Les Hussards à l’assaut
Antoine Blondin avec le maillot du Stade Montois de
Guy Boniface au côté de Jacques Anquetil, sur le Tour 1963.
Les romanciers de «L'Équipe» - SÉRIE (1/6)
Dès ses premières années, « L’Équipe » accueille des écrivains dans ses colonnes comme chroniqueurs, pour couvrir notamment le Tour de France. Parmi eux, Antoine Blondin bien sûr, et plusieurs de ses amis.
19 Jul 2026 - L'Équipe
VINCENT HUBÉ
En quatre-vingts ans, L’Équipe a toujours fait appel à des écrivains pour assurer des chroniques dans ses pages. Une vielle habitude de la presse, notamment de L’Auto, son ancêtre interdit à la Libération. Sur le Tour de France 1939, le quotidien sportif confie ainsi une tribune à tour de rôle à vingt auteurs différents, de Pierre Mac Orlan à Henri Jeanson.
Avec le retour du Tour, à partir de 1947, L’Équipe reprend cette tradition. Sur l’édition 1949, Jacques Goddet, le patron du journal et de la Grande Boucle, ne fait pas appel à un écrivain mais à deux chansonniers, Gabriello et Jacques Grello. Ce dernier est aussi présent les deux Tours suivants. On lui doit l’expression « le pédaleur de charme » collée à Hugo Koblet, le vainqueur 1951. « Ses chroniques portaient le témoignage d’une réelle compétence, nourrie par sa profonde passion pour le Tour, écrit Goddet, dans l’Équipée belle (éd. Robert Laffont/Stock, 1991). Nous lui devons cet aphorisme plein de sensibilité: “Il a dû être bien malheureux le petit garçon qui n’a pas rêvé un jour de gagner le Tour de France.” »
En 1952, pas de Grello sur le Tour mais un nouveau chroniqueur ainsi présenté : « Un romancier célèbre dans L’Équipe du Tour. » Ce « romancier célèbre » n’est pas encore Antoine Blondin mais un confrère, prix Interallié l’automne précédent pour Bande à part (éd. Gallimard) : Jacques Perret. L’auteur du Caporal épinglé (1947, adapté au cinéma par Jean Renoir en 1962) a commencé à écrire dans L’Équipe en mars1952, pour les Six Jours de Paris, puis pendant Roland-Garros. « Enfin je sais gré au Tour de m’avoir offert, sur plus de 4000 kilomètres, un défilé presque ininterrompu de visages radieux, affirme Perret à la fin de l’épreuve. J’ai passé en revue les Français, ils avaient tous le sourire et l’enthousiasme, c’est une vision qui vaut le déplacement. »
Cet ancien résistant écrit en parallèle dans d’autres journaux, beaucoup plus marqués politiquement. Comme Aspects de la France, qui a pris la suite de l’Action française royaliste et antisémite. Au milieu des années 1950, on retrouve sa signature dans la revue hebdomadaire Arts que dirige Jacques Laurent, et dans laquelle écrivent également Roger Nimier et Antoine Blondin. Le trio Laurent-Nimier-Blondin est au coeur d’un texte de Bernard Frank dans les Temps modernes, en 1952, «Grognards et Hussards».
Ancrage politique à droite toute et mépris pour
la littérature engagée issue de la résistance
Voilà ces « Hussards » donc, à qui on associe souvent Michel Déon. Des écrivains jeunes, à peine 30 ans, à la plume alerte et vive et au mode de vie désinvolte. Politiquement, ils sont à droite toute, défendront plus tard l’Algérie française et n’affichent que mépris pour la littérature engagée à gauche issue de la résistance, Albert Camus et surtout Jean-Paul Sartre. « En fait, les Hussards, c’était d’être contre Sartre » , résume Blondin à Pierre Assouline dans le Flâneur de la rive gauche ( éd. François Bourin, 1988). Par ailleurs, ce sont pour la plupart de grands amoureux de sport, comme un de leurs modèles, Paul Morand.
