LA BÊTE DES CÉVENNES


Si l’arrivée au sommet de Croix Neuve est déjà un classique, la 14e étape du Tour de France 2027, dont le parcours est dévoilé aujourd’hui, trace un sillon inédit et piégeux entre Montpellier et Mende. Une vraie étape de montagne parsemée de 4 300 mètres de dénivelé et quelques merveilles de sauvagerie.

“Un Pogačar à 100 %, dans une côte comme ça, 
il n’y a pas grandchose qui peut lui résister"
   - THIERRY GOUVENOU, DIRECTEUR 
      TECHNIQUE DU TOUR DE FRANCE

22 Oct 2026 - L'Équipe
TEXTE : JULIEN CHESNAIS 
PHOTOS : ÉTIENNE GARNIER

MENDE (LOZÈRE) – Sur la carte du Tour, Montpellier est un lieu chéri des sprinteurs, marqué du sceau d’André Darrigade, Mark Cavendish et Peter Sagan, une halte pour souffler à deux pas de la Méditerranée, un instant de répit entre Alpes et Pyrénées. Quand on la quitte, c’est pour filer vers l’ouest, Toulouse, Carcassonne, Perpignan, ou bien vers l’est, Marseille, Avignon, le Ventoux, où Valentin Paret-Peintre s’était hissé en vainqueur, l’an passé.

Mais au nord, jamais. C’est dans cette direction inédite que la 14e étape du Tour de France mettra le cap, samedi 17 juillet, depuis la préfecture de l’Hérault, avec la promesse de terres à défricher, inédites ou oubliées. « Parfois, je rêverais que les coureurs ne reconnaissent pas du tout les étapes, en tout cas pas celle-ci, sourit Christian Prudhomme, dans un voeu qu’il sait pieux. Maintenant, ils vont voir partout où il y a un terrain sélectif. Donc je suis sûr que les 4300 m de dénivelé qui seront annoncés à la présentation du Tour (aujourd’hui) les marqueront. »

Car c’est là une « vraie étape de montagne », assure le directeur du Tour, « avec des montées sélectives, des fortes pentes qui peuvent sembler banales quand on ne regarde que la longueur et le pourcentage moyen, des descentes dans lesquelles on ne peut pas se reposer du tout. On aura eu notre quota de ligne droite dans les 30 premiers kilomètres. Ensuite, ça ne doit pas dépasser 80 mètres! »

Le pont du Diable marque le début de l’enfer

« On a du mal à imaginer qu’on puisse faire une étape de montagne au départ de Montpellier, poursuit le directeur technique Thierry Gouvenou. Mais c’est ce qu’on a réussi à faire. » Enjambant l’Hérault de ses deux arches millénaires, le pont du Diable marque le début de l’enfer, à Saint-Jeande-Fos, pied du col du Vent (8,4, 5,8 %). Cette ascension inédite serpente parmi les feuillus et le long de parois rocheuses qui déversent leur caillasse ocre au gré des intempéries.

La mer que l’on fuit se dévoile au fil des lacets. Peu après le sommet, le paysage s’assèche, devient proie du vent. Voilà le Causse du Larzac, son charme minimaliste, dénué d’à peu près tout. Au bout du plateau se trouve la grande curiosité du tracé, une merveille esthétique à tomber de sa selle, le cirque de Navacelles. Le Tour ne s’était encore jamais aventuré au fond de ce grand canyon, sous l’oeil alerte de grands rapaces noirs en survol. Les terrestres éprouvent « cette sensation de vide » avant de s’y engouffrer, décrit Gouvenou.

« On a beaucoup réfléchi sur la façon de tracer cette étape, raconte-t-il. Au départ, on voulait partir plus à l’est. Puis on s’est rendu compte qu’on pouvait ajouter un point de vue exceptionnel. » Une « opportunité » saisie pour assouvir sa « vieille envie » , née d’une première reconnaissance voilà « une dizaine d’années » , d’emprunter ce trésor géologique. Il y aura d’abord la « descente technique » , qu’on aborderait volontiers avec corde et baudrier, face aux 300 mètres de vide séparés d’un maigre parapet.

Les gorges du Tarn, rare moment de calme

Celle-ci serait plus vertigineuse que dangereuse, rassure Gouvenou : « L’avantage est qu’il y a beaucoup de virages, cela évitera de prendre trop de vitesse. Et on assurera la signalisation des dangers comme on sait faire. Il n’y aura aucun problème. » En bas, sans faire le crochet par Navacelles, petit hameau hors du temps, situé dans une impasse, la pente se cabre pour remonter le cirque par son autre versant, sans transition, et quitter l’Hérault. Le Gard et les Cévennes arrivent, ensuite, avec la traversée du Vigan pour aborder le géant local, le mont Aigoual, par son versant sud-est, comme en 2020.

