Chastellux, le soldat philosophe bâtisseur de l’amitié franco-américaine


DOMAINE PUBLICPortrait de François Jean de Chastellux, 
par l’artiste américain Charles Willson Peale.

250 ans des États-Unis - SÉRIE 6/6
LES HÉROS D’UNE AVENTURE FRANCOAMÉRICAINE

François Jean de Chastellux, militaire et intellectuel, général et académicien, est l’un des principaux responsables du succès de l’alliance franco-américaine.

« Rochambeau et Chastellux jouent un jeu subtil. 
Sans contredire Washington, 
ils parviennent à le convaincre de changer lui-même d’avis par des arguments rationnels, 
le laissant tirer lui-même ses conclusions sans les lui imposer » 
   - Iris de Rode historienne néerlandaise

4 Jul 2026 - Le Figaro
Par Adrien Jaulmes Envoyé spécial à Newport, Rhode Island

Une rue tranquille bordée d’arbres porte son nom à Newport, où il débarqua le 11 juillet 1780 avec l’« expédition particulière» française envoyée à l’aide des Américains. Quelques portraits d’époque et des notes de bas de page dans des livres d’histoire furent longtemps les seules références à François Jean de Beauvoir, chevalier de Chastellux. Son abondante correspondance, soigneusement conservée par ses descendants dans le château familial de Bourgogne, a permis la récente redécouverte de ce héros méconnu de la guerre d’indépendance.

Chastellux est major général, et l’un des adjoints de Rochambeau, le commandant de l’expédition. Soldat depuis l’âge de 12 ans, il combat pendant la guerre de Sept Ans. Il a commandé un régiment à la bataille de Minden, à laquelle participe Rochambeau et où est tué le père de La Fayette.

Mais le soldat est aussi philosophe, comme on appelle à l’époque les intellectuels. Il appartient aux Lumières militaires, un courant de penseurs qui entreprennent de moderniser et de réformer l’armée française après la défaite de la guerre de Sept Ans. Mais ses centres d’intérêt sont plus vastes encore. Il est aussi polyglotte, traducteur de Shakespeare et de Frédéric II de Prusse. Il s’intéresse à la médecine et à la musique. Il voyage en Italie et à Naples selon la mode anglaise du Grand Tour. Il fréquente les salons parisiens, où s’échangent les idées. Il s’intéresse à la science, et prône l’inoculation contre la variole en s’injectant lui-même ce premier vaccin. Son ouvrage de philosophie politique, De la félicité publique, est traduit dans plusieurs langues.

Chastellux correspond avec Voltaire et d’alembert, David Hume et Jeremy Bentham. Il est l’ami de Buffon, qui prononce son discours d’accueil à l’académie française.

Cette carrière publique s’accompagne d’une autre, plus confidentielle. Chastellux appartient aussi au Secret du Roi, ce réseau de diplomatie secrète établi sous Louis XV pour préparer la revanche sur l’angleterre, et qui compte parmi ses membres le chevalier d’éon ou Beaumarchais.

Chastellux fait plusieurs voyages en Grande-bretagne, sous des prétextes divers. Au printemps 1776, il accompagne à Londres son ami Jacques Necker, le futur ministre des Finances, et sa fille Germaine, qui deviendra Mme de Staël. Au cours de ce voyage, il va voir jouer le grand acteur shakespearien David Garrick au théâtre, rencontre l’historien Gibbon, et est reçu par le premier ministre au 10 Downing Street. Mais il en ramène surtout un rapport secret où il évalue les capacités et les vulnérabilités de la grande rivale de la France en vue d’un prochain conflit. Le soulèvement des colonies américaines apparaît comme l’occasion qu’il attendait.

