Le blues des Sky Blues


À Manchester et ses alentours, les supporters de City se montrent plutôt discrets, vivant très mal la révélation des infractions financières par leur club et ses conséquences encore hypothétiques.

"J’essaie de me couper un peu de tout ça et des réseaux sociaux, 
où l’on est victimes d’une campagne de dénigrement"
   - DON GRANT, PEINTRE ET FAN 
     DE MANCHESTER CITY

"En attendant le résultat de l’appel, 
je me dois de croire ce que dit le club''
   - RIC TURNER, MODÉRATEUR DU 
     FORUM EN LIGNE BLUE MOON

9 Oct 2026 - L'Équipe
TEXTE : PIERRE-ÉTIENNE MINONZIO 
PHOTOS : BERNARD PAPON

MANCHESTER (GBR) – Se promener, mercredi après-midi, aux alentours de l’Etihad Stadium, s’apparentait à une expérience aussi déroutante que le visionnage d’Inception, le complexe film de Christopher Nolan (2010). Parce qu’en déambulant aux abords de l’antre de Manchester City, complètement désertés ce jour-là, on en est venu à s’interroger sur le passé désormais incertain de ce club, sur son futur indécis et sur son actualité troublée. Cette institution fondée en 1894 est en effet au coeur d’un tumulte d’une ampleur inédite depuis la révélation, le 25 septembre, de sa culpabilité à 114 chefs d’accusations de la Premier League pour de graves infractions financières commises entre 2009 et 2018, et pour un manque de coopération au cours des investigations menées entre 2018 et 2023.À l'image de James Pollitt, portant ici un maillot de Manchester City saison 2003-2004, les supporters des Sky Blues sont anxieux.

Ces deux dernières semaines, cette affaire a fait les gros titres des journaux anglais, que ce soit pour illustrer sa dimension politique, pour affirmer que l’appel interjeté par Manchester City a peu de chances d’aboutir ou pour anticiper les sanctions auxquelles va être exposé, dans quelques semaines, le club, qui risque d’être condamné à une rétrogradation, à de très lourdes amendes et même aux retraits des titres remportés entre 2009 et 2018.

De sorte qu’on s’est demandé, en contemplant l’un des piliers de l’Etihad Stadium sur laquelle court une frise énumérant les grandes heures des Citizens, si la référence au titre de champion de 2012, décroché grâce à un but mythique inscrit par Sergio Agüero, pourrait bientôt être décrochée. On aurait adoré avoir l’avis d’un supporter sur ce sujet, mais on n’en a croisé aucun lors de notre venue à l’Etihad, que ce soit aux abords de l’enceinte ou dans la boutique officielle. Au point que, sur place, un reporter italien, qui poursuivait le même objectif, nous a interpellés en espérant qu’on soutenait les Sky Blues…

Il est tentant de voir dans ce manque de visibilité des fans, également constaté au centre-ville de Manchester où l’on a aperçu aucun maillot bleu ciel, l’illustration de leur désarroi face au verdict des 1 1 4 chefs d’ accusation. D’ailleurs, la grande majorité de nos interlocuteurs habituels au sujet de City ont décliné nos demandes d’entretien, notamment les anciens joueurs ou entraîneurs du club, tel Brian Horton (77 ans), passé sur le banc des Citizens entre 1993 et 1995, qui nous a confié: « Désolé, le club s’occupe tellement bien de nous (via l’association Once a Blue), que je ne veux pas être impliqué dans un quelconque débat. »

Finalement, à Manchester même, le seul inconditionnel de City qui a accepté de nous répondre se nomme James Pollitt (28 ans) : avec son regard fiévreux, il nous a reçus dans la boutique où il travaille, Classic Football Shirts, spécialisée dans les maillots de football rétro. « Les supporters de City sont tous anxieux, parce qu’en réalité, on ignore ce qu’il va advenir de notre club. Cette incertitude nous pèse, même si on a déjà connu par le passé des périodes difficiles, comme lorsqu’on évoluait en Troisième Division, en 1998-1999, explique Pollitt, qui sort alors d’un rayonnage une réplique de la tunique que portaient cette saison-là les Citizens, facturée 249 livres (294 euros). J’en ai pas mal vendu ces derniers jours et je ne serais pas surpris que les fans qui l’ont achetée l’exhibent lors du prochain match à domicile. Ce serait un moyen de dire: “On était là lorsque le club fréquentait les divisions inférieures, on sera encore là s’il doit y retourner.” »

Un peu plus tôt, au coeur du marché couvert d’Altrincham, dans la banlieue sud-ouest de Manchester, on a croisé un autre passionné de City qui, d’une certaine manière, tire profit des malheurs de son club : Don Grant, 68 ans, le sourire aussi solidement vissé à son visage que le chapeau sur sa tête. Ce peintre expose sur un étal ses oeuvres, parmi lesquelles figurent de nombreuses représentations de grandes figures des Sky Blues, passées et présentes.

