Le défi de la cohabitation


Wout Van Aert et Remco Evenepoel, lors de la conférence de presse de la sélection belge, 
vendredi à Montréal. Lors de la Flèche Brabançonne 2025, 
Wout Van Aert (2e) et Remco Evenepoel, vainqueur, 
pour une fois souriants ensemble, sur le podium.

Favorite sur le papier, la Belgique s’avance avec deux leaders, Remco Evenepoel et Wout Van Aert, dont l’entente est sur un fil, entre l’échec de Louvain en 2021 et le triomphe des Jeux 2024.

«Beaucoup de choses se disent sur Louvain mais, 
ce jour-là, personne n’a fait quelque chose de mal»
    - REMCO E'VEN'EPOEL 

«C’est la dernière occasion pour Van Aert 
d’être champion du monde ''
   - JOHAN MUSEEUW

«Avant les Mondiaux, 
les leaders mettent une enveloppe sur la table 
pour avoir le soutien des équipiers, 
et Remco est toujours prêt à mettre le double '' 
   - PATRICK LEFÉVÈRE

27 Sep 2026 - L'Équipe
LUC HERINCX

MONTRÉAL (CAN) – La situation est avantageuse et fragile à la fois. Avec Remco Evenepoel pour résister à une course exigeante et Wout Van Aert en cas de sprint entre puncheurs, la Belgique possède le meilleur atout dans les deux principaux scénarios envisagés sur ce circuit de Montréal. « Sur chaque parcours, c’est bien d’avoir plusieurs cartes, assure Van Aert. Pour les autres, c’est plus dur de savoir ce qu’on va faire. »

Le succès d’une telle tactique implique une loyauté mutuelle pure et parfaite. Si les rires provoqués par les private jokes d’Evenepoel en conférence de presse, vendredi soir, insinuent un climat détendu en sélection, l’historique des relations entre les deux icônes belges sème le doute. « Contrairement aux Mondiaux 2021 à Louvain, Wout et Remco s’entendent maintenant bien » , a assuré le sélectionneur Serge Pauwels au quotidien belge Het Laatste Nieuws (HLN).

Cet échec lors des Mondiaux à domicile reste une cicatrice ouverte en Belgique. « Beaucoup de choses se disent sur Louvain mais, ce jour-là, personne n’a fait quelque chose de mal, conteste Evenepoel. J’ai fait mon boulot et Wout a fait le final, donc pourquoi il y a toujours des critiques qui reviennent? Si vous regardez la course, Wout m’a demandé quelque chose et je l’ai fait. » Ce n’est pas exactement ce que la polémique de l’époque et les réactions en chaîne de chaque camp suggèrent.

Quelques semaines auparavant, les Jeux de Tokyo avaient déjà illustré l’entremêlement des intérêts personnels lors de la première sélection commune d’Evenepoel et Van Aert. À l’offensive à plus de 50 km de la ligne, le Brabançon avait déçu son sélectionneur de l’époque. « Son initiative prise dans le final allait à l’encontre de tous les accords, avait fustigé Sven Vanthourenhout dans la presse flamande. J’ai essayé de replacer cela dans son contexte. Il ne se sentait pas au mieux de sa forme, cherchait à être rassuré, voulait à tout prix faire ses preuves dans le rôle libre qui lui avait été confié. »

Quarante-neuvième alors que Van Aert empocha la médaille d’argent, Evenepoel conserva quand même sa confiance dans l’optique des Mondiaux en Belgique mais à une condition: l’aîné serait le leader unique et incontestable. « C’est très clair : Wout passe en premier et tout sera fait en fonction de lui » , avait prévenu Vanthourenout. Pour s’assurer de la fidélité d’Evenepoel, le sélectionneur aurait alors organisé une réunion avec lui, en présence de Patrick Lefévère. « Je ne me mêle pas de ce genre de décision » , nuance aujourd’hui l’ancien manager de Quick Step, qui avait tout de même tiré une conclusion en discutant avec Vanthourenhout. « Il était plus proche de Van Aert, vu son passé en cyclo-cross. »

Un doute sur l’impartialité du sélectionneur qui pourrait justifier l’attitude de son poulain les jours suivants, incapable de s’effacer complètement, de crainte que la hiérarchie de Louvain fige celle des années à venir.

