Tour de France - Sur les bords de route, un festival de cannes
Le long du tracé chaque année, les maisons de retraite et leurs barnums font leur apparition.
Du Haut-Rhin à la Savoie, «Libé» a rencontré des résidents enthousiastes à l’idée d’apercevoir les coureurs et nostalgiques d’une certaine Grande Boucle.
«Ils passent tellement vite que j’ai peur de pas avoir le temps de les voir correctement,
ça serait dommage après deux heures d’attente.»
- Camille Helner nonagénaire
25 Jul 2026 - Libération
Par Quentin Girard et Coppélia Piccolo Envoyés spéciaux sur le Tour
Tour de France Sur les bords de route, un festival de cannes
Les pneus crissent sur les graviers. Les roues tournent à vitesse grand V. Nelly, 92 ans, déboule avec sa bécane à imprimé léopard. La retraitée a troqué le maillot à pois blanc et rouge pour un haut à rayures. Et son vélo ? Elle l’a laissé aux coureurs. «Je viens de les entraîner ce matin, ils étaient en grande forme», plaisante-t-elle avant de reprendre sa place dans le peloton.Photo Gonzalo Fuentes. Reuters Des résidents d’un Ehpad à Chambéry (Savoie), mercredi.
Une vingtaine de résidents, sur les près de 60 que compte l’Ehpad d’Argenson, à Bollwiller (HautRhin), rejoignent à leur rythme un barnum installé un peu plus tôt. Le contre-la-montre a démarré. Plus qu’une demi-heure avant de voir débouler la caravane publicitaire, puis les coureurs, pour cette 14e étape du Tour de France, samedi 18 juillet. «C’est une sacrée organisation, ça fait quelques mois que l’on travaille sur le projet», glisse la directrice de l’établissement, Hélène Gouzy, entre deux allers-retours. Un ballet de déambulateurs l’interrompt. «Jeannine, vous pouvez pousser le fauteuil de Geneviève ?» entend-on à l’arrière.
Sur le Tour, le long du tracé, année après année, ils sont là : les Ehpad et leurs barnums. Au fil des villes et villages, des Vosges au Jura, en passant par la Corrèze, les maisons de retraite se mettent au diapason. Les résidents sont de sortie. Ils sont installés dans leur fauteuil roulant ou sur des chaises en plastique, dépliées par grappes, souvent pendant plusieurs heures. Ils attendent ; les goodies offerts par les marques partenaires, dont ils se couvrent comme tous les spectateurs ; les coureurs qu’ils verront passer en coup de vent. Les souvenirs remontent. Quand ils ou elles faisaient de la bicyclette. Quand ils allaient dans des cols, soixante ans plus tôt, applaudir les forçats de la route.
Revivre «la belle époque»
A Bollwiller, Mme Kusio, 95 ans, hâte aussi le pas. Elle a été la première à s’inscrire sur la liste des résidents autorisés à faire la petite boucle. Impossible de ne pas «sauter sur l’occasion». Revoir les coureurs aujourd’hui, c’est revivre «la belle époque», lorsqu’elle était avec ses parents, au bord de la route. Les années passent, mais la passion pour le vélo demeure. La retraitée, collier de perles autour du cou, s’est apprêtée pour l’occasion. Un cardigan bleu recouvre une chemise à fleurs parfaitement repassée. «Elle est toujours très chic, Mme Kusio», lance une voisine en déambulateur. Les joues sont poudrées. Les cheveux ivoire brushés. Les boucles d’oreille des grands jours, en perles de cultures, se balancent. «C’est surtout qu’il y a un petit jeune de 19 ans dans le tas, sourit-elle. Mais son prénom, par contre, je ne m’en souviens plus.»
Quelques dizaines de mètres plus loin, Camille Helner a, elle, déjà pris place en bord de route. La nonagénaire voulait être en première ligne. «Ils passent tellement vite que j’ai peur de pas avoir le temps de les voir correctement, ça serait dommage après deux heures d’attente», s’inquiète-t-elle alors en remontant ses lunettes en haut de son nez. Au moins, «on est à l’ombre». Et «on est au top du confort».
Après avoir dépassé des enfants qui nagent dans un tee-shirt à pois, un Astérix, un Obélix, un Brice de Nice, des forêts de sapins majestueux et des rivières asséchées, un autre «virage» maison de retraite apparaît. Une vingtaine de résidents de l’Ehpad du Castel Blanc, à Masevaux, patientent en rang d’oignon sous un barnum bleu. Tenue du jour : des maillots à pois estampillés Leclerc. D’autres, faute de place, sont postés à leur terrasse. Les deux lignes de fauteuils roulants tiennent au centimètre près sous la toile.