« J’ai fait de bonnes ventes depuis deux semaines. J’ai l’impression que, en achetant mes tableaux, certains supporters souhaitaient témoigner leur attachement au club » , confie Grant, dont le visage se ferme lorsqu’on l’interroge à propos des 114 chefs d’accusations. « J’essaie de me couper un peu de tout ça et des réseaux sociaux, où l’on est victimes d’une campagne de dénigrement. J’attends impatiemment le prochain match à domicile de Premier League contre Ipswich ( le 17 octobre). À cette occasion, tous les fans hardcore se retrouveront, ceux qui comme moi n’ont pas forcément les moyens d’assister aux rencontres de Ligue des champions (la venue du PSG est programmée le 14). On montrera collectivement à quel point on aime City. »

Mais, d’ici là, les Citizens se déplaceront à Anfield, où leurs supporters risquent d’être ciblés par des chants particulièrement virulents, puisque Liverpool fait partie des clubs de Premier League qui s’estiment lésés par les malversations de City (les Reds avaient fini dauphins des Sky Blues en 2014).

« Si j’étais plus jeune, je le ferais, ce déplacement à Anfield, pour montrer qu’on n’a peur de personne » , nous lance Dave Wallace, au ton bravache malgré son âge avancé (82 ans) et ses récents soucis de santé (opération de la cataracte). Il nous accueille chez lui, à Leigh, à une demi-heure en voiture d’Altrincham, où il vit en compagnie de sa patiente compagne Sue (80 ans), avec qui, entre 1988 et 2023, il a conçu un des fanzines les plus réputés d’Angleterre, King of Kippax (*), consacré bien évidemment à City.

Ces derniers jours, Wallace a été sollicité par de nombreux journaux britanniques, qu’il a consciencieusement envoyé promener. « Aucun média anglais ne traite cette affaire objectivement, c’est à celui qui s’acharnera le plus sur nous. » Après un interlude au cours duquel l’octogénaire nous présente notamment un maillot dédicacé par Sylvain Distin sous verre offert par City à l’occasion de ses noces d’or avec Sue, on lui pose LA question qui fâche: pense-t-il sincèrement que son club est innocent? Après un silence, notre interlocuteur lâche: « Pour moi, il ne fait aucun doute que les propriétaires ont probablement fait des choses qui n’étaient pas justes… Mon opinion est qu’on a intérêt à négocier rapidement des sanctions avec la Premier League. »

Il s’agit d’un avis relativement isolé, car une grande partie des amoureux des Sky Blues est alignée avec le discours officiel du club, qui continue de clamer son innocence, et avec sa stratégie offensive sur le plan judiciaire, puisqu’il est probable que City multiplie les recours dans les mois à venir, ce qui repousserait ses sanctions à un horizon très lointain.

« En attendant le résultat de l’appel, je me dois de croire ce que dit le club, nous indique par e-mail Ric Turner, le modérateur du forum en ligne Blue Moon, qui regroupe des fans de City. Une majorité des utilisateurs du forum partage mon point de vue. Les dirigeants du club répètent qu’ils ont respecté les règles et qu’ils arriveront à le prouver. C’est une tactique qui pourrait se révéler ingénieuse ou complètement stupide. J’espère qu’on sera plutôt dans la première configuration… »

En attendant de retourner la semaine prochaine à l’Etihad Stadium, en face du restaurant de fish & chips City Chippy (à droite), Dave Wallace, rédacteur en chef du fanzine « King of the Kippax » pendant trente-cinq ans, nous a reçus dans son bureau, maillot de City de la saison 2022-2023 sur les épaules.

Il est en revanche un sujet sur lequel tous les supporters s’accordent: d’éventuels retraits de titres ne changeraient en rien la manière dont ils perçoivent la réussite sportive qu’a connue City ces dernières années. À ce sujet, Martin Reid, 45 ans, qui ressemble à s’y méprendre à Michael Stipe, le chanteur de REM, est intarissable.

C’est à son domicile, situé à Bolton, au nord-ouest de Manchester, qu’on a terminé notre périple, mercredi soir. Plus exactement dans une pièce de sa maison, qu’il a transformée en musée à la gloire des Sky Blues, d’où il tire sans qu’on lui demande le programme du premier match dirigé par Pep Guardiola en 2016, un billet de la finale de la FA Cup 2011 (le premier titre sous pavillon émirien) remportée contre Stoke City (1-0), une biographie d’Agüero et la une du Manchester Evening News après le titre conquis en 2014.

« J’associe chacun des objets à un souvenir précis, à des moments importants de ma vie. Personne ne pourra jamais me les enlever… Même si on nous retirait des trophées, il suffirait que je rentre dans cette pièce pour ressentir à nouveau le bonheur qu’ils m’ont procuré. » On a alors songé à un autre film de Nolan, Interstellar ( 2014), où l’héroïne se retrouve dans une bibliothèque qui s’affranchit des contraintes temporelles. Comme si pour Martin, et sans doute pour de nombreux autres fans de City, les souvenirs des beaux jours devenaient des refuges face à une actualité sans cesse plus anxiogène.

(*) Le Kippax était l’une des tribunes emblématiques de Maine Road, l’ancien antre de Manchester City.

***

40 - Il faudrait une déduction de 40 points pour que Manchester City passe le seuil des 50 % de risque de relégation cette saison, selon une étude d’Opta, qui a réalisé 100 000 simulations. Les Sky Blues seraient assurés de descendre qu’à partir d’une déduction de 74 points.

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