Pouchkine sonne le glas de l’amitié entre Nabokov et Wilson
Photo P. Halsman. Magnum- Vladimir Nabokov et sa femme,
Véra, en 1968 à Montreux, en Suisse.
Les vingt années d’un lien riche et intime entre le romancier russe exilé aux Etats-Unis et le critique du «New Yorker» se fracasseront quand l’écrivain décidera de traduire «Eugène Onéguine».
13 Aug 2026 - Libération
PAR OLIVIER LAMM (Sebastian Knight, Autres
Pouchkine. Le plus grand poète russe du XIX e siècle. Le plus grand poète russe. Le plus grand –dont Daniil Karms disait que «toute personne en comparaison n’est que bulle de savon». Auteur d’Eugène Onéguine, roman en vers composé en exil, malmené par le tsar avant de devenir la clé de voûte de l’identité russe, chef-d’oeuvre tissé «(d’)une sonorité magique» (André Markowicz), qui en a poussé plus d’un à apprendre la langue russe. Et donc intraduisible, d’une certaine manière, même si aucun traducteur d’aucune langue ne saurait s’arrêter à cette fatalité qui fait tout le sel de l’art de la traduction. Imagine-t-on sujet plus beau et plus triste pour se brouiller à mort, quand on a été amis, tendres et forts, pendant des années? Qu’on s’est soutenus face à la faillite, la faim, la misère ? C’est ce qui est arrivé à deux monstres de la littérature, le critique Edmund Wilson et l’écrivain Vladimir Nabokov, qui en furent rendus, au tournant des années 60, à se haïr et s’outrager publiquement, par journaux interposés, après plus de vingtans d’une amitié intellectuelle et intime exceptionnelle ; au sujet de la traduction en anglais des vers d’Eugène Onéguine, du seul écrivain sur lequel leurs vues concordaient sans ambiguïté : «Nous sommes en désaccord sur tout en littérature sauf Pouchkine», dirait Wilson à un journaliste en 1964, peu de temps avant leur dernière rencontre, à Montreux.
Alexandra Tolstoï avait mis en garde les Nabokov contre les Américains. Des «imbéciles complètement incultes et naïfs» selon la fille de l’écrivain, qui avait participé, avec Sergueï Rachmaninov, à les aider à venir aux Etats-Unis en 1940, après troisans d’exil en France. Mais Edmund Wilson n’était pas de cette engeance: chantre du modernisme européen (Joyce, Valéry, Proust), soutien de Faulkner ou Hemingway, dont il aida à publier les oeuvres, il était, en 1940, le plus grand critique littéraire de son temps.
Un grand polyglotte
Russophile, il connaissait même de réputation celui qu’on appelait Sirin, ce héros des milieux russes en exil à Berlin puis Paris. Aussi, quand le compositeur Nicolas Nabokov lui suggéra de rencontrer son cousin, l’Américain fut enchanté. A l’automne 1940, quelques semaines avant la disparition de son grand ami Francis Scott Fitzgerald, Wilson tomba en admiration pour ce grand bonhomme polyglotte et à l’esprit éblouissant, et commanda à Vladimir Nabokov une traduction de la pièce Mozart et Salieri, de Pouchkine. Vivant alors d’expédients et d’aides d’amis plus fortunés, le Russe fut lui aussi séduit par ce grand intellectuel parlant le grec ancien et le français couramment; même si l’on imagine que le sujet du communisme, qui avait forcé la famille de Nabokov à l’exil et dont Wilson, qui se considérait comme un écrivain de gauche de la famille des Dreiser et Dos Passos, était sympathisant, allait vite devenir un sujet sensible. «On ressent, en Union soviétique, que l’on vit au sommet moral du monde», écrivait Wilson au retour de son premier voyage à Moscou, en 1935, avant de tomber malade et de se retrouver alité pendant six semaines dans un hôpital d’Odessa. Mais bien plus que Lénine, le Russe dont il tomba amoureux fut Pouchkine, bientôt qualifié, dans un essai important : In Honor of Pushkin (1938), de plus grand poète «depuis Shakespeare» – précisons qu’à l’époque, presque personne aux Etats-Unis ne lisait de littérature russe. Ainsi, d’après le biographe Brian Boyd, les premières entrevues entre Wilson et Nabokov «générèrent de la lumière intellectuelle et de la chaleur humaine, pas le feu et la fumée de la bataille». «Ils s’amusaient comme des fous ensemble», raconta plus simplement l’écrivaine Mary McCarthy, un temps l’épouse de Wilson, à propos de cette époque où les Nabokov venaient dîner souvent chez eux. Le Russe avait alors commencé sa carrière de professeur, répondant aux commandes d’articles de Wilson et aux coups