Soweto, la révolte qui ébranla l’apartheid


MIKE MIZLENI/AFP
Des élèves manifestent à Soweto, le 1er août 1976.

Le 16 juin 1976, les lycéens se soulèvent contre l’obligation d’utiliser l’afrikaans à l’école. 
Le régime raciste réprimera en tirant à balles réelles.

19 giu 2026 - L'Humanité
PIERRE BARBANCEY

Le 16 juin 1976, les lycéens se soulèvent pour protester contre l’obligation d’utiliser l’afrikaans à l’école. Le régime raciste réprime à coups de fusils. Le jeune Hector Pieterson est tué. En 1977, L’ONU décrète un embargo sur les ventes d’armes à destination du pays.

De nos jours, tout le monde connaît Soweto, la South Western Township, située à quelques dizaines de kilomètres de Johannesburg, la capitale économique de l’afrique du Sud. Pas un tour operator qui ne prévoie dans son circuit un détour par ce qui est quasiment devenu un musée vivant. Ici, la maison où vivait Nelson Mandela avant d’être arrêté. Là, celle de l’archevêque Desmond Tutu, Prix Nobel de la paix 1986 pour son combat contre l’apartheid. Ici encore, l’habitation de Winnie Mandela, dont la dureté politique s’est forgée au feu de la répression raciste. Les « shebeen » (anciens bars clandestins pendant la ségrégation) ressemblent maintenant à ces faux villages de western que l’on trouve aux États-unis. Pourtant, plus on s’éloigne des attractions touristiques, plus on sent la prégnance de l’histoire. La vraie, celle écrite par les peuples, souvent avec leur sang.

En juin 1976, l’apartheid règne sur l’afrique du Sud depuis plus d’un quart de siècle. Ce régime odieux, suprémaciste blanc, opère à ce momentlà un déploiement pour soumettre totalement et une fois pour toutes l’ensemble des populations. Il veut d’autant plus accélérer les choses qu’il ne parvient pas à enrayer la lutte pour la libération malgré la répression.

LE MOUVEMENT DE LA CONSCIENCE NOIRE

Nelson Mandela est emprisonné depuis quatorze ans. Quatorze longues années pendant lesquelles le sort des populations noires et métisses s’est aggravé. Le 21 mars 1960 déjà, la police d’apartheid s’était distinguée en tuant, dans la township de Sharpeville (à une cinquantaine de kilomètres de Johannesburg), 69 Noirs sud-africains qui manifestaient contre la politique des « pass », ce passeport intérieur que tout non-blanc était censé présenter lorsqu’il se déplaçait dans le pays.

En 1976, la tension est donc grande dans l’ensemble du pays. Le Congrès national africain, le parti de Mandela, multiplie les actions contre le régime ségrégationniste, notamment par le biais de sa branche armée, Umkhonto we Sizwe (ou MK, le « fer de lance de la nation »). Mais un autre mouvement créé par Steve Biko, le mouvement de la Conscience noire, prend alors de l’ampleur. «Le principe de base de la Conscience noire est le rejet par l’homme noir du système de valeurs qui veut faire de lui un étranger dans son propre pays et qui détruit jusqu’à sa dignité humaine », affirmait le leader du mouvement en 1976. Une autre fois, il expliquait : « Pour commencer, il faut que les Blancs réalisent qu’ils sont seulement humains, pas supérieurs. De même, les Noirs doivent réaliser qu’ils sont aussi humains, pas inférieurs… » Des idées qui avaient beaucoup imprégné les esprits des étudiants et des lycéens.

La bataille de la langue devient presque centrale. Le pouvoir décide ainsi que l’afrikaans sera la langue d’enseignement pour les mathématiques, l’arithmétique et les études sociales. L’anglais celle d’enseignement pour les sciences en général et les sujets pratiques (comme la ferronnerie ou la couture). Les langues autochtones ne seront utilisées dès lors que pour l’enseignement religieux, la musique et la culture physique ! Pour justifier le décret publié en 1974, le viceministre de l’éducation bantou déclare qu’« un homme noir peut avoir à travailler dans une ferme ou dans une usine. Il peut avoir à travailler pour un employeur anglophone ou de langue afrikaans et il doit pouvoir comprendre ses instructions. Pourquoi devrions-nous commencer maintenant à nous quereller à propos de la langue d’enseignement pour les personnes de race noire ? … Non, je ne les ai pas consultées et je ne vais pas les consulter ». Mais le décret passe mal dans les townships.

LES FLICS TIRENT, FIERS D’EUX

Le 30 avril 1976, les élèves de l’école Thomas-mofolo-junior d’orlandoouest, un quartier de Soweto, se mettent en grève en ne se rendant plus en cours. Le mouvement s’étend aux autres établissements de la township. Le 13 juin, un comité est constitué, qui appelle à un rassemblement pour le 16 juin.

Les élèves sont déterminés. Ils sont près de 20 000, ce jour-là. Des banderoles sont déployées, sur lesquelles on peut lire des inscriptions dénonçant la politique de John Vorster, le premier ministre, ou célébrant l’avanie, le nom que les mouvements africanistes donnaient alors à l’afrique du Sud. Tout va très vite dégénérer. La police et l’armée de l’apartheid tirent. L’un des premiers à tomber est un gamin de 12 ans, Hector Pieterson. Sur la photo, prise par Sam Nzima, on le voit, mourant, dans les bras d’un camarade de classe, Mbuyisa Makhubo, et sa propre soeur, Antoinette (« Tiny ») qui court à ses côtés. Le premier d’une longue série. Les flics se croient dans le stand de tir d’une fête foraine. D’autres clichés, pris par Peter Magubane, les montrent, sourire aux lèvres, fiers d’eux. La révolte va s’étendre aux autres townships.

La désapprobation internationale qui suit les événements de Soweto (et la répression sanglante dans le reste du pays) poussera L’ONU à décréter en 1977 un embargo sur les ventes d’armes à destination de l’afrique du Sud. Cinquante après, Soweto reste gravée dans les mémoires. Cette révolte est devenue un symbole universel des luttes pour la liberté et la dignité face auxquelles aucun régime ne peut tenir.

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