EQUIPE DE FRANCE Zinédine Zidane, des silences et un moteur
PHOTO FRANCK FIFE. AFP
A la veille du premier match des Bleus de la mandature de leur nouveau sélectionneur, vendredi contre la Turquie, revue des enseignements déjà livrés par le rassemblement à Clairefontaine. Entre fantômes et fantasmes.
Même lors de ses succès à répétition au Real Madrid,
il sera resté une sorte de mystère ambulant,
hors de portée de la pression ou des honneurs.
24 Sep 2026 - Libération
Par Grégory Schneider
Les morts et les vivants. Vendredi, les Bleus de Zinédine Zidane disputeront en Turquie leur tout premier match au Kocaeli Stadium d’Izmit, à 100 kilomètres d’Istanbul plein est. Et l’équipe de France est plongée dans une faille spatiotemporelle qu’Estéban Lepaul habite en continu. Fils de Fabrice, disparu dans un accident de voiture en 2020 alors qu’un premier crash avait déjà stoppé l’ascension prometteuse de l’excellent joueur qu’il était en 1997, le néo-international et attaquant du Stade rennais explique souvent qu’il ne marche plus seul. D’abord à ses proches, ou dans l’intimité des vestiaires du SAS Epinal ou de l’US Orléans, à l’échelon amateur. Puis à quelques journalistes intrigués par son éclosion tardive (24 ans à l’époque) au SCO Angers durant l’hiver 2025 : le natif d’Auxerre (Yonne) ne rechigne pas à aborder publiquement le sujet, semblant même y trouver un équilibre très personnel, entre la paix de l’esprit et le sentiment de connexion.
Enfin, Lepaul en a reparlé mardi. En majesté. Clairefontaine, une équipe de France qu’aucun joueur évoluant encore comme lui en amateur à 22 ans ne voit et une assemblée électrisée par Zidane, obnubilée par l’objectif de substantialiser et nourrir le mythe, c’est-à-dire obtenir quelque chose lors du tout premier rassemblement sous l’égide du nouveau sélectionneur.
CULTIVER LE SACRÉ
Quand Lepaul a parlé de lui, les présents ont pourtant tendu l’oreille. Et plutôt deux fois qu’une. «Vous savez, quand vous avez un père qui a connu le football de haut niveau, la Ligue des champions [avec l’AJ Auxerre], quelqu’un pour qui l’équipe de France représentait quelque chose aussi sans qu’il y arrive… Il y a quelque chose qui s’est transmis dès son plus jeune âge entre lui et moi, il a pris le relais, il m’a accompagné le plus possible et au final, les choses sont bien faites, puisque si je l’ai perdu en 2020 comme vous le savez, sa carrière à lui s’est arrêtée à 24 ans, alors que c’est l’âge où ma carrière à moi a commencé. J’y vois une sorte de passation. Une histoire à finir. Elle est en bonne voie. Maintenant qu’il n’est plus là, [mon père] est mon moteur au quotidien. C’est par ça que je suis animé. Et c’est de là que me vient toute cette force depuis 2020.» Lepaul a raconté ça d’un ton très particulier, peu expressif, et il fallait entendre que la pudeur le disputait à une posture parfaitement naturelle. Puis, l’attaquant rennais a donné aux journalistes ce qu’ils étaient venus chercher. «A notre arrivée [lundi après-midi], on a eu un premier meeting où [Zidane] nous a présenté le staff. Puis, on a eu la séance d’entraînement. Et après ça, on a eu une deuxième réunion d’une dizaine de minutes où il nous a montré une vidéo retraçant l’histoire de l’équipe de France et de tout ce qu’elle a représenté. Le but était de susciter une prise de conscience : les compétitions disputées, là où elle a brillé, l’héritage transmis de génération en génération… On sait tous l’importance [que Zidane] accorde à l’équipe de France. Pour lui, on doit être des acteurs majeurs de l’histoire des Bleus, de ce qui va s’écrire maintenant. Il y en aura d’autres, qui viendront après nous. Mais là, c’est à nous de jouer.» Voire.
Lundi, lors d’une séance devant le but à effectif réduit (douze joueurs présents, les autres au soin ou en chemin) concernant tout le monde et pas seulement les attaquants, le sélectionneur tricolore n’a laissé à personne le soin d’alimenter les joueurs allumant la cage de Jean Butez ou Guillaume Restes. Le maestro ressuscité. La posture y est toujours, le lien avec le ballon aussi et s’il sort du pied un peu moins vite, il retombe indéfiniment où Zidane veut qu’il retombe, sur le bon pied, dans la course quand le récipiendaire prenait la peine d’y mettre un peu de mobilité et ce n’était pas tout le monde.
Comme à la belle époque, son gardien en 1998, Fabien Barthez, choisi par l’entraîneur des Bleus pour s’occuper des portiers, oscillait entre blagues incompréhensibles («Comment ça va les goals volants ?») et application, aimantant les regards par son prestige et son bonheur d’être là. Alors que les entraînements publics avaient lieu sous l’ère Deschamps sur le terrain Pierre-Pibarot, pourvu d’une tribune pouvant abriter les spectateurs invités, Zidane avait expédié tout ce petit monde sur l’aire de jeu Michel Platini, accessible par un devers et qui offre un jeu de perspectives autrement solennel, tout en plongées et en contre-plongées. Un peu comme s’il avait voulu cultiver le sacré.
