LE BAL DES SURVIVANTS


Remco Evenepoel et Giulio Ciccone, qui ont conclu à la photo-finish la semaine dernière 
aux Championnats d’Europe, figurent parmi les hommes en forme de cette fin de saison.

En l’absence du quintuple vainqueur Tadej Pogačar, le Tour de Lombardie promet une des batailles les plus brûlantes de ces dernières années, au bout d’une saison harassante, entre Remco Evenepoel et Isaac Del Toro, sous l’arbitrage de Paul Seixas.

Tout le monde a les nerfs à bout et aucun des favoris n’a été impitoyable en fin de saison
Del Toro face à une pression insidieuse, Seixas et Ciccone animés d’un même goût de revanche
Si Evenepoel conquerrait un deuxième Monument, il soignerait aussi une blessure physique et intime

10 Oct 2026 - L'Équipe
ALEXANDRE ROOS

BERGAME (ITALIE) – Un défilé de zombies est annoncé tout à l’heure sur les rives chics du lac de Côme, ses eaux bleu intense, vaporeuses, dans la lueur faiblarde du dernier souffle de la saison, au crépuscule, dans une ambiance de fin du monde. Le peloton est à l’os, éreinté, et la petite flamme, qui accompagne de son crépitement souffreteux chacun des braves au départ, ce matin, vacille à l’idée de se lancer dans cette dernière aventure, une ultime folie de 239 km et 4600m de dénivelé, à travers la double ascension de San Fermo della Battaglia, entrecoupée du Civiglio, qui doit en être l’apothéose.

Rien de très nouveau, bien sûr, le Tour de Lombardie a toujours été le Monument de l’automne, la classique des feuilles mortes, qui porte bien son nom, la course des survivants, de la résistance mentale. Mais cette saison, la fatigue se voit davantage, peutêtre en raison de l’absence de Tadej Pogacar depuis sa chute sur la Vuelta. Comme si la domination du Slovène avait agi tel un cache-misère, qu’elle nous avait empêchés de voir les autres, comme si dans la lumière des exploits du double champion du monde, on ne distinguait plus la souffrance de ceux qui charbonnaient en arrière-plan.

Là, l’indigence éclate en plein jour, comme on a pu s’en rendre compte au Championnat du monde, dans ces mouvements de yo-yo irréels entre les groupes, les coureurs qui revenaient d’outre-tombe, parce que le tempo se tassait, que plus personne n’avait rien dans les chaussettes, ni ne voulait mettre un coup de savate pour les autres, de peur de sacrifier ses chances, ce qui a permis à Brandon McNulty de survivre à  – Evenepoel, Del Toro Seixas, Pidcock Ciccone McNulty, Onley, Piganzoli, Widar.

l’avant. Au-delà de cet épuisement physique, on a également perçu les signes de craquelures nerveuses, de coureurs à fleur de peau, Isaac Del Toro en larmes à l’arrivée du Mondial à Montréal, Paul Seixas qui s’y flagelle, Remco Evenepoel en ébullition, toujours sur un fil pour contenir ses énervements et ce n’est pas un hasard s’il partit à la faute au Championnat d’Europe, Tom Pidcock qui grommelle mardi aux Trois Vallées Varésines.

Tout le monde a les nerfs à bout et ces coureurs cités à l’instant campent les favoris d’un Tour de Lombardie dont on ne sait pas dans quel sens il peut partir, car aucun d’entre eux n’a été impérial, impitoyable, dans les épreuves de cette fin de saison, ce qui rend à la course une indécision qui ne la définissait plus depuis un long moment, tant Tadej Pogacar y était un souverain naturel. On a ainsi du mal à voir si cet état de délabrement général va conduire à resserrer le jeu autour d’une poignée de coureurs coriaces, valeureux ou si, au contraire, il va l’ouvrir, un peu comme au Mondial finalement. Les ressorts psychologiques seront aussi prépondérants que les réserves physiques, dans une course où il faudra creuser profond et se battre avec soi-même pour remonter les dernières ressources.

