Sur les traces de Zidane l’étudiant
MANTEY/PRESSE SPORTS
Zinédine Zidane (à gauche) et Éric Carrière, le 24 septembre 2012,
lors de sa formation de manager général de club sportif professionnel, à Limoges.
Le sélectionneur des Bleus avait, il y a quinze ans, repris le chemin de l’université. Ses compagnons de promo se souviennent.
« Il était en osmose avec les autres. Jamais à se mettre en avant, jamais à dire “moi je”, jamais… Ni en retrait, ni en avant. C’est quelqu’un qui, comme tous les gens intelligents, est adaptable » Jean-pierre Karaquillo professeur à l’université de Limoges
23 Sep 2026 - Le Figaro
Baptiste Desprez
Novembre 2011. L’espace d’un instant, Limoges prend des airs de centre du monde. Pour la venue d’un grand chef d’état? Le passage du pape? Une exposition très attendue? Rien de tout cela. Il y a bientôt quinze ans, Zinédine Zidane, âgé de 39 ans à l’époque, débarque. Pas de transfert ou d’investissement dans le club local, mais le champion du monde 1998 est là pour débuter sa formation de manager général de club sportif professionnel au Centre de droit et d’économie du sport (Cdes, niveau bac + 4).
Cinq ans après sa retraite, le numéro 10 mythique est décidé : pendant deux ans, en parallèle du passage de son diplôme d’entraîneur, de son poste de conseiller de Florentino Pérez au Real Madrid, «Zizou» veut décrocher son diplôme. Et s’offrir le champ des possibles. Retour sur les bancs de la faculté.
Fondateur du Cdes en 1977 en compagnie de François Alaphilippe, et encore très impliqué au sein du conseil de surveillance, Jean-pierre Karaquillo se souvient parfaitement de cette 7e promotion avec un invité si particulier. «La venue de Zidane à Limoges part d’une discussion avec Henri Emile (l’intendant de France 98) et François Blaquart (ancien DTN de la FFF) qui me disent : “Zinédine veut faire ta formation.” J’ai d’abord cru à une plaisanterie et finalement tout était vrai. »
L’idole de tout un pays se mue en étudiant, comme les dix-sept autres membres de la promotion, parmi eux les footballeurs Olivier Dacourt, Éric Carrière et Claude Barrabé, le handballeur Guéric Kervadec, le basketteur Makan Dioumassi, le rugbyman Jeanbaptiste Rué ou la dirigeante Brigitte Henriques. Pendant deux ans, Zinédine Zidane suit le cursus qui comprend quatorze séminaires axés sur le droit, l’économie, la gestion des ressources humaines et les enjeux du sport professionnel. Un souvenir bien ancré pour un homme très attendu dans ses nouvelles fonctions de sélectionneur de l’équipe de France avec un premier déplacement périlleux en Turquie, vendredi, en Ligue des nations. « J’étais obligé de passer par là, témoignait-il en 2012 à Canal+dans le documentaire Zidane, nouvelle vie. Limoges, je l’ai fait, car cette formation était le meilleur moyen de pouvoir apprendre. »
Ses compagnons de promo s’en souviennent avec précision, plaisir et une pointe de nostalgie. Pour garder l’effet de surprise, personne n’est mis au courant de la venue du double buteur de la finale contre le Brésil en 1998. « Tout le monde se questionne et, là, quand on voit Zidane débarquer : “Waouh, mais qu’est-ce qu’il fout là?” (Rires.) ». Le coup était réussi », raconte Guéric Kervadec, champion du monde 1995 avec l’équipe de France de handball, surnommée « Les Barjots ».
Champion de France avec le FC Nantes (2001) et l’olympique Lyonnais (2002, 2003, 2004), Éric Carrière (10 sélections), qui a figuré chez les Bleus en compagnie de la légende, dévoile les coulisses du début de formation : « La direction a demandé que chacun se présente. On l’a tous fait, nom, prénom, carrière, la raison de notre présence. Et ça a fait sourire l’audience quand il a pris la parole : “Bonjour, je m’appelle Zinédine Zidane.” “Zizou” s’est fait chambrer par Olivier Dacourt, l’aventure était lancée et pendant deux ans, on s’est régalés .»
Désormais chargé de mission sport dans la communauté de communes Auray Quiberon Terre Atlantique, Guéric Kervadec loue la simplicité de « ZZ ». « Il a fait preuve de gentillesse et a fendu l’armure. C’était très enrichissant de l’entendre parler de ses expériences en Italie et en Espagne, il parlait de tout. Même de son côté un peu sombre, avec le coup de boule. Mais ça, je ne vous dirai pas ce qu’il nous a dit, cela reste entre nous (Sourire.). »
Pendant deux ans, les étudiants particuliers se retrouvent sur des séminaires, à Clermont-ferrand ou encore à La Toussuire, et Zinédine Zidane, malgré un emploi du temps bien rempli et de nombreuses sollicitations, ne ratera aucune des 14 sessions. « C’était rafraîchissant de le voir en dehors de toutes ses paillettes, admet Jean-pierre Karaquillo, qui a gardé contact avec l’actuel patron des Bleus. Ce qui le caractérise, c’est la curiosité. C’est quelqu’un qui a soif d’apprendre, qui fonctionne avec méthode et ne brûle pas les étapes. Et sur le plan humain, il a un regard sur les autres avant d’en avoir un sur lui. C’est le prototype de la générosité avec une vraie forme d’intelligence.»
