Entre Deschamps et les Bleus, une communauté de liens


Frappé en plein Mondial par la mort de sa mère, l’entraîneur de l’équipe de France, qui affronte ce samedi soir le Paraguay en huitième de finale, a reçu le soutien appuyé de tous ses joueurs. Un reflet de la solide solidarité qui donne corps à la sélecti

«Evidemment que j’en prends, du plaisir. Même à l’entraînement, 
si vous voyiez ce que ces joueurs sont capables de faire… 
Et l’origine de ce plaisir, si vous cherchez une explication, 
ce sont les connexions entre les joueurs.»
   - Didier Deschamps sélectionneur 
      de l’équipe de France de football

4 Jul 2026 - Libération
Par GRÉGORY SCHNEIDER Envoyé spécial à Philadelphie

On a bien aimé poser cette question-là. Sur le fond. Mais surtout pour Didier Deschamps, auquel elle s’adressait, et aussi à la lumière de ce que le sélectionneur des Bleus traverse depuis dix jours. Mardi, la victoire contre la sélection suédoise (3-0) était à peine sèche que l’entraîneur tricolore prenait place dans la grande tente jouxtant le MetLife Stadium d’East Rutherford (New Jersey) où les coachs viennent se poser devant les micros pendant les rencontres. Très vite, la scène clef du match a été évoquée : après avoir ouvert le score, le capitaine tricolore, Kylian Mbappé, est venu enlacer le coach de l’équipe de France en signe de soutien et d’affection, après que le Basque eut perdu sa mère une semaine plus tôt, le contraignant à effectuer un aller-retour à Anglet (Pyrénées-Atlantiques) pour les obsèques. «Le geste de Kylian me touche beaucoup, a répondu l’entraîneur d’une voix blanche. Il est notre capitaine. J’ai choisi de partir la semaine dernière parce que c’était mieux que je ne sois pas là, pour moi comme pour eux [les joueurs]. L’état d’esprit [qui règne dans une équipe] ne fait pas gagner les matchs. Mais il peut les faire perdre.»Après la victoire contre la Suède en seizième de finale, mardi à New York.

Et c’est là qu’on a voulu le lancer sur le plaisir. Parce que la joie de jouer déborde de partout dès que les Bleus montent leur chapiteau dans un stade américain depuis trois semaines. Parce qu’il est manifestement central quand des multimillionnaires jouent comme s’ils avaient 10 ans et pour zéro, sur un city stade en bas de chez eux. Et parce qu’on s’est dit que Deschamps devait y trouver à la fois un dérivatif pour s’occuper l’esprit, il nous l’avait d’ailleurs un peu expliqué comme ça la veille, mais aussi une excellente raison de se lever le matin.

On en a d’abord été quitte pour une réponse pince-sans-rire: «Comme joueur et comme entraîneur, j’ai déjà pris ce plaisir dont vous parlez parce que j’étais dans des équipes qui ont beaucoup gagné.» Un blanc. La victoire comme alpha et oméga du jeu de football, beaucoup lui, beaucoup sa caricature aussi. Mais il a souri : «Mais non… Evidemment que j’en prends, du plaisir. Et même à l’entraînement, si vous voyiez ce que ces joueurs sont capables de faire… Je suis extrêmement fier de ça. Et l’origine de ce plaisir, si vous cherchez une explication, ce sont les connexions entre les joueurs. Et le travail défensif des quatre de devant[Mbappé, Bradley Barcola, Michael Olise et Ousmane Dembélé, ndlr] pour récupérer le ballon haut, ce qui nous rend immédiatement dangereux. Après oui, on a des joueurs d’une qualité… Mais c’est aussi une affaire d’état d’esprit. A maintenir et à répéter, hein.» Ainsi, on pourra raconter qu’à la marge, sans le vouloir vraiment, l’inflexible entraîneur des Bleus depuis quatorzeans se sera caricaturé de bon coeur et aura laissé apparaître une pointe de second degré.