Chastellux se porte volontaire pour l’expédition d’amérique. Il écrit à Rochambeau, avec qui il a déjà servi, et à Vergennes, le ministre de Louis XVI, pour proposer ses services. Au désir de revanche sur l’angleterre s’ajoute la curiosité intellectuelle. Chastellux n’est jamais allé en Amérique, mais il fait partie des intellectuels de l’époque, comme Voltaire et Condorcet, qui voient ce continent comme un laboratoire pour leurs idées, jusqu’à présent théoriques. Il est intéressé par la perspective de les voir mises en application et de participer aux événements qui s’y déroulent.

Sa maîtrise de la langue anglaise mais aussi sa notoriété intellectuelle jouent en sa faveur. Vergennes veut éviter de reproduire les erreurs commises l’année précédente par l’amiral d’estaing, qui n’était pas parvenu à établir de bonnes relations avec des alliés qu’il regardait de haut. Le choix se porte sur des officiers capables de servir sous les ordres de Washington.

Chastellux est parfait dans ce rôle. Son poste de major général le met en charge de l’organisation de la campagne. La logistique est d’autant plus cruciale dans la guerre d’amérique que les contraintes sont nombreuses et immenses. Il prépare l’expédition de façon méticuleuse.

Gérard, le premier ambassadeur auprès du Congrès à Philadelphie, a décrit les principaux problèmes qui se posent, et notamment la nécessité d’établir la confiance avec les Américains, qui se méfient encore de la France.

« La confiance n’existe pas du tout entre les alliés pendant cet hiver 1780-1781 », dit Iris de Rode, historienne néerlandaise qui a redécouvert le personnage de Chastellux à travers ses archives, et auteur de François Jean de Chastellux (1734-1788). Un soldat-philosophe dans le monde atlantique à l’époque des Lumières (Éditions Honoré Champion).

« L’abandon de Newport par d’estaing a laissé de mauvais souvenirs. Les Américains sont déçus par la faiblesse des effectifs envoyés par la France, dont ils espéraient beaucoup plus que les 5 500 hommes de Rochambeau. Les Français découvrent de leur côté que les Américains ont beaucoup moins de troupes qu’ils ne l’avaient annoncé. »

Dès son arrivée à Newport, Chastellux s’emploie à dissiper cette méfiance. Il organise des dîners, des bals, des événements sociaux pour établir des liens entre les Français et les Américains.

L’autre problème de Rochambeau est le manque de cartes précises et de renseignements sur ce nouveau continent, largement inconnu des Français. Il charge pendant l’hiver Chastellux de rassembler toutes les informations possibles. Celui-ci se met en route avec un groupe d’officiers, pour une vaste mission exploratoire. Il voyage pendant deux mois à travers les colonies américaines, depuis la vallée de l’hudson, au nord, jusqu’à la Virginie, dans le Sud. Il visite les champs de bataille, et reconnaît les terrains propices à de futures opérations, notamment l’immense baie de Chesapeake. Il participe aussi à des dîners, des bals et des parties de chasse qui créent un climat de confiance avec les Américains. Il rencontre à Philadelphie les membres du Congrès. Et surtout rend visite à George Washington, dans son quartier général de Dey Mansion, dans le New Jersey, à la fin de l’année 1780.

« Chastellux et Washington s’entendent immédiatement très bien », dit Iris de Rode. Ils ont à peu près le même âge et ont tous deux combattu dans la guerre de Sept Ans. Ils se découvrent beaucoup d’intérêts communs. Ils aiment la chasse et l’agriculture, mais aussi la culture, le théâtre, la musique. « Surtout, ils sont tous deux passionnés de stratégie et lecteurs de Frédéric II, dont Chastellux a traduit en français le livre Instruction militaire du roi de Prusse pour ses généraux. Washington lit aussi d’autres théoriciens militaires français, comme Vauban, le comte de Guibert, qui a servi dans le même régiment que Chastellux pendant la guerre de Sept Ans, ou Turpin de Crissé. Ils ont tous deux lu et appliqué ces enseignements dans leur propre armée. Ces lectures les rapprochent intellectuellement, ce qui contribue à établir entre eux une relation étroite de confiance. »

Si Washington porte à La Fayette une affection paternelle, il traite Chastellux comme un égal. Ils passent en tout trois mois ensemble au cours de la campagne. Les deux hommes, tous deux peu enclins aux effusions, s’écrivent des lettres chaleureuses. Plus tard, Washington lui écrira : « Jamais de ma vie je ne me suis séparé d’un homme auquel mon âme se soit attachée plus sincèrement qu’à vous. » Leur nouvelle amitié joue un rôle essentiel en ce début d’année 1781. Washington veut reprendre New York, ville stratégique, où il a subi une première défaite pendant l’été 1776 et manqué de peu d’être capturé.

