Tour de France - Les moments clés d’une Boucle ultradominée


Chaleur étouffante, incendies, «Seixasmania», tests antidopage… Les journalistes de «Libé» reviennent sur les faits marquants de cette édition remportée, sans suspense, par Tadej Pogacar, dimanche.

27 Jul 2026 - Libération
Par Quentin Girard, Julien Lecot et Coppélia Piccolo Envoyés spéciaux sur le Tour 
Photos Boby

Si le suspense pour la victoire finale a été vite éteint, le Tour n’a pas manqué de rebondissements sportifs et climatiques pendant plus de trois semaines, jusqu’à la 21e étape, dimanche, à Paris. Les envoyés spéciaux de Libé font le bilan.A Paris dimanche, impossible de rater la «Seixasmania».

Canicule 
Le maillot jaune

Le peloton a été écrasé par la chaleur. Après vingt jours de course, la température moyenne pendant les étapes s’établissait à 29,3 °C, selon le site spécialisé ProCyclingStats. Loin, très loin, devant le précédent record de 25,9 °C atteint en 2022. «Un four», «un sèche-cheveux envoyé en plein visage» : arrivée après arrivée, ceux qui avaient encore un peu d’énergie y allaient de leur métaphore. D’autres passaient la ligne en titubant, complètement déshydratés, au bord du malaise, et ­s’effondraient de fatigue dans des bains glacés.

Entre une étape raccourcie pour une vigilance rouge canicule et deux autres perturbées par les incendies, les forçats de la route ont pris en pleine face la réalité du réchauffement climatique. Au sein du peloton, certains s’interrogent sur l’avenir d’une compétition courue en juillet. «Si ça ne tenait qu’à moi, je changerais tout le calendrier», réagissait à mi-parcours Tadej Pogacar, l’un des rares à prendre position publiquement sur le sujet, quand le syndicat des coureurs appelait à trouver une solution avant la saison prochaine «pour protéger la santé des athlètes». Parmi les propositions sur la table : faire partir les étapes beaucoup plus tôt. L’organisateur, ASO, refuse pour le moment d’envisager tout changement majeur et prône «l’adaptation» au cas par cas, comme le dernier dimanche, où le parcours a été réduit. Les enjeux financiers (villes d’accueil, droits TV, caravane publicitaire) sont immenses.

Paul Seixas 
Au bout de lui-même

La première participation de Paul Seixas était très attendue. Beaucoup craignaient que le jeune prodige français se soit lancé dans le grand bain trop tôt et que la machine à laver du Tour ne le lessive. Au final, c’est une incontestable ­réussite, mais que ce fut dur ! Les derniers jours dans les Alpes ont été terribles pour le leader de la Decathlon CMA CGM qui est allé «au bout de lui-même». Physiquement, ça a été très éprouvant. Mentalement aussi. La «Seixasmania» des spectateurs et des médias n’a pas semblé toujours facile à vivre, en témoignent plusieurs fois son émotion et son besoin d’être réconforté par ses parents. A 19 ans, le futur champion n’est encore qu’un enfant, et tant mieux.

Si Seixas a surtout essayé de suivre les meilleurs, le grimpeur a su échapper aux chutes graves et rester presque jusqu’au bout dans la course pour le podium, bien aidé par un collectif solide. En terminant 4e du général et deuxième au maillot blanc derrière Isaac Del Toro (22 ans), il a montré qu’il méritait les espoirs placés en lui tout en gardant une vraie marge de ­progression.

L’autre bon résultat tricolore est venu de Lenny Martinez, dont on oublie parfois qu’il n’a que 23 ans. Le grimpeur de poche de la Bahrain-Victorious était là officiellement pour les pois et une étape et il a joué le général, terminant 5e. Il aura peut-être un regret : ne pas avoir tout donné dans l’Alpe d’Huez et voulu un peu trop jouer au plus malin avec Richard Carapaz, pour finalement se faire manger par ­Pogacar. A part eux, les Français auront eu du mal à exister. Pour la première fois depuis 1999 et les ­débuts de l’ère Armstrong, aucun n’a gagné une étape.

Maillots 
Une course haletante

La tunique jaune privatisée par ­Pogacar après six petits jours de course, il a fallu trouver d’autres sources d’amusement. Heureusement, les batailles pour les autres maillots distinctifs auront été bien plus divertissantes. Celle pour le maillot vert nous a offert un duel de style : les meilleurs sprinteurs du peloton d’un côté qui jouaient des coudes dans les sprints massifs, et Mads Pedersen de l’autre, moins rapide, mais bien meilleur grimpeur. Le Danois s’est glissé dans toutes les échappées pour faire le plein de points sur les sprints intermédiaires nichés entre deux ascensions. Une recette payante.