Ce samedi à 23 heures (heure de Paris), les Bleus ont un huitième de finale sur le feu au Lincoln Financial Field de Philadelphie contre une sélection paraguayenne pour laquelle on nourrit une affection sans limite, des footballeurs au cursus invisible (Lanús en Argentine, Vancouver au Canada, le Dynamo Moscou en Russie…) si l’on se réfère aux grands de ce monde, à l’exception de Miguel Almirón, six saisons en Premier League anglaise à Newcastle. Et tous ceux-là rêvent secrètement de crever sur la pelouse lors d’un match pareil pour montrer l’ampleur de leur esprit de sacrifice et leur dévotion à la sélection. Il faut aimer les Paraguayens pour ce qu’ils sont. La souffrance, une componction austère proche du sentiment religieux. Les Bleus, eux, naviguent dans la lumière et dans la joie. S’attirant les dithyrambes des anciennes gloires comme des stars hollywoodiennes.

«NOTRE IDÉE À TOUS»

A l’échelle du train bleu, les apparences ne valent cependant rien, ou pas grand-chose. Parce qu’ils n’ont aucune raison de se regarder jouer, étant entendu qu’il n’y aura alors plus grand-chose à voir sinon un retour en France : le danger est là, ils le racontent tous. Partant, parodier le match de samedi comme l’éternel combat entre l’esthétisme aveuglant d’une équipe tricolore qui tourne à plus de trois buts par match de moyenne et la profondeur émotionnelle de Julio Enciso et consorts revient à faire rentrer des ronds dans des carrés. Il y a surtout cette histoire de connexions. Lundi, le vice-capitaine Aurélien Tchouaméni levait un coin de voile sur ce qui s’est vraiment joué depuis quelques jours : «Pour nous, les joueurs, ça a été un moment compliqué. Quand il nous a réunis pour nous annoncer le décès de sa maman, on a ressenti un choc. On est content de le retrouver, mais ça ne doit pas être évident de faire son deuil dans cette situation [en pleine Coupe du monde]. Après, voilà, c’est le foot. Ça ne s’arrête jamais. Il est revenu avec l’envie d’aller loin dans la compétition, on l’a ressenti comme ça et je pense que ça lui ferait du bien, parce qu’il oubliera un peu tout ça, autant que faire se peut. Je le trouve même souriant, mais lui doit aussi vouloir ne pas transmettre quelque chose de négatif au groupe alors qu’on attaque les matchs couperets. Le moins que les joueurs puissent faire, c’est de lui rendre quelque chose sur le terrain.»

Kylian Mbappé, après la Suède : «Le geste que j’ai eu envers le coach ne vient pas de moi, mais du groupe. C’est notre idée à tous. Il a vécu des moments très difficiles. On sait qu’il y a des choses plus importantes que le foot et à travers ce geste, il sait qu’il ne sera jamais seul tant qu’il est avec nous. L’ADN de ce groupe, c’est cette solidarité-là. Peu importe ce qui va se passer ici, qu’on gagne ou qu’on perde… Quoi qu’il arrive, on est là pour le soutenir.» Le capitaine des Bleus tord la vérité. C’est bien l’attaquant madrilène qui a pris l’initiative d’aller partager quelque chose avec son entraîneur après son but, entraînant Dembélé et les autres 20 bons mètres derrière lui. Quant au fait de faire passer le résultat au second plan vu les circonstances, il s’agit d’une manoeuvre tactique à double entrée, visant à la fois à recentrer le vestiaire des Bleus sur le chemin plutôt que sur le but à atteindre et à faire monter le curseur de l’affection et du respect envers celui qui les entraîne. Mbappé ne sortira jamais de son rôle lors de ce Mondial nord-américain.