La veille de la course, après la reconnaissance, il avait demandé au sélectionneur et à son adjoint (puis successeur) Serge Pauwels des éclaircissements sur son rôle, estimant que le parcours pouvait aussi lui convenir. « Je leur ai clairement demandé: “Est-ce que j’aurai cette chance ou non?” relatera Evenepoel sur la chaîne Sporza, le mercredi suivant la course de Louvain. La réponse a alors été un “non” catégorique. On a joué la carte de Wout Van Aert, j’ai changé d’attitude et j’ai tout fait pour l’épauler. »

Dans les faits, Evenepoel a suivi un coup à 180 km de l’arrivée et repris à 26 km, qui a peut-être servi à la Belgique mais qui ne correspondait pas au plan initial. « Ce n’était pas du tout notre tactique en réalité » , pointera Van Aert (finalement 11e) le jeudi suivant, agacé par les critiques publiques d’Evenepoel la veille. « Ce n’est pas malin que quelqu’un de l’équipe remette de l’huile sur le feu. Il était en accord à la fois sur la sélection et sur la tactique. Donc je trouve bizarre d’effectuer un virage à 180 degrés maintenant. » Refusant de participer à une réunion Zoom organisée par le sélectionneur le vendredi après les Mondiaux, Evenepoel finira par s’adoucir le lendemain en révélant avoir échangé plusieurs messages avec Van Aert pour apaiser la situation: « Nous avons convenu de d’abord nous concentrer sur nos derniers objectifs de la saison avant d’en rediscuter plus tard. Nous sommes assez adultes pour savoir nous parler. »

Il n’est pas certain qu’un café de la réconciliation ait vraiment eu lieu mais Evenepoel et Van Aert ont su cohabiter ensuite pour le titre mondial du premier à Wollongong (Australie) en 2022 puis olympique à Paris en 2024. Chaque fois que la course allait dans le sens du Brabançon. « Les relations se sont normalisées » , avance Lefévère. Evenepoel n’a pas pour autant basculé dans la flagornerie face à l’enthousiasme de la presse belge pour ses deux candidats au Tour des Flandres, en avril dernier. « Je m’en fous de l’autre chance, moi je veux faire ma course » , avait-il souri.

« Wout n’est pas le plus méchant de la classe, Remco est plus un mâle alpha » , dépeint Lefévère. « Si on regarde purement le parcours, il meconvient plus, avance Evenepoel au Canada. Mais Wout est un des hyper grands talents de sa génération comme van der Poel. Donc s’il est dans une bonne journée, il peut faire de grandes choses. Mais on ne doit pas oublier qu’il y a presque 4000 m de dénivelé positif, le poids va jouer aussi. »

Le coureur de Visma-Lease a bike s’aventure quant à lui vers sa « dernière occasion d’être champion du monde » , selon Johan Museeuw, et il semble en avoir conscience. « La course déterminera qui sera à l’avant, mais nous établirons des accords clairs, a exposé Pauwels dans HLN. Gianni Vermeersch et Quinten Hermans seront associés, durant la première moitié de la course, respectivement à Remco et Wout, afin de les positionner et de les accompagner en toute sécurité jusqu’au final. »

La répartition des lieutenants semble aussi naturelle, à l’image du plan de table en conférence de presse et des arrivées conjointes de Van Aert et Tiesj Benoot, son ancien équipier chez Visma-Lease a bike, puis d’Evenepoel avec Maxim Van Gils, qu’il côtoie chez Red Bull-BORA-hansgrohe. « Avant les Mondiaux, les leaders mettent une enveloppe sur la table pour avoir le soutien des équipiers, et Remco est toujours prêt à mettre le double » , pointe Lefévère. Une façon de régler les alliances traditionnellement ancrées en sélection belge, qui foisonne de leaders à chaque Mondial. Un problème de riche.

***


Isaac Del Toro à l’entraînement mercredi. Avec cinq coéquipiers 
de moindre envergure, le Mexicain risque de se retrouver vite esseulé.

