoto depuis 2010. Il a aussi incarné la célèbre campagne de voyage de Louis Vuitton aux côtés de Pelé et Maradona en 2010. Mais il s’agit davantage de collaborations réussies que de la construction d’une véritable marque personnelle. En revanche, il possède quelque chose de beaucoup plus rare : une aura. Une marque se fabrique, une aura se ressent.
Qu’est-ce qui explique cette aura si particulière ?
Il y a évidemment 1998.
Pour toute une génération, cette Coupe du monde est presque un moment sacré. Les deux buts en finale contre le Brésil appartiennent désormais à la mémoire collective. Beaucoup de personnes voient Zidane d’une façon complètement irrationnelle, émotionnelle et limite religieuse. On est presque dans un cadre du sacré. Mais son aura vient aussi de la manière dont il jouait. Zidane n’était pas seulement un immense footballeur, c’était un joueur qui provoquait un émoi esthétique. Les mots utilisés pour parler de lui étaient souvent ceux de l’art : la danse, le ballet, le récital. Son élégance, sa vision, sa manière de toucher le ballon donnaient l’impression de regarder quelque chose d’indescriptible. Il appartient à cette catégorie très rare de sportifs qui arrêtent le temps. C’est ce qui rapproche Zidane de certaines figures comme le basketteur Michael Jordan : des personnalités qui ne sont pas seulement admirées pour ce qu’elles accomplissent, mais pour ce qu’elles font ressentir.
Son aura s’est aussi construite sur ses parts d’ombre. Le coup de tête contre Marco Materazzi en finale de la Coupe du monde 2006 participe-t-il lui aussi à cette légende ?
Bien sûr. Les grandes icônes ne sont jamais lisses. Ce geste est devenu une image mondiale. Il rappelle que Zidane est profondément humain, capable de fulgurances comme de colère. Ça fait partie de son récit. Les légendes ne sont pas parfaites, elles sont complexes. Et c’est aussi ce qui les rend fascinantes.
Quel sera l’effet de son arrivée à la tête des Bleus pour la Fédération et les sponsors ?
Zidane est l’une des très rares personnalités françaises à bénéficier d’une telle renommée mondiale. Son arrivée va créer une curiosité immédiate. Des gens qui ne regardent pas forcément les Bleus vont rallumer leur télévision pour voir comment il entraîne. Les médias du monde entier vont suivre ses débuts, les conférences de presse, les premiers matchs. Pour la Fédération, c’est une aubaine en termes d’image et de rayonnement. Les partenaires seront forcément attentifs, les audiences devraient suivre. Il y aura un véritable «effet Zidane». Mais ce qui est intéressant, c’est que cet effet ne repose pas sur une stratégie marketing. Il repose sur l’émotion et sur l’histoire que les gens projettent sur lui.
Au-delà du vestiaire, Zidane peut-il transformer durablement l’équipe de France et marquer une nouvelle génération de joueurs ?
Zidane, c’est une combinaison extrêmement rare. Il y a le joueur, le palmarès, mais aussi l’homme. C’est un enfant de la Castellane, à Marseille, fils d’immigrés algériens. Il a grandi dans les quartiers populaires comme une bonne partie du riche vivier du foot français. Il possède une street credibility authentique que très peu de personnalités françaises ont. Ensuite, il y a évidemment ses accomplissements : champion du monde, Ballon d’Or, vainqueur de la Ligue des champions comme joueur et entraîneur, avec trois Ligues des champions consécutives au Real Madrid en tant qu’entraîneur à partir de 2018. L’autorité, elle ne s’impose pas, elle existe déjà. Zidane n’a pas besoin de hausser le ton ni de rappeler son CV. Les joueurs savent qui il est. J’ai du mal à imaginer qu’un joueur, que ce soit Kylian Mbappé, Ousmane Dembélé ou Rayan Cherki, remette en cause son autorité. Elle le précède.
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