Et on avait pu mesurer à East Rutherford combien celui-ci est important. Une petite heure plus tôt, alors que les Bleus célébraient encore leur victoire devant les supporteurs, Deschamps sacrifiait à la traditionnelle interview au bord du terrain pour le diffuseur des matchs des Bleus, M6. Un peu tourneboulée émotionnellement, la journaliste a évoqué devant l’entraîneur des Bleus «l’étoile qui, là-haut veille sur [lui]», une allusion au deuil qui a frappé le coach basque. Celui-ci l’a coupé : «Non pas une, trois. Malheureusement, j’en ai trois.» Pour son père, disparu en juin 2022 alors que le coach des Bleus préparait un match de Ligue des nations contre la sélection danoise. Mais aussi pour son frère, victime d’un accident d’avion en 1987, alors que l’actuel sélectionneur n’avait que 19 ans et était à l’aube de sa carrière de joueur. En quarante ans de vie publique, pas une fois Deschamps n’avait évoqué cet épisode. Surpris lui-même, le sélectionneur tricolore a coupé court, bifurquant sur le Paraguay et les échéances à venir comme on chasse les nuages.

BEAUTÉ TRAGIQUE

Mais le moment aura affleuré. Et on aura entrevu une partie du tableau. Ce que les joueurs lui doivent à lui, parce qu’il est là au milieu d’eux malgré les circonstances et qu’il a construit cette équipe à quatre joueurs offensifs qui contredit tous les clichés courant depuis des années sur l’entraîneur spéculatif qu’il n’a jamais été, Deschamps expliquant depuis quatorze ans qu’il est en fonction pour s’adapter aux joueurs qu’il a sous la main et qu’il n’a jamais cru à quoi que ce soit d’autre. Et ce que Deschamps doit à ses joueurs, avec une intensité aiguë depuis dix jours. On parle de lien. Mais pas seulement : une nécessité profonde, sans doute cruelle vue de l’extérieur mais qu’un apprenti footballeur expérimente dès les premiers coups durs qui ne manquent jamais de tomber dès ses années de formation et qui fait la beauté tragique, sans cynisme aucun, de ce que vivent ces gars-là: quoi qu’il advienne, il faut le transformer en quelque chose qui permette d’avancer. Et une vie de foot n’est rien d’autre qu’un long voyage solitaire et insensibilisant, marqué d’une façon ou d’une autre par le manque (d’un proche qui aurait pu aider, d’une adolescence sacrifiée) entrecoupé de moments de communion. D’une intensité sans pareille, mais dont on ne prend vraiment la mesure que quand tout s’arrête.

Lors du match de préparation perdu (1-2) le 4 juin à la Beaujoire contre la sélection ivoirienne, le public nantais lui aura rendu des hommages en rafale, entre pancarte reprenant ses éléments de langage («Sur le plan tactique et technique», prononcez «Sur le plan “taquetique” et “téquenique” avec l’accent basque) et longue ovation à la 7e minute, son numéro de maillot lors de ses années chez les Canaris entre 1985 et 1989. Il s’est montré attentif à ces marques de respect, il a remercié mais il aura surtout dévalé la séquence comme s’il était un peu à côté. Par pudeur sans doute, parce qu’il estime depuis toujours ne pas avoir le luxe de se retourner plus sûrement.

Lors d’un point presse à Philadelphie, le 21 juin, on lui avait posé une question plutôt amène sur ce qui lui avait plu cinq jours plus tôt en phase de groupe contre les Sénégalais, une histoire de verre à moitié plein. Long soupir en retour: «Dites, ça fait cinq jours…» Une éternité dans son monde à lui. Ou plutôt sa négation : Deschamps, c’est le moment. Il avait répondu quand même: «Si quelque chose m’a plu, c’est la capacité qu’a cette équipe à marquer des buts et mettre l’adversaire en difficulté. Et j’en suis sorti avec la conviction que si on n’a pas ces joueurs-là, ça se passe différemment.» Une modestie. Puisse-t-elle lui être définitivement comptée quand tout cela s’arrêtera. Une semaine plus tôt, à East Rutherford, toujours devant les micros: «Depuis que je suis en poste, mon objectif premier a toujours été le même : protéger les joueurs.» Ce Mondial nord-américain aura montré que c’était aussi aux joueurs de le protéger lui.

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