Tour de France : Paul Seixas, le grand saut dans l’inconnu


Paul Seixas, lors de la présentation des équipes 
participant au Tour de France, jeudi, à Barcelone.

Très attendu pour sa première, le prodige français de 19 ans aborde la 113e édition avec des certitudes, mais aussi quelques interrogations.

« Paul Seixas sait tout faire, il roule bien et c’est un pur grimpeur. 
Il n’a peur de rien. Sa progression est fulgurante mais linéaire, 
même s’il monte les escaliers quatre à quatre ! » 
   - Vincent Lavenu ancien directeur de
      l’équipe Decathlon AG2R La Mondiale

4 Jul 2026 - Le Figaro
Gilles Festor Envoyé spécial à Barcelone

Il a débarqué avec sa bouille d’adolescent, la silhouette presque frêle du haut de son 1,86 mètre (pour 64 kg). chino beige, chemise blanche et une grande bouteille d’eau dans la main, Paul Seixas s’est assis jeudi après-midi devant 150 journalistes dans l’une des salles du majestueux Recinte Modernista, de Sant Pau, l’ancien hôpital de Barcelone, à quelques pas de la Sagrada Familia. Quinze minutes de conférence de presse au cours de laquelle la nouvelle grande attraction du vélo a été bombardée de questions. « Je savais que le Tour de France serait une autre dimension et cette conférence de presse en est la preuve », a-t-il souri, à peine impressionné par cet exercice qui a fait basculer ce gamin dans le gigantisme de la Grande Boucle.

À 19 ans seulement, le jeune homme donne déjà l’impression d’être un vieux briscard rompu au périlleux exercice médiatique. Comme s’il était déjà imperméable à la pression qui pèse sur ses épaules. «Je prends cela comme n’importe quelle course, forcément avec beaucoup de sérieux et d’attention, même si je sais qu’il y a un petit côté “extra”, parce que c’est le Tour de France », a-t-il habilement évacué quand lui a été posée la question des espoirs que ses compatriotes fondent sur lui. De l’attente, il y en a pour ce nouveau leader du cyclisme français qui sera, samedi, à Barcelone, le plus jeune coureur à prendre le départ du Tour de France depuis 1937. Tout un pays attend depuis plus de quatre décennies l’héritier de Bernard Hinault, couronné sur les Champs-élysées pour la dernière fois en 1985. Une éternité.

Déjà propulsé leader de l’équipe Decathlon CMA CGM, Paul Seixas est un phénomène rare. Un talent précoce qui peut légitimement prétendre à un podium dans trois semaines à Paris en ayant un peu chatouillé, peut-être, l’ultrafavori Tadej Pogačar. Lui, joue de prudence. « C’est le Tour de France, une nouvelle expérience. Il faut d’abord faire l’expérience d’une édition avant de vouloir le gagner.

Gagner une course comme celle-là, c’est une autre histoire. Je verrai bien comment cela se passe, comment je peux performer, à quel niveau et à quel endroit. Et ensuite, nous verrons…», réplique-t-il, avouant viser le classement général davantage qu’une victoire d’étape : «À quelle position, je ne sais pas encore… Je ne peux pas vous dire, mais je ne prendrai pas de risque pour autre chose que le classement général. En tout cas, cela dépendra de la situation dans laquelle je serai. »

Les chiffres depuis le début de saison parlent en sa faveur. Déjà 7 victoires au compteur, dont une dans la prestigieuse Flèche wallonne. Paradoxalement, ce sont ses revers qui ont le plus impressionné. Au printemps, Seixas fut le seul coureur capable de tenir tête à Pogacar sur les Strade Bianche et Liège-bastogneliège, les deux seules fois où les deux hommes ont croisé le fer cette année. Bien sûr, « Pogi » a fini par faire plier le Lyonnais, qu’il désigne déjà comme un futur très grand. « Il a montré qu’il pouvait aussi être le meilleur du monde », a lâché le Slovène après un duel épique dans Liègebastogne-liège, avant d’ajouter : « Il m’a donné un élan de motivation supplémentaire pour le futur. » Venant de l’ogre Pogacar, ces mots valent de l’or. «On avait décelé des qualités hors norme chez lui. Du jamais-vu », éclaire Vincent Lavenu, ancien patron de l’équipe Decathlon AG2R La Mondiale, qui avait repéré le bambin à 12 ans avant de le recruter quelques années plus tard et le lancer chez les professionnels, en février 2025. « Il sait tout faire, il roule bien et c’est un pur grimpeur. Il n’a peur de rien. Sa progression est fulgurante mais linéaire, même s’il monte les escaliers quatre à quatre ! », insiste-t-il.