Accordéon et heure de la sieste
René Faetibold, 92 ans, slalome entre les résidents. Il ne tient pas en place. Encore au moins une heure à attendre. Son accordéon est, lui, déjà sorti de son étui. Les premières notes se font désirer. Depuis qu’il l’avait déplié sur le Tour en 1967, entre Strasbourg et le Ballon d’Alsace – «tout le monde avait dansé sur la caravane» – le retraité n’espère qu’une chose: pouvoir de nouveau faire vibrer coureurs et spectateurs. «Et ce n’est pas parce que je suis vieux que je ne dois plus faire la fête et profiter du Tour», ajoute-t-il tout en époussetant son gilet en lin. Entre deux morceaux, il s’époumonera au passage de Paul Seixas, son préféré. Pas Pogacar, «ça non», parce que lui, «il bouffe tout». «A se demander ce qu’il a dans le sang.»
Un peu en retrait, dans son fauteuil roulant, Jenn Robert, 82 ans dans sa belle chemise blanche, se souvient du passage du Tour au Grand Ballon, dans le massif des Vosges. Il avait applaudi Poulidor, son «fétiche». L’ancien ouvrier, qui fabriquait «des clims pour les TGV», aimait aussi Hinault, puis Fignon. Ah, s’il pouvait encore, il se referait bien un sommet à vélo.
De l’autre côté de la route, Sylvie, 77 ans, observe les résidents, de «Il est très bien cet Ehpad. Je dis toujours à mon mari : si je dois finir là-bas, y aura juste à traverser.» Elle nous désigne ses amis qui y sont déjà: Françoise, Roger, Gérard.
D’autres établissements jouent même à domicile. A l’Ehpad les Ombelles, au centre de Viry, en Haute-Savoie, une bonne trentaine de retraités ont zappé l’heure de la sieste, dimanche. Après le repas, tous ont pris la direction du jardin ombragé, avec sa vue directe sur la route. Et donc sur les coureurs, qui vont suer jusqu’au plateau de Solaison.
«Il y a juste le grillage qui nous gêne un petit peu, vous voulez pas l’enlever ?» nous lance Ginette, «80 ans et des poussières». Les deux aides-soignantes en blouse blanche, hilares, sont habituées à cette retraitée et son sourire fripon. «Non mais c’est vrai, ça m’empêche d’aller embrasser les coureurs ce machin», enchaîne l’octogénaire, inarrêtable. «Madame, elle veut juste regarder les belles cuisses toutes jeunes et toutes bronzées», blague une soignante. Tout à coup plus sérieuse, Ginette reprend : «En tout cas, il n’y a que les bons Ehpad pour organiser ce genre de sorties.»
«Ça fait du bien d’être enfin dehors»
«Ça fait deux mois qu’on n’était pas sortis à cause des fortes chaleurs, ça fait du bien d’être enfin dehors», lance Françoise Ruggiero, animatrice. Lors des jours caniculaires les dix premiers jours de l’épreuve, organiser une telle virée pour des personnes qui perçoivent moins bien la chaleur, et dont la sensation de soif est atténuée, était inconcevable pour les établissements le long du parcours.
Mercredi, alors que le Tour de France s’attaque aux Alpes, au détour d’une rue de Chambéry, les résidents de l’Ehpad de Fontaines-Saint-Martin attendent à l’ombre. On aperçoit l’établissement, juste derrière un petit parc. Denis Bourgeois, 85 ans, tout en blanc, panama sur la tête, attend au deuxième rang, comme s’il voulait se faire oublier dans le peloton. L’ancien ingénieur en électromécanique en a pourtant à raconter. Du cyclisme moderne, où il regrette «les combines. Ils veulent faire croire que maintenant ils sont propres. Avant, il l’était pas, il y avait le pot belge comme on disait, on le savait, et on n’y faisait pas attention».
En 1958, il a 17 ans. Il attend les coureurs avec son oncle dans le col du Granier, en Savoie. Il a un petit sourire sur les lèvres: «A l’époque, ce n’était pas surveillé comme aujourd’hui. J’avais mon vélo, j’étais habillé comme un coureur et je me suis mélangé à eux. Les gens m’applaudissaient. Ils me poussaient.» Ce jour-là, Charly Gaul est passé en tête du sommet. Denis Bourgeois n’était pas loin. Il relève la tête, comme pour apercevoir, entre les immeubles, la montagne. •
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