Les Français sont plus réalistes. Les hauts-fonds rendent risquée l’approche de Manhattan par la flotte française. Et l’avantage numérique des Britanniques rend un assaut très défavorable. Ils ont une autre idée. Chastellux recommande une attaque dans l’immense estuaire de Chesapeake, où la flotte pourra appuyer les opérations terrestres. La Luzerne, le nouvel ambassadeur français auprès du Congrès américain à Philadelphie, se base sur le rapport de Chastellux pour recommander la baie à l’amiral de Grasse, qui se trouve avec une partie de la flotte aux Antilles.

Reste à convaincre Washington, qui est le commandant en chef, d’abandonner son objectif de New York. « Rochambeau et Chastellux jouent un jeu subtil, dit Iris de Rode. Sans contredire Washington, ils parviennent à le convaincre de changer lui-même d’avis par des arguments rationnels, le laissant tirer lui-même ses conclusions sans les lui imposer. »

Chastellux propose de mener avec les deux armées une « grande reconnaissance » visant à tester les défenses de New York et la faisabilité d’une attaque. Réalisant que les Britanniques sont trop bien retranchés et trop nombreux, Washington se range à l’avis des Français. Le 1er août, il écrit qu’il renonce à attaquer New York. Les événements s’enchaînent rapidement. Le 14 arrive un courrier de De Grasse qui annonce se porter avec la flotte sur la Chesapeake. Le 16, une lettre de La Fayette annonce qu’il a réussi à bloquer le général anglais Cornwallis dans la petite ville de Yorktown, sur un bras de la Chesapeake. Le 18, Washington et Rochambeau se mettent en marche avec leurs deux armées vers le sud et la Virginie, grâce aux reconnaissances menées par Chastellux. Le 5 septembre arrive la nouvelle de la victoire de De Grasse sur la flotte anglaise à la Chesapeake, sans doute la bataille navale la plus conséquente de l’histoire contemporaine. Washington saute de joie, agite son mouchoir, et embrasse Rochambeau et Chastellux.

La stratégie commune a fini par fonctionner. Quelques semaines plus tard, le siège de Yorktown s’achève par la reddition de Cornwallis, et contraint l’angleterre à négocier la paix.

« Washington dira plus tard que son projet d’attaquer New York n’était qu’une ruse, dit Iris de Rode, ce que reprendra l’historiographie, faisant de lui le stratège visionnaire qui remporte la victoire. Or, la stratégie a bien été préparée par les Français. »

« Chastellux joue un rôle primordial en faisant la liaison entre Washington et Rochambeau. Il noue aussi des liens dans d’autres domaines, commerciaux, intellectuels culturels. Il voyait large et pensait qu’une alliance ne repose pas uniquement sur les aspects militaires, mais qu’il faut aussi des intérêts communs. Il pensait déjà à l’après-guerre. »

François Jean de Chastellux meurt subitement en 1788. L’accès à ses archives deux siècles et demi plus tard a été une découverte historique majeure. Chastellux entretient une vaste correspondance avec les principaux acteurs de la guerre d’indépendance : Rochambeau, La Fayette, Vergennes et Necker, ainsi que George Washington, Thomas Jefferson, Benjamin Franklin et John Adams. L’alliance franco-américaine y apparaît sous un jour nouveau. Et Chastellux, longtemps oublié, comme l’un des artisans de la réflexion stratégique qui permit la victoire de Yorktown.

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