DANS LA CONFRÉRIE DE L’ARC-EN-CIEL


Brandon McNulty pendant la course en ligne des Mondiaux, le 27 septembre.

McNulty, le poids de l’arc-en-ciel

Avec son titre de champion du monde, Brandon McNulty a intégré une caste prestigieuse, sans démériter, mais avec désormais des responsabilités à assumer, et ce, dès demain en Lombardie.

9 Oct 2026 - L'Équipe
ALEXANDRE ROOS

BERGAME (ITA) – On les a entendues, les fines bouches, regretter de voir Brandon McNulty devenir champion du monde au Canada, il y a deux semaines, chercher à diluer la valeur du Mondial et de la course féroce de Montréal, qui aurait perdu de son prestige parce qu’un favori ne l’avait pas emportée, qu’un outsider avait osé s’y imposer. Ces sentiments aigres-doux ont réveillé un débat éternel du cyclisme : est-ce le vainqueur qui donne son prestige à la course ou l’inverse ?

Dans le cas présent, il oppose ceux qui pensent que le sacre d’un coureur d’ordinaire enchaîné par ses servitudes, gregario une bonne partie de la saison, profane le sanctuaire du Championnat du monde et ceux qui estiment que ce dernier, par sa nature, sa grandeur, son histoire, relevées de la brutalité et de la difficulté de la dernière édition, ne peut que couronner un grand coureur.

Les deux se nourrissent l’un l’autre, mais nous avons toujours été plus sensibles à la première école, car Mathieu Van der Poel pourrait bien gagner Binche-Chimay-Binche autant de fois qu’il le souhaite, il n’en changerait pas pour autant la destinée de la course, n’en ferait pas subitement le rendez-vous le plus attendu de l’année, alors qu’à l’inverse, un Paris-Roubaix ou un Mondial ébranlera toujours la trajectoire de celui qui se retrouve avec un pavé dans son salon ou un maillot arc-en-ciel dans sa penderie. Au printemps, pendant les ardennaises, Patrick Lefévère déjeunait chez Yvette et André, au Cheval Blanc, à Remouchamps, et Johan Le Bon était entré dans le café au pied de la côte de la Redoute, en civil, méconnaissable, avec les flèches fluos qu’il posait sur le parcours. Avec son oeil de maquignon, l’ancien manager belge l’avait interpellé : « Vous avez été champion du monde. » Avant même d’avoir retrouvé son nom et alors que le Breton n’a été « que » vainqueur chez les juniors, en 2008. Mais la trace est toujours là.

McNulty n’a pas profité de circonstances spéciales

Surtout, privilégier sans cesse le « champion », ne juger une course qu’à l’aune du pedigree de celui qui la remporte, reviendrait à figer une hiérarchie, entériner une stratification binaire avec la caste de ceux qui ont le droit de gagner et celle des manants qui ont pour seul droit de regarder ceux d’en haut triompher. Qu’on adhère ou non à cette vision snobinarde, on ne pourra en tout cas pas reprocher à McNulty d’avoir remporté le Mondial sans l’avoir mérité, car il n’a pas profité de circonstances spéciales ou d’une part de chance. Il a plutôt abattu sa carte au plus chaud de la bagarre, au milieu des plus forts, en jouant finement et en puissance, dans une partie de transition sur la route, au moment où la course avait atteint un noeud stratégique.

La beauté du Championnat du monde, c’est qu’avec la diversité de ses parcours notamment, il peut s’adresser à tous, à un moment ou à un autre, une chance que Brandon McNulty n’a pas manqué de saisir, quand d’autres épreuves prestigieuses sont plus excluantes, comme le Tour de France ou les Flandres, par exemple.

L’Américain doit se réinventer

Le maillot arc-en-ciel est un graal accessible à tous, ce qui rend son attraction encore plus forte, et de cet état des choses découle un caractère insaisissable, une nature mystérieuse et fuyante, parfois illogique, les fondations du Championnat du monde, qui peut bien bénir Romans Vainsteins et Rui Costa mais pas Jacques Anquetil ou Sean Kelly, Brandon McNulty mais probablement jamais Wout Van Aert, animé d’une magie et armé de sortilèges devant lesquels on ne peut que s’agenouiller.

Ceux qui contestent au Mondial ce caractère veulent refuser à chacun cette possibilité de remporter un jour l’arc-en-ciel, cette lueur d’espoir, ce qui revient d’une certaine manière à nier l’essence du sport et du cyclisme plus particulièrement, qui est si ouvert aux aléas. En 1969, à Zolder, Harm Ottenbros était devenu un de ces champions du monde par surprise, par « effraction » comme on aime poétiser.