Après l’arrêt de sa carrière sur un coup de boule en finale de la Coupe du monde 2006 contre l’italie de Marco Materazzi, Zinédine Zidane a longtemps réfléchi à ses désirs et à la fameuse «deuxième vie». Conseiller de Florentino Pérez à Madrid, directeur sportif, entraîneur des jeunes du club, ambassadeur Fifa, puis entraîneur de la réserve avant de prendre en main le plus grand club du monde pour y glaner notamment trois Ligues des champions consécutives, entre 2016 et 2018. Et, depuis cet été, l’équipe de France avec un contrat de quatre ans. Une trajectoire qui ne surprend pas ses anciens camarades d’une promotion surnommée « la 7e Compagnie », en référence aux aventures de Pierre Mondy, Jean Lefebvre et Aldo Maccione dans les années 1970.
« Il était à l’écoute, mais on sentait déjà ses idées, comme sur le terrain. À Limoges, on n’était pas forcément là que pour obtenir un diplôme, mais aussi pour savoir si c’était vraiment ce qu’on voulait faire, décrypte Éric Carrière, qui a stoppé sa fonction de consultant sur Canal+ et s’est reconverti dans l’oenologie à Nuits-saint-georges, en Bourgogne. Zinédine est arrivé et a dit : “Je ne sais pas si je veux aller sur le terrain ou être plutôt dirigeant.” Il a passé les deux diplômes (dirigeant, coach) et, aujourd’hui, il est plus sur le terrain. Ces dernières décennies, d’anciens joueurs qui souhaitent avoir des postes importants pensent qu’on devrait leur donner les diplômes par équivalence, ça ne fonctionne pas comme ça. Manager est un autre métier, encore plus aujourd’hui : il faut gérer des compétences, un staff, un environnement, il faut montrer son appétence. Malgré sa carte de visite, Zinédine n’a jamais demandé de passe-droit et il a tout compris très vite. »
Le « Barjot » Guéric Kervadec abonde : « Il aurait pu avoir la grosse tête, réclamer des choses, au contraire, il était dans le partage, l’échange, le désir d’apprendre.» Observateur avisé du cursus, Jean-pierre Karaquillo reste sur la même ligne : « Il était en osmose avec les autres. Jamais à se mettre en avant, jamais à dire “moi je”, jamais… Ni en retrait, ni en avant. C’est quelqu’un qui, comme tous les gens intelligents, est adaptable .»
Qui dit cursus universitaire, dit moments de détente et d’évasion au moment de sortir des salles de classe. Cette promotion avait ses habitudes, à Limoges ou en séminaire, comme la mise en place de sessions de football en salle. Avec Carrière en organisateur en chef. Sans surprise, Zidane n’en a raté aucune. Et là, plus d’amis ou de compagnons de promo. «Il était humble et tout à fait normal en cours, mais quand on jouait au foot en salle, le mode compétiteur revenait, souffle l’ancien Nantais Carrière. Tout commençait très soft, pour se finir de manière plus tendue quand il fallait gagner. Parfois, c’était chaud, son regard n’était plus le même (Sourire.). »
Au cours de ces sessions, les étudiants découvrent un autre pan du personnage Zidane : sa popularité envahissante. Impossible de garder le secret de sa présence très longtemps. Ce qui donne lieu à des scènes dont les intéressés se souviennent encore. À Clermont-ferrand, notamment, dans le complexe de sport dirigé à l’époque par l’ancien international du XV de France, Aurélien Rougerie, où un petit match avait été organisé, avant que le public, averti par bouche à oreille de la présence du mythe, débarque en masse. « Avec lui, c’est un autre monde, mais tant que tu ne le vis pas, tu ne t’en rends pas forcément compte, témoigne Kervadec. Ce jour-là, c’était la folie quand les gens ont su que Zidane était là. Tout le monde a débarqué pour le voir, prendre une photo, réclamer un autographe. On a eu du mal à sortir, enfin surtout lui (rires) et cela a même fini en course-poursuite dans la ville avec des gens qui voulaient le voir. À l’hôtel, dans le hall, dans l’ascenseur, des moments de dingue, parfois même dangereux tant les gens dépassent les limites.»
Et la réaction de Zidane ? « On sentait qu’il avait l’habitude, il mettait sa casquette, remontait le col de sa veste. Cela peut paraître hautain, mais face à ces situations, tu ne peux que le comprendre »,
confie Kervadec. Carrière confirme : «Pour traverser une rue, Zidane, c’est minimum dix minutes, il faut s’en rendre compte. » Aujourd’hui, toute cette bande garde le contact, sans pour autant se voir comme elle le voudrait. Mais les souvenirs restent. Et continueront de rester. Pour le plus grand plaisir de Jean-pierre Karaquillo : «Dans cette promo, ce n’était pas Zidane et les autres. C’était Zidane avec les autres. »
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