de pouce de ce dernier pour le faire publier aux Etats-Unis. C’est lui qui le présenta à Katharine White, au New Yorker, et lui trouva une maison d’édition pour la Vraie Vie de Sebastian Knight, son premier roman écrit en anglais, que Wilson trouvait «absolument enchanteur». C’est à cette époque qu’Edmund et Vladimir entamèrent leur correspondance, s’appelant respectivement «Bunny» et «Volodya». Une correspondance au long cours dans laquelle les deux se confient sans filtre et s’étendent sur tous les sujets, des plus intimes aux plus sophistiqués. Ainsi, en 1951, dans une lettre de Vladimir à Edmund : «Je n’en peux plus que mes livres soient étouffés dans le silence comme des pierres précieuses dans du coton.» D’autres lettres parmi les dizaines rassemblées dans l’anthologie Dear Bunny, Dear Volodya (1940-1971), publiée en français chez Rivages en 1988, voient les deux amis s’essayer à des poèmes sur les organes génitaux des papillons, la prosodie russe, la détestation de Wilson pour Cervantès, celle de Nabokov pour Dostoïevski, Thomas Mann, Henry James, Freud, Pasternak, et puis sur des livres de Nabokov que Wilson adora Rivages), ou adora moins (Brisure à senestre). Les hommes échangaient aussi sur leur intérêt pour la littérature érotique, qui abreuvaient leurs projets littéraires du moment. En 1946, Wilson publia le recueil de nouvelles Memoirs of Hecate County, best-seller et désastre critique que Nabokov jugea pourtant «wonderful». Surtout jugé moralement scandaleux pour ses nombreuses scènes de sexe, le livre se retrouva dans le viseur de la campagne du magnat des médias William Randolph Hearst contre les livres «indécents», et interdit à New York.
DRA gauche : la première édition de 1964 de
Eugène Onéguine traduit par Vladimir Nabokov.
Le succès de «Lolita»
En avril 1947, Nabokov, de son côté, annonçait, dans une lettre à Wilson, son intention de transformer son bref roman l’Enchanteur, rédigé à Paris et contant le béguin d’un pédophile pour une fillette de 12 ans aperçue en train de faire du patin à roulettes dans un jardin public. Soient les prémices de Lolita, dont Wilson suivrait avec passion les évolutions, conseillant par exemple la lecture à son ami de la Confession sexuelle d’une Russe du Sud, pseudodocument de psychanalyse racontant les aventures sexuelles d’un jeune homme ukrainien. Il n’est pas le lieu, ni le temps d’évoquer ici la singulière aventure éditoriale, légale, sociétale, littéraire du roman (la fameuse «affaire Lolita») qui allait faire de Nabokov une star, et un millionnaire. Mais outre le fait que Wilson jugea Lolita «répugnant», le succès monumental de son ami participa certainement à la brouille grandissante. A commencer par ce moment où le roman fut délogé de la première place des ventes de livres aux Etats-Unis par le Docteur Jivago, que Nabokov jugeait médiocre et politiquement ambivalent (un comble, quand on sait le harcèlement vécu par Pasternak de la part du régime stalinien jusqu’à son exil) et que Wilson encensa dans le New Yorker comme une oeuvre qui ferait date «dans l’histoire littéraire et morale humaine». Une raison suffisante, du point de vue de Nabokov, pour demander à son éditeur de cesser de chercher à obtenir le soutien de Wilson pour ses romans à venir…
Et puis Nabokov se mit en tête, après des années à tourner autour, de s’essayer à des strophes dans le cadre de ses cours de littérature russe à Cornell, et des dizaines de combats de coq intellectuels avec son ami sur la meilleure manière de s’y prendre, de traduire lui-même Eugène Onéguine. L’idée lui trottait dans la tête depuis 1948, quand sa femme, Véra, le lui avait suggéré ; et les échanges avec Wilson étaient si fréquents alors, qu’il lui proposa même quelquefois de le faire à quatre mains. Nabokov se mit seul au travail, à partir de 1949, entamant un travail de traduction et d’annotation qui ne cesserait de grossir et de s’étaler dans le temps – jusqu’à la fin de l’année 1963. Un travail qui s’accompagnerait d’une manière de théorie de la traduction à la fois rigoriste et maniaquement iconoclaste – presque provocatrice dans le choix des mots, de la métrique (la fameuse «strophe Onéguine»), à l’opposé de toutes les traductions existantes ou à venir ayant fait le choix d’une transcription mélodieuse de la musique pouchkinienne.