On l’estimait illégitime, lui le coureur de kermesses, le tapissier de formation, et on l’avait châtié une saison durant pour son péché, puni d’avoir triomphé sur une terre qui lui était interdite, si bien qu’il n’avait jamais été aussi soulagé que de laisser l’arc-en-ciel et en avait balancé son vélo dans une rivière à la fin de sa carrière. À partir de cet épisode s’était cristallisée l’idée d’une malédiction de l’arc-en-ciel, bientôt renforcée par la mort de Jean-Pierre Monséré en 1971, mais quand on avait soumis cette possibilité à Eddy Merckx, il avait tranché comme quand il attaquait sur son vélo : « Il n’y a pas de malédiction, seulement des mauvais champions du monde. »

C’est un peu le défi qui attend désormais Brandon McNulty. Il doit honorer le maillot, et ce sera sans doute le plus dur pour lui, car il évolue d’ordinaire dans un carcan, qui lui permet de s’exprimer de temps à autre contre la montre, de glaner quelques rares belles victoires – une étape du Giro, le GP de Montréal mais offert par Tadej Pogačar.

On devine que ce titre mondial sera pour le rouleur de l’Arizona une apothéose, un sommet de carrière à 28 ans, comme il a pu l’être pour Rui Costa en 2013, mais il ne doit pas être une victoire sans lendemain, comme il l’a été pour Romans Vainsteins, et pour cela, McNulty doit quelque peu se réinventer, porté par ce maillot dont il a déjà dit, cette semaine, qu’il lui donne plus de légèreté, essayer de planter son drapeau sur d’autres territoires, les courses d’une semaine, réclamer le leadership sur un grand Tour, visiter les Monuments qu’il connaît si peu. Car c’est également un challenge pour son équipe, UAE, qui ne peut laisser le statut de l’Américain en l’état, lui demander de continuer à tirer des bouts droits à 80 km de l’arrivée, à renouer avec sa servilité comme s’il ne s’était rien passé, ce qui serait un sacrilège de la sainte flanelle.

La victoire de McNulty doit remettre en cause les équilibres, même à la marge, au sein de sa formation, où tout semblait jusque-là codifié, avec Tadej Pogačar en souverain et Isaac del Toro en héritier. Le Tour de Lombardie, demain, doit être un premier test de cette nouvelle entente avec le Mexicain. Brandon McNulty doit prouver qu’il n’est pas le coureur d’un coup, mais un beau champion du monde, car s’il a conquis la gloire pour l’éternité à Montréal, il n’en est pas pour autant libéré d’une responsabilité et d’un poids plus éphémères et terre à terre.

***

Brandon McNulty durante la gara 
in linea dei Mondiali, il 27 settembre.

NELLA CONFRATERNITA DELL’ARCOBALENO

McNulty, il peso dell’iride

Con il titolo di campione del mondo, Brandon McNulty è entrato a far parte di una cerchia prestigiosa, senza sminuire i propri meriti, ma con delle responsabilità da assumersi, a partire proprio da domani al Lombardia.

9 ottobre 2026 - L'Équipe
ALEXANDRE ROOS

BERGAMO (ITA) – Le abbiamo sentite, quelle voci critiche, che si rammaricavano nel vedere Brandon McNulty diventare campione del mondo in Canada, due settimane fa, cercando di sminuire il valore del Mondiale e della feroce gara di Montréal, che avrebbe perso prestigio perché non l'aveva vinta un favorito, bensì un outsider che aveva osato imporsi. Questi sentimenti agrodolci hanno riacceso un dibattito eterno nel ciclismo: è il vincitore a conferire prestigio alla gara o è il contrario?

Nel caso in questione, il dibattito oppone coloro che ritengono che la vittoria di un corridore solitamente vincolato per gran parte della stagione ai propri compiti di gregario profani il santuario del Campionato del Mondo e coloro che ritengono che quest’ultimo, per sua natura, grandezza e storia, esaltate dalla brutalità e dalla difficoltà dell’ultima edizione, non possa che incoronare un grande corridore.

Le due cose si alimentano a vicenda, ma abbiamo sempre avuto una predilezione per la prima, perché Mathieu van der Poel potrebbe anche vincere la Binche-Chimay-Binche tutte le volte che vuole, ma ciò non cambierebbe il destino della gara, né la renderebbe improvvisamente l’appuntamento più atteso dell’anno, mentre, al contrario, una Parigi-Roubaix o un Mondiale sconvolgeranno sempre il percorso di chi si ritrova con un ciottolo in salotto o una maglia arcobaleno nell’armadio. In primavera, durante le classiche delle Ardenne, Patrick Lefévère pranzava da Yvette e André, al «Cheval Blanc» di Remouchamps, e Johan Le Bon era entrato nel bar ai piedi della Côte de la Redoute, in borghese, irriconoscibile, con le frecce fluorescenti che stava posizionando sul percorso. Con il suo occhio da mercante di cavalli, l’ex manager belga lo aveva interpellato: «Lei è stato campione del mondo». Ancor prima che ritrovasse il suo nome e nonostante il bretone fosse stato «solo» vincitore tra gli juniores, nel 2008. Ma la traccia è ancora lì.