Isaac del Toro est face à une pression insidieuse, celle d’un automne avec des jambes de feu dont il n’est pas parvenu à profiter et surtout de l’absence de son leader Tadej Pogacar, vainqueur des cinq dernières éditions ici, qu’il doit honorer, suppléer en gardant la gagne dans l’équipe. Le Mexicain, dont un genou grince depuis son retour de Montréal, va pouvoir composer avec Brandon McNulty et sa sainte flanelle arcen-ciel, le seul qui est serein dans cette histoire, traverse l’automne comme un champ de fleurs sauvages, et pourrait être tenté de renvoyer l’ascenseur à son équipier pour la passivité de sa chasse au Canada.

Les UAE trouveront sur leur route Paul Seixas et Giulio Ciccone, animés d’un même goût de revanche, quoique pour des raisons diverses. Le Français a été tellement dur avec lui-même après son revers du Mondial qu’on ne peut pas croire qu’il ne bouillonne pas de remettre les choses à l’endroit, aujourd’hui. Seixas a finalement connu une saison contrastée, pas dans son bilan, qui reste très bon, mais dans les sen

timents visités. Cette année a été celle de l’explosion, mais aussi des premiers déboires, entre la chute du Tour Auvergne-Rhône-Alpes, ce Tour de France couru sur la défensive et cet échec du Championnat du monde, où il a goûté à la sensation rarement expérimentée de ployer sous la violence de la course, d’être ramené à une condition inférieure, ce qui a dû le consumer intérieurement, le rendre fou.

Ce sont beaucoup de hauts et de bas pour un jeune homme de 20 ans, qui laboure des terrains nouveaux, aussi bien physiques que psychiques, de bonne heure et en accéléré. Ce Tour de Lombardie doit ainsi nous apprendre si la revanche est, pour lui, un moteur puissant ou si, au contraire, elle ne va que l’enliser dans ses frustrations. La question est similaire pour Giulio Ciccone, qui a dû mâchouiller toute la semaine ce sprint perdu pour moins de trois millièmes de seconde au Championnat d’Europe dimanche. Cela lui a-t-il coûté de l’énergie, de chasser les démons de la lose, de combattre cette injustice, de s’interroger sur l’absurdité et la fragilité des choses ou cela lui donnera-t-il un supplément d’âme tout à l’heure, à l’approche de Côme?

Il y retrouvera son bourreau du weekend dernier, Remco Evenepoel, qui a quand même une bonne tête de favori, pour sa forme actuelle et pour ses deuxièmes places, ici, les deux dernières années derrière Pogacar. Le Belge doit simplement tuer son double nerveux, braillard, qu’on aime

tant mais qui le dessert parfois, enfouir le temps de la course le diablotin en lui, un peu comme Tom Pidcock qu’il faudra surveiller dans les descentes et au sprint, en cas d’arrivée en petit groupe. Si Evenepoel conquerrait un deuxième Monument dans sa carrière, il bouclerait une saison magnifique, mais cette victoire soignerait surtout une blessure physique et intime, cette chute de 2020, quand il aurait pu mourir dans la descente du mur de Sormano, qui a depuis transformé le pèlerinage lombard en une épreuve.

Gagner ici dissiperait cette forme de damnation, évacuerait ce maléfice. Ce serait un apaisement pour le Belge ardent, au moment où les lumières s’éteindront sur le dernier Monument de la saison, ce Tour de Lombardie qui aura été le théâtre des derniers remuements, de l’ultime agitation, qui aura été le tombeau des lucioles.

***


Seixas est-il trop impatient ?

Ambitieux au départ du Tour de Lombardie aujourd’hui, le jeune Français va devoir attendre son moment, lui qui se laisse parfois emporter par sa fougue et son envie d’absolument gagner.