Le Hussard Blondin débarque sur le Tour de France, en plein milieu de l’épreuve, le 19 juillet 1954. Première chronique: « Du Pin et des jeux ». Le peloton traverse alors les Landes… Ce n’est pas son premier texte pour L’Équipe, pour qui il collabore depuis avril de la même année. « Blondin a été invité à écrire sur le Tour car Jacques Perret ne pouvait pas assurer la totalité de la course cette année-là, indique Alain Cresciucci, auteur d’Antoine Blondin ( éd. Gallimard, 2004). Il a fait quatre étapes. Puis Perret lui a succédé… » Le 23 juillet, Perret commence ainsi son texte: « La rubrique où me voici engagé fonctionne comme une course de relais, et mon tour est venu d’entrer en piste. Haletant et poussiéreux, Antoine Blondin me tend son crayon pointu, tiède encore des dernières métaphores. Je le saisis au vol et je démarre. La succession n’est pas si facile. »
Blondin, 524 chroniques sur le Tour
et plusieurs Jeux Olympiques
Par la suite, l’auteur de l’Europe buissonnière ( éd. Froissart, 1949) ne va rater aucune Grande Boucle pour L’Équipe jusqu’en 1982. Sauf en 1958, pour écrire, enfin tenter d’écrire, Un singe en hiver pour son éditeur, La Table ronde. Au total, Blondin signe 524 chroniques sur le Tour mais, pour le journal, il couvre tous les sports, suit ainsi plusieurs Jeux Olympiques et Championnats d’Europe d’athlétisme. « Il paraîtrait que sur l’ensemble des écrivains qui se sont intéressés au sport, je serais peutêtre finalement un des meilleurs, confie-t-il ironiquement à Assouline. Je serais presque plus fort que Montherlant et Giraudoux. »
Sur les routes de France, dans la voiture 101 du journal, avec Pierre Chany, la plume cyclisme de L’Équipe, l’écrivain n’en oublie pas pour autant la littérature. Le 4 juillet 1961, il consacre sa chronique à la mort d’Ernest Hemingway, « Hemingway parmi nous ». « Le lendemain, Nimier m’appelle. “Petit con! Hemingway, c’est bien mais Céline, c’est mieux.” Il venait de mourir lui aussi, alors le lendemain, j’ai fait un papier sur Céline à la place de je ne sais plus quelle étape… » ( Le Flâneur de la rive gauche). Roger Nimier ne pourra bientôt plus engueuler son meilleur ami: le 28 septembre 1962, l’auteur du Hussard bleu ( éd. Gallimard, 1950) se tue au volant de son Aston Martin. Une mort dont Blondin ne se remettra jamais vraiment.
Un amour immodéré pour l’alcool et une
passion guère plus modérée pour le sport
Nimier aussi a écrit dans le quotidien de la rue du Faubourg-Montmartre. Au moins une fois comme le relève Alain Cresciucci, le 6 mars 1956, à l’occasion des Six Jours de Paris. « Ça s’appelle “Perse à Grenelle”, détaille le biographe de Blondin. Comme toujours chez Nimier, c’est un peu hermétique, très snob, un peu désinvolte. Il a dû écrire ça très vite. Mais bon, c’est assez marrant. Et à la fin, il cite Perret: “Vers 3heures tous les matins, Jacques Perret vient s’installer sur les gradins supérieurs et souffle dans un cor de chasse pour exprimer des sentiments indéfinissables.” »
Avec Nimier, le meilleur ami de Blondin s’appelle peut-être Kléber Haedens. Une sorte de grand frère des Hussards, né en 1913, neuf ans avant Blondin. L’auteur d’Une histoire de la littérature française ( éd. Julliard, 1943) partage beaucoup avec lui, les idées politiques au départ, un amour immodéré pour l’alcool et une passion guère plus modérée pour le sport, notamment le tennis et le rugby.
Comme Blondin, Haedens parle sport et littérature dans différents journaux mais aussi dans des livres, comme dans son roman Adios (éd. Grasset, Grand Prix du roman de l’Académie française 1974). « Haedens, c’est l’un des personnages clés de cette époque, selon Alain Cresciucci. Il faut lire Adios, son testament romanesque. Ça commence par un Galles-France à Cardiff, où JJean Gachassin avait vu sa passe interceptée alors que la France était sur le point de gagner (défaite 8-9 lors du Tournoi des Cinq Nations 1966). »
Défenseurs des frères Boniface et promoteurs du French Flair
« En tennis, une de ses idoles, c’était Ken Rosewall, se souvient de son côté son neveu, Francis Haedens, ancien journaliste tennis à L’Équipe. Parce qu’il avait un jjeu extrêmement élégant par rapport aux cogneurs. En matière de sport, il préférait l’élégance et la finesse à la puissance. » En rugby, grands défenseurs des frères Boniface, Haedens et Blondin sont ainsi les promoteurs de ce qu’on va appeler « le French Flair ». Et si, a priori, il n’a pas écrit dans L’Équipe, à sa mort, en 1976, Kléber Haedens a ddroit à une belle nécrologie dans le journal, signée Henri Garcia (« Adios, Kléber »). En plus d’un article dans France Football!