Les sommets des Vosges et des ­Alpes nous ont offert un autre duel. Pendant toute la dernière semaine, Valentin Paret-Peintre et Richard Carapaz ne se sont pas quittés. Le Français rêvait de se couvrir de pois rouges à Paris. Il s’est finalement pris une claque et a fini en larmes, battu par un énergique Equatorien qui remporte finalement deux étapes alpines en sus.

Antidopage 
Des tests nocturnes ­polémiques

Les contrôles antidopage peuvent être menés de jour comme au clair de lune, au départ comme à l’arrivée. Sur les vélos comme sur les coureurs eux-mêmes. Mais certains tests sanguins et urinaires suscitent la polémique plus que d’autres. Ce fut notamment le cas pour ceux ­menés auprès de Jonas Vingegaard et Tadej Pogacar, dans la nuit de ­samedi 18 au dimanche 19 juillet. 2 heures du matin pour le premier ; 5 heures pour le second. Des mesures exceptionnelles et très rares au nom de «soupçons graves et concordants» à l’encontre des sportifs, mais décriés par une partie du ­peloton. «Inhumains», «scandaleux», «irrespectueux». Certains ont même laissé entendre que le réveil nocturne subi par le Danois pourrait être la cause de sa chute qui l’a contraint à l’abandon.

Alors que la polémique retombait à peine, tous les coureurs encore en lice ont fait l’objet d’un contrôle ­antidopage lundi 20 juillet. A des horaires plus traditionnels cette fois. C’est comme si «une ambiance de 98» flottait dans l’air. L’agence de contrôles internationale pourrait mettre plusieurs semaines à publier des résultats – elle ne communiquera que si certains sont positifs. Officiellement, les équipes se ­félicitent de tout ce qui donne de la crédibilité à leur sport. Mais ­depuis 2015, les plus de 7 000 contrôles réalisés pendant le Tour sont tous revenus négatifs. Ne s’agit-il pas d’une immense perte de temps ? Les tricheurs n’ont-ils pas toujours de l’avance ? Et la question n’est-elle pas la surmédicalisation des coureurs et l’utilisation de ­produits, légaux, toujours plus ­performants ?

Tadej Pogacar
Le plus grand

En 2025, lors de son quatrième ­triomphe, Tadej Pogacar était apparu souvent fatigué, grognon, ennuyé de lui-même et de tout ce barnum : un roi sans divertissement. Cette année, au contraire, au fil des conférences de presse qu’il devait donner chaque soir, le Slovène de 27 ans a été souriant, blagueur, manifestement heureux. D’un point de vue sportif, l’ultradomination du leader d’UAE Emirates XRG a pourtant été la même. Dès son succès lors de la troisième journée, aux Angles, dans les Pyrénées, il ne faisait aucun doute que, sauf chute, il n’avait pas d’adversaire à sa hauteur. Aucun d’ailleurs n’a vraiment jamais osé le titiller ni suivre ses attaques. L’ascendant est physique mais aussi mental. Le peloton est soumis, résigné, ou se trouve d’autres objectifs pour exister.

Avec ce cinquième Tour et à 27 ans, Tadej Pogacar est le plus jeune à égaler le record détenu par Anquetil, Hinault, Merckx et Indurain. En plus du classement général, il a remporté cinq étapes. Il a gagné où il voulait, quand il le voulait, explosant au passage les temps des ascensions du Tourmalet et de l’Alpe d’Huez. Jusqu’où ira-t-il alors qu’il peut d’ores et déjà réclamer le titre de plus grand cycliste de tous les temps ? Devant les micros, il aime jouer les lutins inconséquents, revendiquant son ignorance de l’histoire de son sport. Difficile à croire tant il se comporte comme un ogre ensuite sur son vélo et vise les bouquets les plus symboliques.

Lance Armstrong a affirmé récemment que le véritable record sur le Tour était ses sept victoires (qui lui ont été retirées). Au même âge que le Slovène, l’Américain n’en avait aucune. Nul doute que Pogacar le sait et qu’il y trouvera la motivation de revenir.

***


Dimanche, il fallait arriver tôt pour 
espérer apercevoir les coureurs rue Lepic.

Montmartre bondé et en folie pour la dernière

A travers les dédales de la rue Lepic, les coureurs de la Grande Boucle ont pédalé dimanche dans un Paris débordant de bonne humeur.

On retiendra l’image d’un Julian Alaphilippe qui a pris le temps de taper des mains dans la montée pour ce qui pourrait être sa dernière sur la Grande Boucle.

27 Jul 2026 - Libération
JULIEN LECOT et COPPÉLIA PICCOLO

Des pois, partout. Et des gens en dessous. Dimanche, la rue Lepic qui mène au Sacré-Coeur est blanche et rouge. Il y a bien quatre ou cinq rangées de spectateurs le long des barrières, et d’autres encore perchés sur des poteaux, sur des barrières, sur le toit d’un restaurant, bref sur tout ce qui permet d’apercevoir les pavés, et les coureurs qui passent dessus. Un type tente de prendre de la hauteur et écrase une jardinière. Les huées fusent. Il rigole. Un autre descend une bière cul sec. Ovation générale. Une fanfare lance les Corons. Tout le monde reprend en coeur. Des scènes similaires se répètent ainsi tous les dix mètres. Un bon kilomètre de douce folie.

Champagne. L’an passé, selon la mairie de ­Paris, 180 000 furieux s’étaient rassemblés malgré la pluie pour voir le Tour de France passer pour la première fois de son ­histoire à Montmartre. Au doigt mouillé, et à la difficulté de ­passer dans la foule, ils étaient au moins aussi nombreux dimanche sur la ­colline pour dire au revoir à la Grande Boucle. Tout contre les barrières, Nicolas et son fils, Lony, 12 ans, bougent à peine lorsqu’on leur tape sur les épaules. Et ça ne sert à rien de crier, des Marseillaises rendent tout dialogue impossible. Ils nous aperçoivent enfin quand une bouteille de champagne, puis une deuxième, est sabrée juste au-dessus de notre tête. Ça rafraîchit.

Les Normands sont partis dès potron-minet. A 10 h 30, ils ont installé les chaises de camping au 80 de la rue Lepic. Ce numéro, et pas un autre, parce que «c’est ici que Wout Van Aert a attaqué l’année dernière», lâche le père, avant d’être englouti sous une marée humaine de pois rouge et blanc. On ne les retrouvera pas. Une autre famille a fait les comptes : en arrivant avant 14 heures (pour un passage des coureurs à 19 heures), on s’assurait d’être au deuxième rang. Après 15 heures au troisième. Ensuite, il fallait faire plus d’1m90 pour voir ­quelque chose. Emilie, Belge de 21 ans devenue fan de vélo grâce à la série Netflix sur le Tour, n’aperçoit que des crânes. Elle souffle : «Je suis arrivée trois heures trente avant le peloton et je pensais que j’étais large…»

Plus loin, Enzo, 22 ans, qui tient sur la pointe des pieds sur un rebord de fenêtre, gigote. «Il faut changer de position pour ne pas avoir de crampe.» Et puis, même si ça tire un peu, «ça vaut la peine». De là-haut, celui pour qui «le Tour de France est une institution qui se transmet de père en fils» voit toute la rue, «pile au moment où ça commence à devenir bien raide». Sa main lâche un barreau pour en agripper un autre. La montée de Montmartre n’est pas «encore aussi iconique que celle de l’Alpe d’Huez», mais elle a «ce truc en plus». «Rive droite comme rive gauche», les bobs à pois comme les bières virevoltent. On chante à bâbord, à tribord. Chaque voiture est acclamée à en perdre les tympans. Et ce n’est rien à côté des coureurs.

Demi-roue. A trois reprises, ils auront eu le droit à ce spectacle. A ces applaudissements qui tentent de rivaliser avec le bruit assourdissant des roues qui claquent sur les pavés. A ces rues étroites bondées du trottoir aux terrasses qui tremblent lors de leur passage. Les premiers sont passés grimaçants, les derniers le sourire aux lèvres. On retiendra l’image d’un Julian Alaphilippe qui a pris le temps de taper des mains dans la montée pour ce qui pourrait être sa dernière sur la Grande Boucle. C’est finalement Mathieu Van der Poel qui l’a remporté sur les Champs, d’une demiroue d’avance devant les sprinteurs. Tadej Pogacar aura tenté le coup, sans succès. Il se consolera avec son cinquième maillot jaune.

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