"Je me sens bien, et je n’ai pas peur de le dire. 
Si je ne partais pas avec l’ambition 
d’être dans la bataille pour la victoire, 
je trouverais ça dommage"
   - PAUL SEIXAS

10 Oct 2026 - L'Équipe
PIERRE MENJOT

BERGAME (ITA) – Revoilà Paul Seixas au départ d’une course d’un jour, dont deux sont déjà venues garnir son palmarès, l’Ardèche Classic et la Flèche Wallonne. Une troisième aurait pu s’y ajouter le mois dernier, mais le Lyonnais a commis une petite erreur d’inattention dans le sprint final, débordé par Isaac del Toro à Montréal (2e) après avoir dépensé un peu trop d’énergie en course. Le plus fort ne s’impose pas toujours, en cyclisme, et le leader l’apprend à ses dépens, parfois trop impatient.Paul Seixas, ici au Grand Prix de Québec, le 11 septembre dernier, au côté de l’Américain Quinn Simmons.

« Je ne pense pas qu’il soit impatient. Mais il a 20 ans, corrige Julien Bernard (LidlTrek), capitaine de route des Bleus de Seixas lors du Mondial et des Europe l’an dernier. Il fait des erreurs, il se construit tout simplement, pour devenir le grand coureur qu’il sera dans quelques années. Mais on ne peut pas demander à Paul de courir comme un mec de 25 ou 26 ans. »

Le coureur de Decathlon-CMA CGM, qui a sauté la catégorie Espoirs, dispute sa deuxième saison chez les pros, la première avec autant de courses World Tour. Alors chaque course ou presque est une découverte. « Un apprentissage XXL, juge Julien Jurdie, son directeur sportif à Montréal et en Lombardie ce samedi. La fougue de sa jeunesse est là, c’est un coureur qui ne s’est jamais trop posé de questions quand il était jeune, donc il a encore un peu ce tempérament de dire : “Je peux attaquer, je n’aurai personne dans la roue et je vais gagner.’’ Les choses ont un peu évolué parce que l’adversité est féroce. » « Il doit s’adapter, car chez les pros, ça ne se passe pas comme ça, sourit l’expérimenté Tiesj Benoot, l’un de ses chiens de garde en Italie. Mais il apprend à toutes les courses. »

Depuis le début de l’année, le staff répète ne pas vouloir brider leur champion. Car c’est son tempérament. Et que c’est en prenant des claques qu’il grandit. Elles ont été rares mais constructives. « Qu’il profite de cette jeunesse, car il sera dans un calcul millimétré d’ici quelques années, imagine Jurdie. C’est une chance de faire ces erreurs, puisqu’il ne les refera plus, à tout juste 20 ans. Parce qu’il retient les leçons, il est d’un professionnalisme que j’ai rarement vu. »

Au Tour du Pays Basque, parti seul et resté en chasse-patates après avoir été mis sous pression par les Uno-X, il s’était ainsi excusé, comprenant qu’il aurait dû s’appuyer sur ses équipiers. « On lui parle, on lui dit de ne pas stresser, d’attendre le moment nécessaire et ne pas y aller trop tôt », détaille Benoot. « Il expérimente, trouve des solutions qui, parfois, ne viennent pas de lui mais des autres. Il va apprendre la patience », promet Julien Bernard.

La patience, oui, mais ne pensez pas que Paul Seixas se montrera pour autant plus mesuré. Après le Mondial (15e en ayant souffert de crampes), il s’était montré très critique envers lui-même. « C’est une honte, une erreur de gamin », déplorait-il. « Des fois, il faut laisser sortir la frustration, assume-t-il. Sinon, ça reste sur soi. Ça m’aide aussi à passer à autre chose. Je rumine peut-être une heure ou deux mais ensuite, c’est terminé, c’est la vie. »

Depuis qu’il a retrouvé son équipe de marque, le Lyonnais n’a d’ailleurs pas évoqué le Mondial, concentré sur son objectif du Lombardie pour lequel « je me sens bien, et je n’ai pas peur de le dire. Si je ne partais pas avec l’ambition d’être dans la bataille pour la victoire, je trouverais ça dommage ».

Sa 7e place, il y a un an, était déjà une belle promesse. Depuis, il a un peu fauté, et beaucoup appris.

Commenti

Post popolari in questo blog

'SONO LORO I MIEI CARCERIERI SEI ANNI FA RAPIRONO ANCHE ME'

I 100 cattivi del calcio

L'origine de Maghnes Akliouche : Histoire et Racines