POGACAR ENTRE DANS LA LÉGENDE AVEC UNE CINQUIÈME VICTOIRE
G. FUENTES/REUTERS - Tadej Pogacar passe devant l’arc de triomphe lors de la 21e et dernière étape du Tour de France, remportée par Mathieu van der Poel, dimanche, à Paris.
27 Jul 2026 - Le Figaro
Jean-Julien Ezvan
Intouchable. Implacable. Inflexible. Tadej Pogacar a, sans suspense, dominé un Tour de France qui a su s’adapter aux situations « exceptionnelles» (9e étape entre Malemort et Ussel réduite de 30 km en raison de la canicule et 21e et dernière étape raccourcie de 43 km pour soulager les services de secours mobilisés sur le front des feux de forêt, en particulier en Gironde et dans les Landes). « Dans Tour de France, le plus important, c’est France », a rappelé Christian Prudhomme, le directeur d’une Grande Boucle qui a sans cesse regardé la météo avec l’espoir d’y attraper un peu d’air, a vu les spectateurs se masser par grappes dans les coins à l’ombre pour applaudir une édition record (avec l’étape la plus rapide de l’histoire : 50,91 km/h lors de la victoire du Norvégien Soren Waerenskjold à Nevers ou les 600 000 spectateurs agglutinés dans l’alpe d’huez pour des heures de fête, de rires, d’ivresse et de démesure). Un Tour, une nouvelle fois, placé sous le joug d’un coureur hors norme. Après 2020, 2021, 2024 et 2025, Tadej Pogacar a remporté un cinquième Tour de France qui lui ouvre les portes du club des recordmen, composé de Jacques Anquetil, Eddy Merckx, Bernard Hinault et Miguel Indurain.
Coureur hors norme
Anquetil, le pionnier, élégant stratège, calculait ses succès à la seconde près, Merckx était l’homme de (presque) tous les records, Hinault «le dernier grand patron du peloton », l’homme du contrela-montre (20 victoires dans l’exercice), et Indurain le seul à avoir remporté cinq Tours consécutivement. Le Tour, ses légendes et ses spectateurs ont, en 2020, vu débarquer un zébulon au sourire gourmand pour couper les joues rondes d’un visage tout juste sorti de l’adolescence surmonté d’une houppette indomptable qui sortait du casque. Le Slovène s’affranchissant du droit d’aînesse, déboulonnait son compatriote Primoz Roglic lors du dernier contre-la-montre, remportait l’épreuve dès sa première participation (comme Gimondi, Merckx, Hinault ou Fignon). Un Tour resté dans les mémoires comme l’édition du Covid, courue en septembre, avec des gestes barrières et un nombre limité de spectateurs. Le Tour découvrait un talent qui avait l’audace de l’impatience, la fraîcheur de la nouveauté, offrait un flashback foudroyant à Greg Lemond qui avait plongé Laurent Fignon dans un immense désarroi pour 8 secondes en 1989. Le Tour verrait (vite) grandir ce démiurge. Pogacar a son propre style. Il se hisse sur le Tour comme le coureur ayant remporté le plus d’étapes de montagne (20). Cette année, il a marqué l’édition de son empreinte avec 5 victoires d’étapes (aux Angles, à Gavarnie, au Lioran, au Markstein, à l’alpe d’huez) et deux records lors des montées légendaires du Tourmalet (également flashé à près de 100 km/h dans la descente du «Géant des Pyrénées ») et de l’alpe d’huez. L’an dernier, touché mentalement et physiquement, souffrant d’un genou, il avait vécu une fin de Tour sombre, préoccupé. Cette année, il a retrouvé de l’allant, a oeuvré pour faire une place de choix au Mexicain Isaac Del Toro, son équipier (vainqueur d’étape à Barcelone en début de Tour), porté à l’alpe d’huez (à la veille des Champs-élysées) pour devancer Paul Seixas et le hisser sur le podium. Un coureur au profil d’héritier : « On parlera de la façon dont je l’ai aidé, mais c’est lui qui m’a permis de remporter le maillot jaune. Toute l’équipe m’a soutenu tout au long du Tour. Nils (Politt) et Florian (Vermeersch) ont toujours été présents sur le plat. Tim (Wellens) et Felix (Grossschartner) ont été nos capitaines de route, prenant les décisions partout. Brandon (Mcnulty) nous a aidés depuis le tout début, il ne faut pas l’oublier (malade et contraint à l’abandon lors de la 18e étape). C’était un honneur de rouler pour Isaac. Je l’ai fait avec plaisir et j’ai réalisé combien il est difficile
