Julian Alaphilippe MASQUE D’OR
JULIAN ALAPHILIPPE
s’impose à Nice et s’empare du maillot jaune.
Alaphilippe a annoncé qu’il ne jouerait pas le général, mais nous ne sommes pas obligés de le croire, et encore moins avec le maillot jaune sur les épaules
31 Aug 2020 - L'Équipe
ALEXANDRE ROOS
NICE – Un physicien devrait se pencher sur le cas de Julian Alaphilippe car il y a sans nul doute un prix Nobel à la clé. Comment un corps si chaud peut devenir si froid au moment d’exécuter son plan? Comment un type est capable de mettre deux balles de silencieux dans la nuque de ses adversaires sans que cela lui fasse bouger un seul poil de sa barbichette avant de noyer tout le monde de ses larmes?
Hier, le Français avait une pancarte dans le dos grosse comme une publicité de Time Square mais, une fois encore, rien ne lui a résisté quand il a enclenché la première dans le col des Quatre Chemins, à un peu plus de treize bornes de l’arrivée, pile à l’endroit où tout le monde savait qu’il allait partir et, comme toujours quand il franchit la ligne en vainqueur, ce fut opération à coeur ouvert et distribution de frissons.
Parfois, il branche les projos et nous invite sur son dancefloor, comme lors du chrono à Pau, dans le Tour l’an passé, qui restait jusqu’à hier le lieu de sa dernière victoire. D’autres fois, il nous convie dans son salon et allume un feu intérieur. Alors, comme au Grand-Bornand en 2018, où il avait pleuré pour son père mal en point, Julian Alaphilippe a repleuré hier pour son père disparu et confirmé qu’avec lui toute victoire dans le Tour restait une mise à nu, que si on n’avait pas trop le droit en ce moment d’échanger nos gouttelettes, il y avait encore bien plus à partager.
Le puncheur de Deceuninck - Quick-Step a intégré une caste de coureurs très rares, qui gagnent là où on les attend, et la petite amourette qu’il a nouée avec le Tour est en train de devenir une liaison éternelle: cinquième victoire d’étape, quinzième jour en jaune aujourd’hui, premier Français à porter la tunique dorée deux ans de suite depuis Thierry Marie en 1990-1991… Surtout, Julian Alaphilippe domine tout le monde et tout le monde aime ça. Comme avec le Peter Sagan de la grande époque, le peloton a contracté un syndrome de Stockholm géant.
Bien sûr, hier, certains ont tenté de résister à leur bourreau dans ce final à la San Remo. Quand Alaphilippe a démarré, le jeune Suisse Marc Hirschi, dont on entendra encore parler, a réussi à le rejoindre avant que, un peu plus loin, Adam Yates parte en contre. L’Anglais parvint à chiper les huit secondes de bonification en haut des Quatre Chemins, mais il savait que ses chances étaient minces au sprint sur la Promenade.
Il repart avec une nouvelle cicatrice, après celle de Bagnèresde-Luchon il y a deux ans, quand Alaphilippe l’avait fait exploser dans une descente. Derrière, plusieurs éléments favorisèrent l’aventure du trio: avec trois coureurs à l’avant, il n’y avait plus de bonif à prendre ; une chute de Tom Dumoulin à 12kilomètres de la fin désorganisa la chasse et, quand le peloton redescendit de son balcon vers Nice, le vent soufflait de face, ce qui découragea également les ardeurs de poursuite.
Les favoris n’ont pas bougé, mais il faut dire que la pluie et la chute de la veille avaient bien réfrigéré les intentions. Ils se marquèrent donc dans l’arrière-pays niçois, qui hésite encore entre l’été et l’automne, et dans la descente marbrée du Turini.
Certains laissèrent tout de même quelques plumes, surtout Daniel Martinez, vainqueur du dernier Dauphiné et outsider de premier choix au départ, tombé dans le final et qui paya ensuite ses efforts pour revenir (3’38’’ de retard sur la ligne), ou Warren Barguil (4’25’’), un mal pour un bien puisque c’est le prix de sa liberté. Primož Roglič et Egan Bernal n’ont pas connu de pépin, l’étape a néanmoins posé quelques points d’interrogation sur l’état des troupes autour d’eux.
Les Jumbo ont pris les choses en main mais, au moment de l’emballage, Van Aert, Kuss et Bennett ont coincé et Roglic s’est retrouvé un temps seul avec Dumoulin. Chez les Britanniques, on ne sait pas exactement sur qui Bernal pourra s’appuyer puisque Sivakov, Amador et Rowe ont passé leur journée à l’herbage dans le gruppetto.
Pour Thibaut Pinot, le ciel reste sombre. Le grimpeur français a trimballé ses traumatismes à l’épaule et au genou droits parfois en tête de peloton, souvent à l’arrière – c’est une journée de moins à passer à serrer les dents –, mais on a surtout découvert que l’équipe Groupama-FDJ avait une autre fissure dans la cuirasse puisque David Gaudu, touché au sacrum, pourrait manquer à l’appel au moment où la route s’élèvera à nouveau.
Ce sera pour demain – aujourd’hui, vers Sisteron, les sprinteurs et Alexander Kristoff, délesté du jaune, devraient prendre le relais – à Orcières-Merlette, où Julian Alaphilippe sera mis à l’épreuve. L’Auvergnat a annoncé depuis quelque temps qu’il ne jouerait pas le général dans ce Tour, mais nous ne sommes pas obligés de le croire, et encore moins avec le maillot jaune sur les épaules. Hier soir, il a ponctué ainsi sa journée sur les réseaux sociaux: «C’est pour toi papa. Tu me manques tellement. » Il ne sera pas seul dans sa quête.
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