Au milieu de ce tableau idyllique pointent pourtant quelques nuages. Aussi talentueux soit-il, comment Paul Seixas, qui n’a jamais disputé de course de plus de huit jours, encaissera-t-il le marathon de la Grande Boucle, son rouleau compresseur médiatique et la charge mentale usante qu’il impose aux favoris? « J’attends de voir comment va se passer ma récupération après dix ou quinze jours. Ce sont davantage des interrogations, pas forcément des craintes. Et s’il y a des erreurs ou des moments plus durs, ce sera un bon apprentissage pour la suite », reconnaît le coureur, qui assure aussi s’être remis de la chute qui l’avait poussé à abandonner au récent Tour Auvergne Rhône-alpes, meurtri par des abrasions sur le corps et sur les mains. « Au début, ça n’a pas été les jours les plus faciles, mais, aujourd’hui, ça a bien évolué. J’ai repris l’entraînement après quelques jours et on a passé un très bon stage en altitude aux Arcs, puis au Lautaret », a-t-il tranché. Nous voilà en partie rassurés. La France, qui a vibré depuis dix ans avec Romain Bardet (2e en 2016 et 3e en 2017), poussé Julian Alaphilippe et Thibaut Pinot, idéalement placé pour se parer de jaune à Paris en 2019 avant son douloureux abandon dans la 19e étape, peut se remettre à rêver avec Paul Seixas. La nouvelle fièvre de l’été ne fait peut-être que commencer.

***

Pogačar pour rejoindre dans la légende Anquetil, Merckx, Hinault et Indurain

« J’ai seize jours de course seulement. mais les kilomètres parcourus à l’entraînement comptent aussi et il y en a beaucoup. Je suis prêt…» Tadej Pogacar

4 Jul 2026 - Le Figaro
Jean-Julien Ezvan Envoyé spécial à Barcelone

Rendez-vous. Barcelone, la seule ville au monde à avoir reçu la Coupe du monde de football (1982), les Jeux olympiques (1992), la Coupe de l’America (2024) et le Tour de France (déjà sur la carte en 1957, 1965 et 2009), invite la légende quand, immense favori, Tadej Pogačar, tout à sa domination et sa démesure, vise une cinquième victoire (après 2020, 2021, 2024 et 2025). Pour rejoindre le prestigieux club des cinq, les recordmen Jacques Anquetil, Eddy Merckx, Bernard Hinault et Miguel Indurain. Si l’histoire est à portée de main, le Slovène doit savoir que les Tours dont le millésime se termine par un 6 sont rarement des éditions ordinaires.

En 1926, Lucien Buysse remporte le plus grand des Tours (5750 km en 17 étapes, dont 9 de plus de 300 km et 4 de plus de 400, avec des départs de nuit). En 1956, Roger Walkowiak, opportuniste, profite d’une échappée fleuve (31 coureurs, 19 minutes d’avance lors de la 7e étape Lorient-angers) pour s’emparer du maillot jaune. Il le défendra avec le coeur, la tête et les jambes pour devenir le premier vainqueur du Tour sans victoire d’étape, un fardeau pour celui qui, sa vie durant, a dû lutter contre un label tenace pour un succès inattendu : «Une victoire à la Walkowiak». Longtemps après, Jacques Goddet, emblématique directeur du Tour, aimait dire que ce Tour était son préféré. En 1966, Jacques Anquetil se joue de son rival Raymond Poulidor et favorise la victoire de son équipier Lucien Aimar. En 1976, Lucien Van Impe danse sur les sommets, disperse les favoris, lance Cyrille Guimard dans la carrière de directeur sportif, s’inscrit comme le dernier Belge vainqueur du Tour quand Raymond Poulidor range sa carrière à rallonges avec un dernier podium. En 1986, le duel Hinault-LeMond fascine et divise, au sein même de l’équipe La Vie Claire. Le terrain finit par trancher. Et l’Alpe d’Huez les célèbre. Main dans la main. La prestigieuse victoire d’étape pour le Breton. Le Tour pour l’américain. Bernard Tapie, le chef d’orchestre, applaudit.

Les Tours en 6 n’ont pas été épargnés par les scandales. En 1996, