« Ce qui nourrit, ce sont les amitiés »


Nicolas Prodhomme (à gauche) et Paul Seixas après la 
victoire du premier lors de la 5e étape du Tour des Alpes 2025. 
Paul Seixas (au premier plan) et Nicolas Prodhomme à l’entraînement, 
mercredi, près de Bromont (Canada).

Courant continu

Chez Decathlon-CMA CGM et chez les Bleus, Nicolas Prodhomme et Paul Seixas ont noué un lien précieux, grâce auquel ils s’élèvent l’un et l’autre.

«Dans nos discussions, je le trouvais mature et réfléchi. 
Parfois, j’avais l’impression qu’on avait deux ou trois ans d’écart, 
alors qu’il y en a presque dix»
   - NICOLAS PRODHOMME

«Je trouve qu’il y a une confiance mutuelle entre eux, 
maintenant ils se connaissent parfaitement. 
Chacun connaît les qualités ou les défauts de l’autre, 
c’est important» 
   - JULIEN JURDIE, LEUR DIRECTEUR SPORTIF
     CHEZ DECATHLON CMA-CGM

26 Sep 2026 - L'Équipe
THOMAS PEROTTO

MONTRÉAL (CAN) – À 18 ans, Paul Seixas disputait ses premiers Mondiaux au Rwanda avec les Bleus, déjà escorté des plus grands espoirs pour le cyclisme français. À 18 ans, Nicolas Prodhomme était encore électricien, en apprentissage, avec un salaire de 600 euros par mois et à peine un capteur de puissance sur son vélo. Le lien entre ces deux coureurs n’était peut-être pas le plus évident à tisser. Tout semblait les éloigner sur le papier mais tout a fini par les rapprocher dans la réalité.

Le maillot a changé ces derniers jours mais pas l’attache ni les rôles. Seixas, 20 ans depuis jeudi, et Prodhomme, neuf de plus, chez Decathlon-CMA CGM comme en équipe de France, sont devenus inséparables ou indissociables. Le Tour de France 2026 a agi comme un miroir grossissant à propos d’une relation à la fois sportive et plus personnelle. Sur la route, l’un allait souvent avec l’autre.

Le point fondateur de la relation serait le Tour des Alpes en avril 2025, lorsque Seixas avait laissé gagner Prodhomme sur une étape, et le point consolidateur la dernière Grande Boucle où le second a épaulé à la perfection le premier. L’histoire a en fait un poil plus d’ancienneté. « Avant de passer professionnel, j’ai fait une année au VC Villefranche Beaujolais (2020), le club où Paul a fait ses débuts. J’entendais beaucoup parler de lui, je l’avais croisé quelques fois, raconte Prodhomme. Les parents de ma copine habitent dans le Beaujolais et ils connaissaient bien les parents de Paul. » En janvier 2025, les deux hommes se retrouvent à La Nucia, en Espagne, lors d’un stage où ils sont les deux seuls grimpeurs du groupe. « C’est là qu’on s’est découvert l’un et l’autre, qu’on a vraiment pris du temps ensemble. Ça a lancé notre relation » , réfléchit aujourd’hui Seixas.

Les deux coureurs partagent dans les montagnes au-dessus de Benidorm séances d’entraînement, massages et récupération. Et apprennent à se connaître. « Dans nos discussions, je le trouvais mature et réfléchi. Parfois, j’avais l’impression qu’on avait deux ou trois ans d’écart, alors qu’il y en a presque dix. Ça met une claque, ajoute Prodhomme. À 18 ans, j’étais loin de ça, j’ai fait un cursus différent. J’ai toujours eu un retard de professionnalisme. Dans ma carrière, ce sont toujours les jeunes qui m’ont a ppris des trucs. »

Quand les deux coéquipiers se lancent dans l’échappée de la 5e étape du Tour des Alpes, le 25 avril de la même année, 85 kilomètres en tête à deux, la victoire semble promise au jeune prodige, ainsi qu’en a décidé l’équipe Decathlon, car c’est le sens de l’histoire. Pourtant… « Ce jour-là, au moment de faire le dernier choix, j’ai vu qui il était humainement, j’ai vu qu’on avait les mêmes valeurs, retrace le Normand. Il m’a dit qu’il savait que je n’avais jamais gagné, donc ça lui a semblé normal de me laisser la victoire. Il savait qu’il aurait d’autres occasions, il était lucide sur ses capacités. Ça a renforcé nos liens très clairement. Ce qui nourrit sur le vélo, ce sont les amitiés. »

Après le déclic du Tour des Alpes, Prodhomme et Seixas se retrouvent ensuite assez tardivement, aux Championnats d’Europe en Drôme-Ardèche, début octobre, où le jeune leader décroche la médaille de bronze, puis au Tour de Lombardie, pour une septième place de Seixas pour son premier Monument. « Aux Championnats d’Europe, je lui ai donné des conseils, je l’ai trouvé généreux mais je lui ai aussi dit que c’était à moi de rouler, de le protéger et de le placer, se souvient Pro

dhomme. Il s’était affirmé comme le numéro 1 en quelques mois, par son comportement dans l’équipe et ses résultats. » En 2026, de la Faun Ardèche Classic au Tour du Pays basque, en passant par Liège-BastogneLiège, le Tour Auvergne - Rhône-Alpes et tous les stages en altitude, le programme de l’un est souvent le programme de l’autre, signe d’une relation privilégiée et du besoin pour Seixas de compter sur son aîné. « Je trouve qu’il y a une confiance mutuelle entre eux, maintenant ils se connaissent parfaitement, note Julien Jurdie, leur directeur sportif chez Decathlon CMA CGM. Chacun connaît les qualités ou les défauts de l’autre, c’est important. »

Le rôle de Prodhomme pendant son premier Tour de France a énormément plu à Seixas et les liens se sont encore plus resserrés. « C’était ma valeur sûre, confiait Seixas, fin juillet. Quand je lui demandais de faire quelque chose, même pendant les sprints, il était là, il le faisait. Il s’est sublimé. Quand il restait 15 mecs, il était là, pareil quand il en restait 10 ou 5. Ces mecs-là, je les aime. »

Leurs copines respectives, Manon et Camille, ont d’ailleurs appris à se connaître avec le temps, notamment sur quelques stages en altitude ou détours en Savoie, et la relation s’est logiquement construite, aussi, en parallèle des moments purement sportifs. Les plus «vieux» faisant même réviser à la copine de Seixas ses examens oraux au printemps dernier. Les deux coureurs étaient aussi tous les deux aux Arcs, entre le 24août et le 4septembre, pour un dernier stage avant ce mois de septembre chargé.

Ils étaient tous les deux encore dans la même chambre cette semaine

Très en jambes pour aider son leader, Prodhomme a aussi un rôle mental et rassurant au quotidien. « Il lui apporte son calme, estime encore Jurdie. Paul est parfois un peu fougueux, il découvre le World Tour, il est encore en plein apprentissage, certes à vitesse XXL, mais il a besoin d’avoir, autour de lui, des garçons qui maîtrisent parfaitement l’environnement émotionnel. Nico possède cela, il peut le tempérer et lui faire passer les bons messages. »

Quelques fois, pendant le Tour, Prodhomme n’a pas hésité à remonter gentiment les bretelles de son leader. « Certains ravitos, il fallait redescendre à la voiture pour chercher des bidons et j’étais là pour ça, donne pour exemple le Normand installé en Savoie. Je lui disais: “Je me fais mal aux jambes pour toi, donc prends vite le bidon, ne réfléchis pas deux fois”. La musette m’empêche d’avoir les deux mains sur le guidon, une situation moins sécurisante et plus dure, donc j’attends de lui qu’il fasse vite, qu’il ne me dise pas: “Ah non, j’aurais préféré ça ou ça”. On réajustera plus tard, mais pas à ce moment-là. » Seixas, qu’il faut brusquer parfois pour être à l’heure où ne pas oublier le planning, en est conscient et loue le rôle joué par son aîné: « Il a quelque chose que seuls quelques équipiers ont, c’est ce supplément d’âme quand il s’agit de se sacrifier. Tout le monde ne sait pas faire ça, et c’est vraiment beau à voir. »

« Au Tour, j’ai pris très peu d’échappées pour essayer de lui donner la sérénité dont il avait besoin, de la lucidité aussi. J’avais les jambes pour faire top 10 au général, je pense, et je n’ai jamais pensé à moi. Je savais que j’étais là pour Paul. Son choix au Tour des Alpes a beaucoup joué sur le fait que je me suis sacrifié sans arrière-pensée pendant ce Tour » , ne cache pas Prodhomme, qui était encore avec lui en chambre cette semaine dans la banlieue de Montréal. Le binôme a beaucoup grandi. La course en ligne des Mondiaux peut être une marche de plus dans leur relation.

***

Un défi insurmontable ?

Réputé plutôt pour des puncheurs-grimpeurs, le circuit montréalais de la course en ligne des Championnats du monde n’a pas refroidi Mathieu van der Poel, qui a des arguments pour survivre aux douze ascensions de la voie Camillien-Houde demain.

«Ce sera une course intense qui permettra aux coureurs 
de Classiques de se rapprocher des grimpeurs»
   - MA'THI'EU VAN DER POEL

26 Sep 2026 - L'Équipe
DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL LUC HERINCX

MONTRÉAL (CAN) – Plus affûté qu’au printemps, Mathieu van der Poel a toujours la bouille des on grand-père mais le menton moins arrondi que « Poupou ». Le champion du monde en 2023 a confirmé qu’il avait fondu cet été par une diète et l’augmentation de ses charges d’entraînement.

« Peut-être qu’il a ce Mondial en tête depuis longtemps, en tout cas il ne vient pas pour visiter le pays » , se méfie le sélectionneur des Bleus, Thomas Voeckler.

Vainqueur dimanche de la dernière étape du Tour du Luxembourg au bout d’un raid en solitaire de 175 km, le Néerlandais de 31 ans a concédé lors d’une conférence de presse en banlieue de Montréal, jeudi soir, qu’il avait voulu s’infliger ce jour-là « une séance d’entraînement intense, car le reste du parcours au Luxembourg s’ était avéré moins difficile que prévu » .

Le pur-sang trépigne dans son box mais sa résistance face aux grimpeurs (Remco Evenepoel, Isaac del Toro et Paul Seixas) questionne. Peut-il survivre aux 3 803 m de dénivelé positif d’un circuit qui n’a pas vu triompher un pur puncheur sur le Grand-Prix de Montréal depuis Greg Van Avermaet en 2019 ?

« Pour un coureur de son profil qui ne serait pas van der Poel, on se serait peut-être dit : “Oh mais qu’est-ce qu’il vient faire là ?”, expose Voeckler. Sauf que van der Poel est unique. Quand il a décidé quelque chose… Souvenez-vous quand il termine 2e du contre-la-montre du Tour de Suisse : qui aurait pensé le matin même qu’il allait le faire à fond et terminer à quelques dixièmes de Pogačar ? Personne à part lui. »

À la différence du Grand Prix canadien, une première boucle plate de 103 km sera à l’avantage du Néerlandais demain avant l’entrée sur le circuit montréalais couru douze fois (contre seize sur le Grand Prix). La voie Camillien Houde concentre alors toute l’attention. Avec 1,6 km à 7,7 %, cela ressemble à la montée de Montjuic (1,6 km à 9,3 %) qui avait mis en échec van der Poel dès sa première ascension sur la 2e étape du Tour de France à Barcelone cette année. « C’est très différent d’un Championnat du monde, notamment la distance et la façon dont cela se court en circuit, assure van der Poel. Comme je l’ai dit, je ne suis pas un des plus grands favoris mais j’ai quand même une chance de gagner si tout va bien. »

L’octuple vainqueur de Monuments mise notamment sur sa durabilité : « Ce sera une course intense qui permettra aux coureurs de Classiques de se rapprocher des grimpeurs. Quand je suis en forme, plus c’est dur, mieux c’est, car après une course difficile je peux encore rouler à mon niveau de puissance habituel. »

Si ce n’est l’Amstel Gold Race en 2019, van der Poel n’a jamais remporté une grande épreuve avec la répétition d’une montée aussi longue et aussi raide, digne d’une Ardennaise. Autour des quatre minutes d’effort, cette côte se rapproche de la Redoute (1,7 km à 9 %) sur Liège-Bastogne-Liège – dont il a déjà terminé 3e en 2024 –, en moins dur mais à de multiples reprises. Le Néerlandais n’avait pas été échaudé non plus par le parcours des Mondiaux 2024 à Zurich, avec des côtes plus difficiles et un dénivelé positif impressionnant (4 470 m). Van der Poel s’était déjà allégé d’un kilo pour terminer 3e derrière Tadej Pogačar et Ben O’Connor.

En étendant son empire aux Classiques et en l’attaquant sur les montées les plus longues, comme le Vieux Quaremont au Tour des Flandres, le Slovène a d’ailleurs poussé van der Poel à travailler plus dur et différemment. Après l’avoir endurci, Pogacar ne sera pas là demain, ce qui lui laisse de grandes chances.

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