de travailler pour quelqu’un d’autre. Franchir la ligne d’arrivée avec lui (à l’alpe d’huez) restera un souvenir inoubliable. J’ai fait un très bon Tour, toute l’équipe aussi. Certains de nos concurrents ont eu de la malchance (abandons sur chute du Danois Jonas Vingegaard lors de la 15e étape et de l’allemand Florian Lipowitz lors de la 16e étape). Il peut se passer beaucoup de choses pendant les trois semaines du Tour de France. On a tenu le coup en équipe… » Pour résister au virus qui a tourné et fragilisé le groupe dans la dernière semaine, assommer la concurrence. Tadej Pogacar, coureur hors norme, donne souvent l’impression de se battre contre lui-même et cherche, quand le présent manque de sel, à se mesurer aux figures du passé, aux fantômes porteurs d’exploits et de records. Remco Evenepoel, brillant deuxième, interrogé sur ce qui pourrait lui permettre de gagner une place et devenir le premier Belge sacré sur le Tour depuis Lucien Van Impe en 1976 a, avec franchise, répondu : « Que “Pogi” ne prenne pas le départ. »
« Les détails qui comptent »
Tadej Pogacar, un coureur au sommet de son art : « Je dois dire que, cette année, j’ai eu l’impression de ne pas progresser beaucoup. Depuis 2024, je dirais que les chiffres sont là, mais on acquiert plus d’expérience, on gère les choses différemment, ce sont juste de petits détails qui s’améliorent. Peutêtre que les chiffres sont à peu près les mêmes depuis deux ans, mais ce sont parfois les détails qui comptent, ainsi que l’état d’esprit, les émotions et tout le reste. Je pense que c’est là que je progresse beaucoup et que je tire des leçons de mes expériences. » Et maintenant? Face à Pogacar se dressent encore des défis sur le Tour : une sixième victoire attendue (rendezvous en 2027 au départ d’édimbourg), le record de victoires d’étapes sur le Tour (seuls le Britannique Mark Cavendish, 35, le Belge Eddy Merckx, 34, et Bernard Hinault, 28, le devancent), le record de victoires d’étapes sur un Tour (8 pour Charles Pélissier en 1930, Eddy Merckx en 1970 et 1974, Freddy Maertens en 1976), porter le maillot jaune du premier au dernier jour (comme Ottavio Bottecchia en 1924, Nicolas Frantz en 1928, Romain Maes en 1935 et Jacques Anquetil en 1961). Et ailleurs : remporter un Tour d’espagne qui lui permettrait de rejoindre Anquetil, Gimondi, Merckx, Hinault, Contador, Nibali, Froome et Vingegaard, les coureurs ayant remporté les trois grands tours (Italie, France, Espagne, dans l’ordre du calendrier), Paris-roubaix (il a terminé 2e des deux dernières éditions), un titre olympique (3e à Tokyo en 2021), le record des titres mondiaux (il en compte deux, sera le grand favori à Montréal le 27 septembre), voire le record de l’heure. Mais il a déjà tellement gagné… Eddy Merckx avait 29 ans lors de son cinquième Tour de France victorieux, Jacques Anquetil, Bernard Hinault et Miguel Indurain, 30. «J’avais 28 ans quand j’ai remporté mon premier Tour de France. Il a 27 ans maintenant, vous pouvez faire le calcul… La clé ? La motivation. Physiquement, il pourrait le faire pendant encore dix ans, peut-être qu’il pourrait remporter quinze Tours de France, mais je suis sûr qu’à un moment donné, mentalement, il n’aura plus la motivation ou le désir de continuer. Donc, c’est une question très personnelle à laquelle il doit répondre», avance Chris Froome, quadruple lauréat du Tour. La Slovénie est candidate au grand départ du Tour de France 2029. Une manière de rendre hommage à l’un de ses meilleurs ambassadeurs et de le pousser à prolonger l’aventure, lui qui, pour l’instant, ne veut pas se projeter au-delà des JO 2028 ? Sur sa route, Tadej Pogacar devra, comme d’autres Maillots jaunes avant lui, continuer à répondre aux questions, vivre avec l’insistance de la suspicion qui accompagne les dominations dans le cyclisme, plus que dans tout autre sport. Le poids d’une histoire frelatée, d’une inconscience longtemps partagée, d’une lourde omerta et d’un entourage hanté par un passé trouble et des affaires de dopage. Les contrôles nocturnes qui se sont invités sur cette édition poursuivaient ce but de crédibilité. Un défi indispensable pour le Tour de France et le cyclisme. Un défi pour Tadej Pogacar et les autres. Un défi plus grand que les records…
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Paul Seixas, bilan d’une première Grande Boucle réussie
27 Jul 2026 - Le Figaro
Gilles Festor
Son rêve de monter sur le podium du Tour de France pour sa première participation a volé en éclats dans les pentes du col de Sarenne samedi. Seul, face à la douleur et dans le silence des derniers kilomètres de l’ascension sans public, Paul Seixas a vu Isaac Del Toro épaulé par Tadej Pogacar s’éloigner inexorablement devant lui. Vidé de ses forces, le Français n’a pu prendre la roue de l’infernal duo alors qu’il s’était mis en tête de déboulonner le Mexicain de la troisième place. Il termine 4e de son premier Tour de France, à 19 ans. Une performance historique à plus d’un titre même si tout n’a pas été parfait.
