La revanche du mal-aimé
Un sourire éclatant enfin, illumine le visage d’Enric Mas, vainqueur de la Vuelta et porté en triomphe par ses coéquipiers de Movistar, hier, dans la nuit grenadine.
La revanche du mal-aimé
Attendu comme le successeur d’Alberto Contador puis très critiqué pour son style et ses résultats, Enric Mas s’est réconcilié avec son destin et son public en remportant la Vuelta, hier soir, à 31 ans.
«J’ai connu Enric en 2017 chez Quick Step,
un coureur avec une grande confiance en lui
et je n’ai jamais retrouvé cette aisance,
cette légèreté ensuite»
- DAVID DE LA CRUZ (PINARELLO-Q36.5)
«C’est difficile de faire aimer aux gens une façon
de courir un peu différente de Contador»
- SERGIO SAMITIER
«Il est aujourd’hui un homme heureux, qui profite,
car c’est quelque chose qu’il aurait aimé vivre depuis des années»
- EUSEBIO UNZUE, MANAGER DE MOVISTAR
14 Sep 2026 - L'Équipe
PIERRE MENJOT
GRENADE (ESP) – Les pancartes à son nom ont fleuri et Enric Mas a presque pris le temps de les lire une par une. « Les encouragements de tout un pays, c’est très agréable », appréciait-il à l’aube du week-end final. Il peut en profiter, car il n’en a pas eu beaucoup, ces dernières années, jusqu’à cet été béni « qui permet aux gens de voir Enric d’une autre façon maintenant », note son compatriote David de la Cruz. « Parce que c’est un des coureurs qui a reçu le plus de critiques parmi ceux que je connais », rappelle Rémi Cavagna.
Le Clermontois de Groupama-FDJ United a connu le jeune Enric il y a dix ans, au sein de l’équipe Klein-Constantia, réserve de Quick Step. Le Majorquin (31 ans), après trois ans dans la fondation Contador, avait choisi l’exil pour sortir de son confort « et apprendre un autre cyclisme en Belgique » , nous racontait-il en 2022. Le grimpeur l’assurait, il avait « de bons résultats à 20, 21 ans, mais pas tops comme Alejandro ( Valverde) ou Purito (Joaquim Rodriguez), je devais m’améliorer petit à petit ».
Sa 2e place sur la Vuelta 2018, à 23 ans, va pourtant accélérer les attentes. Un an après la retraite d’Alberto Contador, dernier Espagnol lauréat jusqu’à hier, son successeur est tout trouvé pour le public et les médias espagnols. Mais ce « mec simple, chouette, à toujours faire une petite blague dans le peloton, quelqu’un que j’apprécie vraiment » , loue Cavagna, n’est pas prêt à ça. « Comme cycliste espagnol, encore plus dans une équipe espagnole a rejoint Movistar en 2020), c’est pour le meilleur et pour le pire, résume David de la Cruz, lui-même perçu comme un espoir au début. Ça fait partie du marché, d’être au centre de l’attention. J’ai connu Enric en 2017 chez Quick Step, c’était un coureur avec une grande confiance en lui et je n’ai jamais retrouvé cette aisance, cette légèreté ensuite. » (COFIDIS) « un grandissime coureur et un grand équipier », Sergio Samitier, désormais chez Cofidis, a senti cette chape de plomb au-dessus des frêles épaules de Mas. « Il a toujours eu beaucoup de pression, sait l’Aragonais. Mais c’est difficile de faire aimer aux gens une façon de courir un peu différente de Contador. »
Le « Pistolero » attaquait en danseuse. La « Enriqueta » est un suiveur. « Quand je n’attaquais pas, c’est que je ne pouvais pas, pas que je ne voulais pas, plaidait-il en 2022. J’ai aussi manqué de confiance en moi. »
« Il a été le premier à penser qu’il pouvait faire mieux que ce qu’il réussissait, rembobine Eusebio Un(il zue, le manager historique de Movistar. Mais une chose ou une autre, un cycle de peur qu’il a eu pendant un an et demi (après sa chute en descente lors du Dauphiné 2022), ou le Tour de France, la grande course que tout le monde veut courir mais dont il est difficile de sortir satisfait et où il a souffert sans doute plus que ses rivaux avant de doubler avec la Vuelta : tout ça a eu une petite influence négative sur son évolution. »
L’évolution en question ? Trois autres podiums sur le Tour d’Espagne, un Tour de Guangxi (World Tour), victoire au Tour d’Emilie 2022 devant Tadej Pogacar avant de prendre la 2e place derrière le Slovène au Lombardie une semaine plus tard. Un joli CV, quoique maigre en victoires (6 avant cet été).
« Mais on entendait qu’il courait défensif, qu’il n’avait pas le niveau pour gagner un Grand Tour, souffle Cavagna. Sauf qu’il y avait des coureurs supérieurs en montagne et il n’était pas le meilleur en chrono. Mais c’est un bosseur, je l’ai souvent vu en stage sur son vélo de contre-la-montre. »
Un laborieux, au charisme limité, ce qui n’arrange rien pour sa cote auprès des passionnés. « Moi, je suis content quand je fais un bon résultat, promet-il. Gagner, ce n’est pas tant pour mon ego personnel, mais pour les équipiers qui vont être contents et travailler davantage pour un leader qui gagne. Sauf que le cyclisme, ce n’est pas du un-contre-un comme d’autres sports, il y a 200 coureurs qui veulent gagner et un seul y parvient. »
Hier, c’était lui l’élu, en rouge dans les rues de Grenade où il a scellé son sacre pendant que le Norvégien Tobias Halland Johannessen (Uno-X Mobility) remportait l'étape. Sans la chute et l'abandon de Tadej Pogačar (8 étape), il n'aurait sans doute pas été là mais Mas, capable de rattraper le Slovène dans le Castello de la Plana (6 étape), a saisi la chance de sa vie.
Sans aucun sentiment de revanche, un sujet sur lequel il a souvent été interrogé. « Il va faire taire certains détracteurs mais, quand j'étais avec lui, il ne m'a jamais parlé de ça, ne s'est jamais plaint, et je ne l'ai jamais vu sur les réseaux sociaux à regarder ce qu'on disait de lui », se souvient le rouleur français. «ll estau-dessus des critiques, et après ce Tour d'Espagne, il va avoir un très beau palmarès hein?», sourit Samitier.
« Enric a une paix interne et beaucoup de confiance, et tout ça coïncide avec une grande expérience accumulée, le fait de récupérer de tous ces drames, juge Unzue. Il est aujourd'hui un homme heureux, qui profite, car c'est quelque chose qu'il aurait aimé vivre depuis des années. »
« Le cyclisme sera juste avec lui», disait hier matin dans AS Alberto Contador, « mon héros depuis que je suis tout jeune, il gagnait tout », louait Mas dans la semaine. Lui ne gagne pas tout mais, depuis hier, il est bien l'héritier. '
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