REPRISE EN MAIN
Et renvoyant à une question écrasante à l’échelle des circonvolutions tricolores : celle de la rupture avec les quatorze années de mandature Deschamps qui l’ont précédé. Ou la question du spectacle de cette rupture. Ou celle des signaux envoyés, dans un contexte énigmatique où le fantasme de Zidane prend toute la place. Il a de beaux jours devant lui, les Bleus ne craignant rien ou presque d’ici au prochain cham
pionnat d’Europe des Nations qui se déroulera en Grande-Bretagne dans vingt mois. Quant à nous, on a beau avoir le nez collé à la vitre, on n’y voit rien. Et puisque Lepaul aura été le seul joueur à s’être exprimé publiquement aux deux ou trois minutes de zone mixte expédiées après l’entraînement de lundi pour permettre aux télés de faire des images, on n’entend rien non plus. Débauché en août de l’équipe cycliste Décathlon CGA CGM où il s’occupait notamment de Paul Seixas, le podologue Marc Retali a été viré après une interview sur RMC où il n’avait pas effleuré le moindre sujet sensible, se contentant de dire son bonheur et sa fierté d’avoir été choisi pour accompagner les Bleus. Une source fédérale, malicieuse : «Il aura compris ce qu’il en coûte de voler trop près du soleil.» Rien de personnel. Il fallait un exemple, le podologue alsacien est passé dans le champ de tir. Et les 22 membres du staff des Bleus choisis par Zidane auront pris l’exacte mesure du «devoir de réserve» de fait inscrit dans leur contrat de travail.
Dans le même ordre d’idée, Zidane a jugé utile de reprendre la main sur les images des conférences de presse des joueurs et de leurs arrivées en «civil» à Clairefontaine au début des rassemblements, la Fédération (FFF) promettant une transmission «rapide» des susdites images aux médias. Les marches du Château s’étant transformés depuis quelques années en catwalk sous l’impulsion de Jules Koundé ou Ibrahima Konaté, les joueurs se défiant par pièces et créations interposées, l’objectif est clairement d’assourdir la portée du défilé, sans l’éliminer non plus puisque la FFF est en partenariat avec Volkswagen, qui amène les footballeurs à Clairefontaine. Lors de sa seule prise de parole avant la conférence de presse obligatoire de veille de match jeudi à Izmit, Zidane a été interrogé làdessus. Il a fait court : «Clairefontaine, c’est Clairefontaine.» Répondant ainsi à demi, comme s’il n’y était pas pour grand-chose. La sacralisation du silence : si le nouveau sélectionneur des Bleus parle bas, il faut bien qu’on tende l’oreille.
On aura vécu un moment rare et même inédit dans l’histoire récente des Bleus : un confrère s’excusant par avance d’une «question qui fâche». Pourtant légitime et pertinente, elle portait sur un éventuel rappel de Karim Benzema (38 ans) sous le maillot tricolore, Zidane ayant par le passé maintes fois mis son poids médiatique dans la balance pour défendre celui qu’il entraînait au Real Madrid et fragiliser le sélectionneur français d’alors, Didier Deschamps, grand fossoyeur de la carrière en bleu de l’attaquant. Amusé, Zidane est alors descendu de son nuage. Pour rassurer le journaliste, et répartir l’empathie entre l’auteur de la question, «mais pourquoi elle me fâcherait?» et Benzema lui-même, «une carrière extraordinaire», avant de fermer la porte. Plus loin, un autre lui demanda pourquoi il avait intégré Restes au groupe France, le gardien toulousain étant en difficulté depuis des mois. Zidane s’est fendu d’un grand sourire : «Mais pourquoi pas Guillaume Restes ?» On en est resté là. Trop facile.
COMME UN RÊVE
Les choses avancent toutes seules. Sans lui. Ses deux apparitions pour les points presse de la FFF, le 28 juillet et le 18 septembre, ont viré à la séance de dédicace, fans massés derrière les barrières et compagnies de CRS utilisant les rues perpendiculaires au boulevard de Grenelle comme base de déploiement : le pendant rive gauche et diurne des apparitions nocturnes de Céline Dion au pied du Royal Monceau. Une machine à remonter le temps, mais aussi à l’enjoliver. Et que personne n’interroge vraiment : dans un contexte où l’on pressent que l’attachement de ses fans est aussi intime, aussi puissant, aussi nécessaire, la moindre note discordante vaudrait à son auteur de passer pour un incroyant, voire un provocateur.
D’autant que cerner le coach tricolore n’est pas une tâche facile. Même lors de ses succès à répétition au Real Madrid où, faut-il le rappeler, il est devenu le seul entraîneur à remporter trois Ligue des champions de rang (2016, 2017 et 2018) en tournant les talons aussi sec, Zidane sera resté une sorte de mystère ambulant, hors de portée de la pression ou des honneurs. Dont l’art buissonnier aura, selon la presse espagnole puisqu’aucun joueur ne se sera prononcé ouvertement et de manière substantielle sur le sujet, consisté à permettre aux joueurs d’être eux-mêmes, loin d’une doxa de jeu identifiable à la Pep Guardiola ou à la Luis Enrique. Une semaine en bleu et Zidane sera passé comme un rêve.
Reflet lumineux dans l’oeil de Dayot Upamecano : «On est tous fans de lui.» Et de Maxence Lacroix : «On est fiers [d’être là avec lui], c’est le mot.» Objet étrange où chacun peut non pas trouver, mais retrouver ce qu’il a toujours voulu y voir et ce dont il a sans doute besoin. En poussant à peine, on s’est demandé ce qu’un match contre les Turcs vient foutre là-dedans, troublant l’atmosphère douceâtre nimbant cette boucle cosmique où l’équipe de France aura conjugué hier et aujourd’hui. On s’est ressaisi. Même relative dans le cadre de cette Ligue des nations, l’épreuve du terrain est essentielle comme jamais.
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