Une précocité jamais vue
Samedi, peu avant 17 heures au sommet de l’alpe d’huez, il a fini par craquer, le visage plongé dans une serviette pour essuyer quelques larmes, entouré de ses proches et d’une nuée de journalistes. L’étape vient à peine de s’achever et le Lyonnais a concédé 1’50 à Isaac Del Toro au sommet. Tout est joué pour le podium. À chaud, la frustration prend alors le dessus sur sa performance globale. « Je suis forcément déçu de ne pas avoir pu me battre plus que ça pour le podium. Il y a un moment où j’ai atteint mes limites et j’ai craqué. J’ai essayé d’être plus fort que d’habitude mais j’ai explosé », confie-t-il, le visage livide avant de se projeter : « Dans quelques jours quand je regarderai derrière moi, ce sera forcément une fierté. » Il pourra effectivement bomber le torse. Jamais, depuis 1937, un coureur aussi jeune n’avait grimpé si haut au classement général. À 19 ans et 297 jours, Seixas est également devenu le plus jeune porteur d’un maillot distinctif, celui du meilleur jeune, au soir de la 14e étape. Il termine à sa place. «Les trois coureurs devant lui étaient tout simplement plus forts», reconnaît Mathieu Charpentier, le directeur général délégué de l’équipe Decathlon CMA CGM. « Honnêtement, avant le départ, si on nous avait expliqué ça, qu’il serait en lutte pour le Tour de France, avec deux équipiers dans la montée finale, on aurait vraiment souri, on peut être fier de ce qu’il a accompli », relance le dirigeant. « On s’était fixé un top 5, avoue Dominique Serieys, le grand patron de l’équipe comblé : la première des priorités était d’amener Paul à Paris… »
Une régularité exceptionnelle
C’est dans ce domaine que Seixas aura le plus impressionné. Un vrai métronome. Une course maîtrisée, réfléchie, le regard fixé sur son capteur de puissance pour veiller à ne jamais se mettre dans le rouge. Seixas, qui n’avait jamais disputé de course de plus de huit jours, a privilégié la gestion de son effort à une prise de risque plus incertaine. Il s’est mis en danger une seule fois lorsque l’équipe a tenté de déstabiliser Del Toro dans le final de l’étape reine. « Paul nous a dit qu’il se sentait bien. Donc, nous avons décidé d’y aller mais Del Toro n’a pas craqué. Il était très fort. » Le seul petit goût d’inachevé d’une Grande Boucle au cours de laquelle le jeune Français, leader assumé au mental d’acier, sera entré à neuf reprises dans le top 10 des étapes et même deux fois sur le podium (3e au Lioran et au Markstein). Sa plus mauvaise place au classement général fut 10e.
Une préparation très perturbée
Faut-il le rappeler, le Rhodanien n’était pas en pleine possession de ses moyens au grand départ en Espagne. Un élément à prendre en compte à l’heure du bilan. Le 13 juin, il avait été victime d’une grosse chute dans le Tour Auvergne-rhône-alpes. Ses blessures (abrasions aux mains, aux genoux et aux coudes) ont fait même peser de sérieux doutes sur sa participation au Tour. « Cette semaine sans vélo pour sa préparation a compté », a souligné son entourage. L’avant-veille du départ, le Français était apparu avec un bandage au bras gauche, séquelles d’une nouvelle chute survenue lors d’une reconnaissance à Barcelone. L’équipe a aussi révélé qu’il avait été victime d’un rhume en début de course. Ce qui explique l’usage, comme Jonas Vingegaard, d’un masque au départ et à l’arrivée des étapes lorsqu’il était au contact du public ou des journalistes.
