L’excès Pogacar, la promesse Seixas


STÉPHANIE LECOCQ/REUTERS 
« Pogi », sur les Champs-Élysées, pour cette 21e et ultime étape.

Dans un climat de doutes, le Slovène Tadej Pogacar (UAE) remporte son cinquième Tour et rejoint au palmarès Anquetil, Merckx, Hinault et Indurain. L’avenir appartient-il au Français Paul Seixas ?

27 Jul 2026 - L'Humanité
Sur la route du Tour, envoyé spécial. JEAN-EMMANUEL DUCOIN

ACTE I, SCÈNE 1. 

Un cinquième Tour de France. Et une égalité avec Anquetil, Merckx, Hinault et Indurain. Les chiffres sont là, froids, implacables, majestueux. Et pourtant, quelque chose s’insinue en nous. Pas dans les statistiques. Dans le récit. Car le plus grand champion de son époque semble désormais courir contre une évidence plus pesante que les cols : celle d’un cyclisme qui ne parvient plus à croire spontanément aux miracles. Tadej Pogacar n’est plus un coureur en tant que genre. Il est devenu un phénomène administratif. Une procédure. Une formalité. Chaque étape de son invraisemblable carrière ressemble à la précédente : on sait qui va gagner avant même que le drapeau ne s’abaisse. Le suspense, cette vieille conquête populaire, doit attendre des jours meilleurs. À 27 ans, le Slovène possède tout. Les jambes. Le talent. L’équipe. Les coulisses de ses exploits. Les records. Et bientôt les statues. Il roule comme d’autres respirent, pulvérisant cette année les records dans les ascensions du Tourmalet et de l’alpe d’huez. Sans effort apparent, se transformant même en équipier de luxe pour son compère Del Toro, qu’il a tracté sur le podium. Sans véritable contradiction. Avec cette aisance presque offensante qui finit par transformer l’admiration en lassitude. Paradoxe. Plus l’ogre accumule les performances stupéfiantes, moins celles-ci produisent de l’émerveillement. L’excès tue l’exception. À force de voir l’extraordinaire, nous finissons par banaliser l’impossible. Même le chronicoeur, dont la passion demeure tenace et bien vivante, est capable d’écrire : trop, c’est trop.

ACTE I, SCÈNE 2. 

Dans le cyclisme, par tradition, toute domination insolente soulève autant de suspicions que d’émerveillements. Pour le Peuple du Tour, la balance penche dorénavant du mauvais côté. Si Pogacar le déplore, il le doit à ses prédécesseurs et à ce «milieu» fossilisé dans son passé, hanté par ses démons, capable de tous les bidouillages. Car le « phénomène » Pogacar, cette saison encore, n’a pas seulement imprimé sa marque ces trois dernières semaines. Vainqueur des Strade Bianche, de Milan-san Remo, du Tour des Flandres, de Liège-bastogne-liège, du Tour de Suisse et de la Grande Boucle. Sachant qu’il aurait pu réaliser un grand chelem: 2e sur Paris-roubaix. Et sans connaître un seul jour « sans », toujours là pour le triomphe absolu, de quoi alimenter la chronique par un gros point d’interrogation.

ACTE II, SCÈNE 1. 

À ce jour, il compte 22 classiques en tout, dont 13 Monuments, un Giro, cinq Tours, deux titres de champion du monde… la liste est trop longue à énumérer. Dément… D’ailleurs, à quoi rêve encore le crack du XXIE siècle, incomparable à quiconque, sinon à Merckx ? À remporter la Vuelta, dès cette année, plus tard ? À gagner six, sept Tours, comme un certain Armstrong? À enchaîner la même année Giro-tour-vuelta ? À triompher sur les pavés de Roubaix, le plus vite possible ? S’imagine-t-il un autre destin que celui de cette espèce d’élève surdoué de sa classe ? Et pour combien de temps, encore ?

ACTE II, SCÈNE 2. 

L’absence de Jonas Vingegaard en troisième semaine a-t-elle été déterminante? Certainement pas. D’autant que, cette année, Pogacar semble avoir retrouvé un peu de joie de vivre sur le Tour. Sauf que l’implacable calculateur robotisé a comme tué le garnement qui attaquait jadis pour le plaisir d’attaquer, le visage rieur, les mèches en bataille, le vélo comme un jouet géant. Évaporé. À sa place, un patron méthodique et hégémonique, gestionnaire de son empire, comptable de ses watts, propriétaire des courses qu’il administre davantage qu’il ne conquiert, qu’il met sous tutelle. Le plus fascinant est encore ailleurs : en écrasant et en régentant tout, il ne raconte plus grand-chose. Le Cannibale provoquait la peur de ses congénères et des spectateurs. L’ogre finit par endormir tout le monde, ses adversaires comme les amoureux de la Petite Reine.

ÉPILOGUE. 

Avant de boucler ses valises et de poser son stylo après son 37e Tour, le chronicoeur éprouva l’envie du mot de la fin – qui ne sera jamais bref. Évidemment : Paul Seixas. Comme métaphore de la tentation du miracle. Car il existe des défaites qui racontent davantage qu’une victoire. Des quatrièmes places qui disent plus sur une époque que certains maillots jaunes. Notre P’tit Paul appartient déjà à cette catégorie étrange : celle des coureurs que nous regardons moins pour ce qu’ils gagnent que pour ce qu’ils réveillent en nous. La France du vélo est un vieux pays. Un pays de souvenirs. Un pays où l’on vit encore avec les fantômes d’anquetil, de Poulidor, de Hinault, de Fignon. En ce Juillet si particulier, la francitude insolente s’était – presque – persuadée qu’un adolescent viendrait solder 40 années d’attente. Et lorsque le gamin de 19 ans arriva sur la plus grande course cycliste au monde, certains osèrent lui demander de réparer l’histoire. C’était, en quelque sorte, une violence douce mais néanmoins affectueuse, portée par des rêves un peu fous. Qu’on se le répète : Seixas n’a pas perdu le Tour, puisqu’il n’avait aucune raison objective de le gagner. Il a juste manqué un podium accessible, face à une armada douteuse. Pourtant, en trois semaines, et à cet âgelà, il y aurait de quoi ne pas taire notre sidération devant l’exploit monumental. Son innocence insolente devint même un carburant, déplaçant le curseur des attentes. L’apprentissage est devenu une promesse évidente. Et ce qui relevait de la découverte s’est transformé en obligation. Celle de remporter la Grande Boucle un jour, fatalement, forcément. Voilà sans doute le piège, cette accélération du temps et des attentes. En craquant dans les Alpes, P’tit Paul a compris ses limites actuelles. À lui, de confirmer qu’il est et sera à la hauteur des impatiences collectives de toute une nation. Et à nous, de savoir attendre.

***

21e ÉTAPE LE FABULEUX DESTIN DE VDP

Dans leur folie de Juillet, quoique contraints de réduire la dernière étape à 89 kilomètres et de ne plus partir de Thoiry mais directement des Champs-élysées afin de préserver les services de secours mobilisés sur les incendies, les organisateurs avaient décidé de reconduire le final parisien en mode Jeux 2024. Se dressa donc la butte Montmartre, que le peloton escalada à trois reprises dans le final, sachant que les temps pour le général furent étrangement « gelés » dès la première ascension (km 41).

Comme dans un Monument sur les pavés pour Flandriens, Van der Poel et Pogacar dégoupillèrent dans le dernier tour. Combat de titans. Dans un finish époustouflant, le Néerlandais Mathieu Van der Poel résista d’une demi-roue au retour d’un mini-peloton. Un grand classique.

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