McNulty non ha approfittato di circostanze particolari

Soprattutto, privilegiare incessantemente il «campione», giudicare una corsa solo in base al palmarès di chi la vince, equivarrebbe a cristallizzare una gerarchia, a sancire una stratificazione binaria tra la casta di coloro che hanno il diritto di vincere e quella dei plebei il cui unico diritto è quello di guardare trionfare chi sta in alto. Che si condivida o no questa visione snob, non si potrà comunque rimproverare a McNulty di aver vinto il Mondiale senza meritarselo, poiché non ha approfittato di circostanze particolari né di un colpo di fortuna. Ha piuttosto giocato la sua carta nel momento più caldo nella battaglia, in mezzo ai più forti, con un'azione raffinata e potente, in una fase di transizione su strada, proprio quando la gara aveva raggiunto un punto strategico.

Il bello del Campionato del Mondo è che, grazie soprattutto alla varietà dei suoi percorsi, può rivolgersi a tutti, prima o poi: un’occasione che Brandon McNulty non ha mancato di cogliere, mentre altre gare prestigiose sono più esclusive, come il Tour de France o il Fiandre, per esempio.

L’americano deve reinventarsi

La maglia arcobaleno è un Graal alla portata di tutti, il che ne rende il fascino ancora più forte; da questo stato di cose deriva un carattere enigmatico, una natura misteriosa e sfuggente, a volte illogica: sono queste le fondamenta del Campionato del Mondo, che può persino benedire Romans Vainsteins e Rui Costa ma non Jacques Anquetil o Sean Kelly, Brandon McNulty ma probabilmente mai Wout Van Aert, animato da una magia e armato di incantesimi davanti ai quali non si può fare altro che inchinarsi.

Chi contesta al Mondiale questo carattere vuole negare a chiunque la possibilità di conquistare un giorno la maglia arcobaleno, quel barlume di speranza, il che equivale in un certo senso a negare l’essenza dello sport e del ciclismo in particolare, che è così aperto alle incognite. Nel 1969, a Zolder, Harm Ottenbros era diventato uno di quei campioni del mondo a sorpresa, per «irruzione», come ci piace poetizzare.

Lo si considerava illegittimo, lui, il corridore da sagre, tappezziere di professione, e lo si era castigato per un’intera stagione per il suo «peccato», punito per aver trionfato su un terreno a lui proibito, tanto che non si era mai sentito così sollevato come quando abbandonò la maglia arcobaleno e gettò la sua bicicletta in un fiume alla fine della sua carriera. Da quell’episodio si era cristallizzata l’idea di una maledizione della maglia arcobaleno, presto rafforzata dalla morte di Jean-Pierre Monséré nel 1971, ma quando quella possibilità era stata sottoposta a Eddy Merckx, lui aveva tagliato corto come quando attaccava in sella alla sua bici: «Non c’è alcuna maledizione, solo cattivi campioni del mondo».

È un po’ questa la sfida che ora attende Brandon McNulty. Deve onorare la maglia, e questa sarà la parte più difficile per lui, poiché di solito corre in una gabbia che gli permette di esprimersi di tanto in tanto nelle prove a cronometro, di raccogliere qualche rara bella vittoria – una tappa del Giro, il GP di Montréal, ma regalatagli da Tadej Pogačar.

Si intuisce che questo titolo mondiale rappresenterà per il corridore dell’Arizona un momento di gloria, l’apice della carriera a 28 anni, proprio come lo è stato per Rui Costa nel 2013, ma non deve essere una vittoria senza seguito, come è successo a Romans Vainsteins, e per questo, McNulty deve in qualche modo reinventarsi, spinto da quella maglia che, come ha già affermato questa settimana, gli dona maggiore leggerezza; deve cercare di piantare la sua bandierina su altri territori, le gare di una settimana, rivendicare la leadership in un grande Giro e affrontare i Monumenti che conosce così poco. Perché è una sfida anche per la sua squadra, la UAE Emirates-XRG, che non può lasciare lo status dell’americano così com’è, chiedergli di continuare a tirare sui rettilinei a -80 km dall’arrivo, di tornare alla sua servilità come se nulla fosse successo, il che sarebbe un sacrilegio nei confronti della sacra maglia.

La vittoria di McNulty deve rimettere in discussione gli equilibri, anche se marginalmente, all’interno della sua squadra, dove fino a ora tutto sembrava ben definito, con Tadej Pogačar come sovrano e Isaac del Toro come erede. Il Lombardia, domani, dovrà essere un primo banco di prova per questo nuovo rapporto con il messicano. Brandon McNulty deve dimostrare di non essere un corridore da un unico successo, ma un autentico campione del mondo, perché se a Montréal ha conquistato la gloria eterna, ciò non lo esonera da una responsabilità e da un peso più effimeri e concreti.

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