C’est là tout le sujet de la discorde avec Wilson, dont Nabokov méprisait toutes les remarques sur le sujet pour la simple et bonne raison que son ami n’était pas fluent en russe (loin de là). Le souci étant que Wilson n’était pas seul dans sa posture, expliquée en long et en large dans sa longue critique, publiée en 1965 dans la New York Review, un an après la sortie du monstrueux volume. Rappelant leur amitié en préambule, Wilson y expliquait, sur des pages et des pages, les raisons qui rendaient cette traduction «désastreuse» et son appendice de 900 pages «interminable» ; et rejoignait la vague de critiques virulentes sur le livre, se jetant dans une bataille d’Hernani de la traduction à laquelle avaient déjà participé Anthony Burgess ou Robert Graves. «On se rappellera de moi pour Lolita et ma traduction d’Eugène Onéguine», affirmait Nabokov ; mais le fait est que son Onéguine demeure pour beaucoup un mystère total. Une traduction «du plus grand poète depuis Shakespeare» menée par l’un des plus grands stylistes de la littérature russe et américaine du XXe siècle, qui évacue absolument le style au profit de la fidélité sémantique la plus poussée au texte russe original. Nabokov, avec l’aplomb et le génie qui le caractérisaient, entreprit de répondre luimême aux critiques dans une série d’articles au vitriol; avec Wilson, c’est un ping-pong – ou plutôt, un duel – qui se mit en place, finissant de réduire en poussière leur amitié de plus de vingt ans.
«Toujours humilié»
Ils s’étaient revus une dernière fois en 1964 quand Edmund et Elena, sa nouvelle épouse, rendirent visite à Vladimir et Véra, à Montreux. Il pleuvait : «Nous avons trouvé Volodya vivant tel un prince de l’ancien régime. Il se montra un hôte plus aimable et cordial que celui que j’avais connu.» Mais la correspondance avait cessé. Les amis s’accusaient et se critiquaient encore, par amis interposés, Nabokov s’en prenant par ailleurs à Wilson, entre les lignes de ses romans, tel dans Ada (le personnage de Pat Rishin, critique populaire et pseudo-expert de la langue russe «telle qu’elle est parlée à Minsk et ailleurs»). En 1971, sachant Wilson malade, il lui écrivit une lettre, s’avouant inquiet et nostalgiMais que de leur amitié, expliquant avoir «cessé d’avoir gardé rancune pour ton incompréhensible incompréhension de l’Onéguine de Pouchkine et Nabokov». Wilson lui répondit en annonçant qu’il travaillait à un recueil d’articles sur la Russie dans lequel il entendait inclure sa critique contre son Onéguine, espérant que cela n’altérerait pas «de nouveau notre relation». Hélas, encore hélas, Wilson en remettrait une couche dans un chapitre de son livre Upstate : Records and Recollections of Northern New York, dans lequel il se livre en long et en large sur son inimitié à l’endroit de son «Volodya», mais également de Véra : «J’ai toujours du plaisir à les voir. Mais après coup, il m’en reste toujours une impression quelque peu désagréable. Ce que je trouve repoussant dans son oeuvre est son penchant pour la Schadenfreude [la joie que l’on ressent face au malheur d’autrui, ndlr]. Tout le monde est toujours humilié.» Entendant surtout avoir le dernier mot sur les dizaines d’heures à débattre de la langue russe, Wilson commettait son dernier impair aux yeux de son cher Volodya, avant de disparaître en 1972. A l’heure de publier une nouvelle édition de sa traduction, révisée, d’Eugène Onéguine, deux ans plus tard, Nabokov pressa son éditeur : «J’aimerais la voir imprimée avant d’affronter un Edmund Wilson souriant derrière le rideau de cyprès.»
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