L’isolé mexicain

Sans coureur habitué au niveau World Tour ou même aux enchaînements de course sur une saison, Isaac Del Toro devra se débrouiller seul sur la course en ligne des Mondiaux.

«Si Del Toro reste dans la roue de Paul, 
il n’aura pas besoin de son équipe»
   - VALENTIN PARET-PEINTRE

27 Sep 2026 - L'Équipe
THOMAS PEROTTO

MONTRÉAL (CAN) – La planète vélo a passé la semaine à décortiquer les puissances collectives de la Belgique, de la France, de l’Italie ou des États-Unis, mais l’affaire a été plus rapide pour la sélection mexicaine. Cette dernière aura toutefois l’un des principaux favoris de la course en ligne, aujourd’hui, en la personne d’Isaac del Toro. Mais le coureur d’UAE Emirates-XRG (22 ans) devra se débrouiller seul. Un problème? Pas vraiment, selon Pavel Sivakov, coéquipier français du Mexicain chez UAE: « Tout le monde va un peu oublier le Mexique et Isaac sait aussi se faire oublier. C’est un coureur qui est toujours prêt à perdre pour gagner. On l’a vu à Montréal, il a attendu très longtemps pour faire le jump sur Paul. Il essaie toujours de laisser les autres faire l’effort pour lui, il faut avoir beaucoup de confiance pour faire ça. »

Seul… mais avec cinq de ses compatriotes

Del Toro, vainqueur du Grand Prix de Montréal il y a deux semaines, devra se débrouiller seul même si cinq de ses compatriotes seront sur la ligne de départ: Eder Frayre (34 ans, conti américaine L39ion of Los Angeles), Edgar David Cadena (26 ans, conti allemande Strock-MRW Bau), Ulises Alfredo Castillo (34 ans, club mexicain Olinka Project), José Antonio Escarcega (23 ans, sans club) et Carlos Alfonso Garcia (22 ans, sans club). Hormis chez les spécialistes les plus pointus du cyclisme et/ou de l’Amérique centrale, il est possible que ces noms ne parlent pas beaucoup… Aucun n’a connu l’échelon World Tour depuis le début de sa carrière. Escarcega et Garcia sont considérés comme faisant partie du premier cercle de Del Toro, ce qui explique leur présence à Montréal. Ils étaient arrivés en Europe dans la structure A.R. Mo

Cette sélection comporte des champions du Mexique sur route à plusieurs reprises. Del Toro l’a été en 2025, Cadena en 2023 et 2024, Frayre en 2021 et Castillo en 2020. Les autres références sont minimes, même si Cadena peut se targuer d’arriver en forme à Montréal pour épauler le plus possible son leader. Il compte deux succès au Tour des Asturies, fin avril, et il sort surtout d’un Tour de Grande-Bretagne, terminé à la 14e place du général et d’une 10e finale sur le Tour d’Allemagne. En 2026, il a effectué son retour en Europe, dans une équipe allemande, après avoir fait un passage chez les Italiens de Green Project – Bardiani CSF – Faizanè en 2023 pendant six mois, et dans le club espagnol Telco’m-On Clima-Osés en 2022. Avec ses trente-neuf jours de course sur la saison, il fait figure de forçat de la route par rapport aux sept jours d’Escarcega…

« Nous n’avons pas l’équipe la plus forte, avouait facilement Del Toro, ces derniers jours. Il faudra donc courir intelligemment. » « Pour moi, il est aussi dangereux, estime le Français Valentin Paret-Peintre. Je pense que la France ou la Belgique assureront une grosse partie du travail. Nous, on donnera tout pour Paul, et si del Toro reste dans la roue de Paul, il n’aura pas besoin de son équipe. Peut-être qu’on essayera de le piéger un peu plus tôt pour le faire travailler, ce serait l’idéal… » Le reste de la saison, entouré par l’armada d’UAE, que Tadej Pogačar soit présent ou non, Del Toro était souvent dans des petits chaussons. Ses équipiers mexicains de la sélection n’ayant pas la même pointure, la marche adoptée sera différente.

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