LES BLEUS AU RATTRAPAGE
Après la déception des Mondiaux, Thomas Voeckler a recomposé un groupe frais mentalement et nourri d’une frustration positive pour aller chercher un succès aux Championnats d’Europe en Slovénie aujourd’hui.
«Au Canada, on ne pouvait pas
courir plusieurs lièvres à la fois»
- THOMAS VOECKLER, SÉLECTIONNEUR
DE L’ÉQUIPE DE FRANCE
«On n’a pas besoin d’aller chercher très loin la motivation
quand on participe aux Championnats d’Europe»
- ROMAIN GRÉGOIRE
4 Oct 2026 - L'Équipe
YOHANN HAUTBOIS
LJUBLJANA – Vendredi, il n’était pas très compliqué de distinguer ceux qui arrivaient du Canada, visage fripé, silhouette affaissée et spectrale, de ceux qui, pimpants et frais, ont débarqué pleine balle à Ljubljana. Les corps de Pavel Sivakov et de son sélectionneur Thomas Voeckler digéraient encore le décalage horaire et la déception des Mondiaux (Alex Baudin est un autre rescapé de Montréal) quand les autres Bleus, malgré une saison éreintante, se projetaient vers ces Championnats d’Europe.
Pour mettre de nouveau un Français sur la plus haute marche du podium, trois ans après Christophe Laporte, le sélectionneur a dessiné un groupe frais « mais pas revanchard » , assure-t-il. « Je cherche des gars qui ont envie de dire “Oh, nous aussi, on est là !” Un gars comme Léo ( Bisiaux), je lui ai dit aux Championnats de France qu’il serait aux “Europe”. Il le mérite, car avant que Paul Seixas ne débarque, il était le messie. Pareil pour Romain Grégoire avant que Léo n’arrive à son tour. Sans Paul, ils auraient eux aussi de superbes papiers dans la presse. Ils ne sont pas devenus pourris, ce sont de super coureurs et je suis content de faire tourner. Cela permet aussi de mettre en lumière un coureur comme Mathys Rondel et sa progression linéaire. Un gars comme Clément Braz Afonso vit un rêve d’être là, cela permet de rappeler ce que c’est que de mettre le maillot de l’équipe de France. »
Cette foi anime Kévin Vauquelin, requinqué depuis sa victoire au Tour des Abruzzes, et qui a vibré devant sa télévision, il y a une semaine : « C’était top de voir ça, en préparant à manger, dans le canapé. Une course de morts que tout le monde a pris plaisir à regarder. » Même si, très tôt, le coureur de Netcompany-Ineos avait glissé à Voeckler qu’il ne se sentait pas les cannes de jouer avec les meilleurs au Canada, le Normand n’a pu s’empêcher de vivre l’épreuve par procuration, avec une idée derrière la tête : « On est des coureurs, chaque course qu’on regarde, on a envie d’y être et on imagine ce que l’on aurait pu faire. Sur ces courses de mouvement comme les Mondiaux, ce n’est pas toujours le plus fort qui gagne, il y a des outsiders devant. Cela donne encore plus envie, c’est un avant-goût de ce qui nous attend ce week-end. »
Dimanche dernier, Romain Grégoire a vécu le même programme télé-divan que son coéquipier et « c’était beau à voir. Sans réussite pour l’équipe de France mais on a vu un collectif soudé qui a tout mis en place pour que cela fonctionne. Le plan était tout pour Paul et j’aurais aimé l’aider, mais je n’étais pas de la partie » .
Le champion de France le dit avec une pointe de déception, sans acrimonie, et Thomas Voeckler l’entend : « Romain, c’est un gagneur, il déteste faire 2. Et, au Canada, on ne pouvait pas courir plusieurs lièvres à la fois. Mais je n’ai aucun problème avec lui, je suis content quand les mecs m’en veulent de ne pas les avoir pris. Je peux jouer sur ce sentiment d’injustice mais je ne dois pas en abuser car il n’y a pas que ça. Ces gars ont des qualités intrinsèques qui peuvent être complétées, dans leur for intérieur, par un sentiment d’injustice. »
Les recalés du Canada pourraient donc ressembler, aujourd’hui, à une meute de chiens qui ont passé les deux dernières semaines à gratter derrière la porte, à limer leurs griffes, et cette fraîcheur mentale, physique aussi ( « Pavel et Alex m’ont dit qu’ils étaient morts en arrivant ici » , remarque Vauquelin), sera une des clés de ces Championnats d’Europe disputés pour la première fois en Slovénie. Sans Tadej Pogacar ni Paul Seixas qui, très vite, a écarté l’idée d’une participation. « Paul et sa formation (Decathlon-CMA CGM) m’avaient confié fin août ne pas vouloir y participer, note Voeckler. Cela n’entrait pas dans le cadre d’une programmation idéale en vue du Tour de Lombardie qui leur tient énormément à coeur. »
Ce qui ouvre le champ des possibles pour le staff sur le plan tactique ( « Notre chance, c’est le surnombre » ) et pour les équipiers qui savent l’horizon bouché pour un moment avec le Haut-Savoyard chez les Bleus. Kévin Vauquelin n’en prend pas ombrage, il connaît la règle : « Thomas avait été très clair, tout pour Paul au Canada et la stratégie a été payante car il a pesé sur la course à 20 ans. Mais c’est sûr, il faut en profiter quand il n’y a pas la plus grosse start-list. Cela offre des opportunités. »
Déjà champion d’Europe chez les juniors, Romain Grégoire ne range pas l’épreuve continentale dans la catégorie « lot de consolation ». « Pas du tout ! C’est une victoire à part entière, un objectif et un rendez-vous importants de la saison. On n’a pas besoin d’aller chercher très loin la motivation quand on participe aux Championnats d’Europe avec l’équipe de France. »
Alors, s’il fallait aller gratouiller l’ego de champions meurtris, il faudrait plutôt guetter la réaction des « Canadiens », Pavel Sivakov et Alex Baudin. « Les deux étaient en dessous de ce qu’ils étaient capables de livrer, cela m’a embêté et eux aussi car ils le savent, poursuit Voeckler. Ils ont peut-être un goût de revanche envers euxmêmes. J’attends qu’ils se servent de ça pour tirer les autres vers le haut, pour souder le groupe. »
Un groupe nourri de la frustration des uns d’avoir raté leurs Mondiaux, des autres de les avoir manqués tout court, et qui se retrouve autour d’un objectif commun : remporter les Championnats d’Europe.
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