Il y a six ans, le col de la Lusette était emprunté pour la première fois, propulsant vers la victoire Alexey Lutsenko, membre de l’échappée. Empruntée à mi-parcours d’étape, cette fois, la Lusette n’en constituera pas moins la difficulté principale de la journée (11,6 km à 7,3 %) avec « son revêtement assez difficile et ses 13-14 % par endroits » , commente Gouvenou. « Il va jouer un rôle d’usure mais pas seulement, rebondit Prudhomme. Car on sait aujourd’hui que ça peut partir de très loin, même si on est ici encore loin de l’arrivée! »

Dans la foulée, le mont Aigoual s’atteint au bout d’un faux plat prononcé (6,6 km à 3,8 %). Le jour de notre reconnaissance, début octobre, cette masse mystérieuse était noyée dans le brouillard, fouettée par le vent et une pluie glaçante, comme prisonnière d’un maléfice, un rappel des conditions extrêmes qui parfois y règnent et avaient poussé l’administration des Eaux et Forêts, à la fin du XIXe siècle, à dresser en forteresse un observatoire météorologique dont il ne demeure, hélas, qu’un musée.

La descente ravive le souvenir tragique de Roger Rivière, au destin brisé par sa chute dans un virage du Perjuret, en 1960 (lire ci-contre). En bas, la route emprunte les gorges du Tarn, rare moment de calme avant l’assaut de la Baraque de l’Estrade (5,7 km à 8,3 %), qui pourrait inciter les favoris à entrer en scène à l’entame des 30 derniers kilomètres. « Il y a moyen d’en faire craquer un paquet, on peut se retrouver déjà à 15-20 unités dans le peloton », s’attend Gouvenou.

Il ne restera alors plus que la Croix Neuve à gravir, terminus d’une étape que l’architecte du parcours a voulu « la plus dure possible » . Longue de 3,1 km à 10 %, la côte est surnommée Montée Jalabert depuis le triomphe du « Panda » sur les hauteurs de Mende, en 1995, un numéro préfigurant l’habitude prise par les échappées à s’y arroger la victoire, comme Michael Matthews en 2022.

L’été prochain, ce sera la 7e fois que les coureurs atterriront sur la piste de l’aérodrome, seule artère assez grande pour déployer les ailes du Tour en Lozère, et d’où Louis de Funès et Bourvil avaient fini par échapper aux nazis, en planeur, dans une scène culte de La Grande Vadrouille.

« Ici, on a souvent eu deux courses en même temps, abonde Gouvenou. L’étape est longue ( 199 km), on peut penser que le scénario sera le même… Mais on voit bien aujourd’hui que les coureurs, et notamment UAE, ne lâchent pas souvent prise. On peut très bien avoir un scénario avec un regroupement dans le final et v oir les meilleurs s’imposer. Un Pogačar à 100 %, dans une côte comme ça, il n’y a pas grandchose qui peut lui résister. » « Évidemment, les patrons d’équipe aimeraient que ça se réalise exactement comme c’est au tableau noir, glisse Prudhomme. Et nous, on a toujours envie que ce soit un peu différent du tableau noir. Cette étape-là, elle est faite pour ça. » Semer la pagaille et perturber l’ordre établi.

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Roger Rivière après sa chute 
dans le col de Perjuret, en 1960.

Perjuret et le destin brisé de Roger Rivière

La 14e étape empruntera la descente du col de Perjuret, là-même où Roger Rivière, en 1960, avait connu une chute l’ayant contraint à mettre fin à sa carrière. Le Tour de France n’y était encore jamais revenue.

22 Oct 2026 - L'Équipe
J. C.

Dans la seconde partie de la descente de l’Aigoual, avant d’atteindre le village de Fraissinet-de-Fourques, une stèle noircie par le temps et la pluie affiche la photo bleuie d’un coureur, bouquet en main, regard perçant. Sur un autre côté de l’édifice, un palmarès s’égrène de 1953 (1er du prix de Rive-de-Gier) à 1960 (1er de la dixième étape du Tour de France), s’étirant sur une plaque de plexiglas dont un bout manquant, en bas à droite, sectionne en diagonale le texte rendant hommage à Roger Rivière, ce champion maudit « qu’on disait peut-être plus fort que Jacques Anquetil », se souvient Christian Prudhomme.

Une chute dans un champ en contrebas

C’est là, dans ce virage, que le Stéphanois, alors âgé de 24 ans, a vu son destin basculer entre Millau et Avignon, lors de la 14e étape du Tour de France 1960. Un Tour qu’il semblait pouvoir gagner, à la tête de l’équipe de France. Voulant suivre dans la descente le Maillot Jaune, Gastone Nencini, il heurtait le muret pour tomber dans un champ, 20 mètres en contrebas. Hélitreuillé à l’hôpital de Montpellier, paralysé plusieurs jours, Rivière échappait de peu à la mort. Mais il ne remonta jamais sur son vélo. Seize ans plus tard, après diverses faillites, il succombait à un cancer du larynx, le 1er avril 1976.

Depuis, cette descente du Perjuret n’a plus été empruntée sur le Tour. Elle fera donc son grand retour l’été prochain, lors de la 14e étape, dans la prolongation de la descente de l’Aigoual. En 1987, une autre étape entre Millau et Avignon avait atteint le col de Perjuret, par le versant de Meyrueis. Mais le Tour avait ensuite tourné sur la droite pour grimper à l’Aigoual, plutôt que de basculer dans la descente comme en 1960. « Je n’étais jamais encore passé devant la stèle, a confié Prudhomme lors de la reconnaissance. Très honnêtement, on n’a pas choisi de passer devant. J’ai demandé à Thierry (Gouvenou) l’étape la plus sélective possible en passant par l’Aigoual. » Un simple hasard, donc, qui permettra de ranimer le souvenir tragique de Roger Rivière.

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