« Kléber Haedens était notre bon maître, écrit Garcia, qui dirigera la rédaction de L’Équipe à la fin des années 1980. À l’heure où tant d’intellectuels de salon donnent du sport de compétition une image monstrueuse, inquiétante, et voudraient le voir réduit à n’être plus qu’un exercice de style, Kléber, avec sa carrure, son goût épicurien de la vie, son étonnant équilibre entre la sagesse d’un vieux druide et la passion d’un junior, était là pour nous montrer le chemin. »
Le chemin indiqué par Haedens et Blondin, plusieurs plumes du quotidien vont le suivre. Pierre Chany, Guy Lagorce, Denis Lalanne… tous se mettront à écrire des romans, parfois poussés par Blondin lui-même. Et souvent dans la maison d’édition historique des Hussards, La Table ronde. Mais ça, c’est une autre histoire.
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« Un singe » plutôt que le Tour
19 Jul 2026 L'Équipe
V. H.
En 1958, Antoine Blondin est forfait pour le Tour de France. Déjà à l’ouvrage sur la Grande Boucle en 1952 et en 1954, Jacques Perret le remplace. « S’il n’a pas suivi le Tour 1958, c’est pour livrer Un singe en hiver, rappelle son biographe, Alain Cresciucci. Enfin, en principe… » Une fois Charly Gaul vainqueur à Paris, le roman n’est guère plus avancé. Et Blondin reprend ensuite sa collaboration avec L’Équipe pour les Championnats d’Europe d’athlétisme, fin août, à Stockholm. Dans Antoine Blondin (éd. Gallimard, 2004), Cresciucci raconte l’accouchement difficile du roman. Son éditeur à La Table ronde, Roland Laudenbach, espère maintenant le livre le 20 juin 1959, à cinq jours du départ d’un Tour que Blondin suivra bien cette fois. Le manuscrit sera envoyé, depuis Biarritz, le 8 septembre… Après de nombreux allers-retours, Un singe en hiver paraît fin octobre. Ce sera un succès public, 85 000 exemplaires vendus les premiers mois selon Cresciucci citant Paris-Presse. Plus le prix Interallié. Dans sa biographie, Cresciucci relève plusieurs références à L’Équipe dans le roman. Gabriel Fouquet, le personnage principal (joué par Jean-Paul Belmondo dans l’adaptation au cinéma par Henri Verneuil, en 1962), évoque Blondin luimême. Albert Quentin (Jean Gabin), l’hôtelier de Tigreville, partage lui, outre le prénom, certains traits avec Albert Baker d’Isy, « le meilleur journaliste de sport de toute sa génération » , selon son collègue de la rubrique cycliste, Pierre Chany. Compagnon de Blondin sur les routes du Tour, Chany apparaît aussi, via le « boulevard Aristide-Chany ». Ancien athlète devenu journaliste, Michel Clare, lui, a droit au « calvaire de SaintClare ». Le responsable du secrétariat de rédaction, Bernard Kroutchtein, devient sir Walter Kroutchtein. Quant aux deux spécialistes de rugby, et amis de Blondin, Denis Lalanne et Henri Garcia, déjà figurants en gendarmes dans son roman précédent, l’Humeur vagabonde (éd. La Table ronde, 1955), les voilà de retour. « Ceux-ci (les gendarmes), qui se nommaient Garcia et Lalanne, fraîchement mutés d’un village des Charentes, n’avaient pas l’oreille du pays. Autant admettre qu’ils n’entendaient rien à ces témoignages formulés dans le style bas-normand. »
Jean Gabin et Jean-Paul Belmondo dans « Un singe en hiver », film réalisé par Henri Verneuil et adapté du roman éponyme d’Antoine Blondin.
Le 1er décembre 1959, L’Équipe annonce en une le succès d’Antoine Blondin à l’Interallié. Et lui consacre quasiment l’intégralité de la dernière page. Avec ce message écrit en lettres capitales : « Les lecteurs de “L’Équipe” avaient depuis longtempts apprécié son talent ».
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