Le manque d’un moment fort, d’une attaque
Les esprits un peu chagrins diront que Seixas n’est pas passé à l’offensive une seule fois en trois semaines. Ils n’ont pas tout à fait tort. Il a été le seul membre du top 5 à ne pas avoir tenté sa chance en solitaire avec une accélération. Pas d’attaque franche pour marquer de son empreinte l’édition 2026 et avoir son moment à lui. Le jeune prodige a les défauts de ses qualités : un coureur dans la mesure et le calcul, davantage dans la gestion que dans l’action. « Vous connaissez son panache, il aime se faire plaisir et s’il ne l’a pas fait, c’est qu’il était au maximum», nuance Mathieu Charpentier. « Je crois qu’on l’a peut-être vu un peu trop beau au début du Tour. Ce n’est pas lui, c’est nous qui nous sommes trompés sur sa valeur. Tout le monde s’est laissé impressionner » ,a tranché auprès du site Cyclism’actu Bernard Thévenet.
La « seixasmania » naissante
Incontestablement, Paul Seixas est devenu le chouchou du public français orphelin d’une vraie tête d’affiche depuis les retraites de l’immense Romain Bardet, du flamboyant Thibaut Pinot et au moment où Julian Alaphilippe, l’éclatant puncheur, s’apprête à tirer sa révérence en catimini. Très populaire, le grand espoir du cyclisme tricolore a basculé dans une nouvelle dimension médiatique en trois semaines : à Gavarnie, il s’est entretenu avec Emmanuel Macron, puis on l’a vu saluer brièvement Édouard Philippe. En Espagne, le chanteur du groupe The Offspring a même demandé à prendre une photo avec le nouveau phénomène du peloton ! Mais parler d’une « seixasmania » au bord des routes, devant le bus de l’équipe avant et après les étapes est, en revanche, un peu prématuré. « Je pense que ça basculera quand il y aura sûrement une performance majuscule, on l’espère le plus vite possible », avait reconnu dans nos colonnes Mathieu Charpentier avant la 13e étape. Le Français, focalisé sur sa récupération, a été très protégé par son équipe, peut-être un peu trop, et l’émotion a peu transpiré. Mais cette stratégie de communication a été totalement assumée par les dirigeants. « Je ne suis pas sûr qu’il soit éloigné du public. En revanche, il est un peu éloigné des médias, mais comme les médias ont le même objectif que nous, à savoir que Paul performe, tout le monde le comprend parfaitement », avait confié au Figaro le dirigeant à propos d’un diamant qui n’a pas fini d’être poli. Mais qui brille déjà de mille éclats.
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Trois Français dans le top 10, mais aucune victoire d’étape
27 Jul 2026 - Le Figaro
G. F.
Le livre du Tour de France 2026 s’est refermé dimanche avec une fête dans les rues de Paris et le quartier de Montmartre. La 21e étape, raccourcie de 44 km entre Thoiry et la capitale pour permettre le redéploiement des forces de l’ordre luttant contre les incendies en Nouvelle-aquitaine, a couronné un exceptionnel Mathieu van der Poel (Alpecin-premier Tech) qui a résisté in extremis au retour du peloton pour arracher sa deuxième victoire dans le millésime 2026. Il n’y a donc pas eu de place pour les Bleus au palmarès de la 113e édition. Seules les Grandes Boucles 1926 et 1999 s’étaient achevées sans la moindre victoire française. Pas de bouquet sur la ligne d’arrivée mais des places d’honneur au classement général qui témoignent malgré tout de la bonne santé du cyclisme bleublanc-rouge. Le meilleur bilan depuis 2014 lorsque Jean-christophe Péraud avait terminé 2e derrière Vicenzo Nibali, suivi de Thibaut Pinot, 3e, et Romain Bardet, 6e. Paul Seixas (Decathlon CMA-CGM), 4e, emmène cette fois le tir groupé tricolore avec Lenny Martinez (Bahrain Victorious) juste derrière et le discret Jordan Jegat (Totalenergies), qui clôture le top 10, à 33’21’’ du quintuple vainqueur, Tadej Pogacar. Le Slovène finit entouré des lauréats des maillots distinctifs sur la plus belle avenue du monde : l’équatorien Richard Carapaz avec le maillot à pois de meilleur grimpeur, le Danois Mads Pedersen avec le maillot vert et le Mexicain Isaac Del Toro avec la tunique blanche du meilleur jeune.
CLASSEMENT GÉNÉRAL :
1. Pogacar (SLO/UAD) 72 h 53’44 ;
2. Evenepoel (BEL/RBH) à 6’26 ;
3. Del Toro (Mex/ UAD) 9’42 ;
4. Seixas (FRA/DCT) 11’56 ; 5. Martinez (FRA/TBV) 13’02 ; 6. Skjelmose (DAN/LTK) 14’59 ; 7. Ayuso (ESP/LTK) 17’48 ; 8. Carapaz (EQU/EFE) 20’00 ; 9. Pidcock (G-B/Q36) 29’28. ; 10. Jegat (FRA/TEN) 33’21…
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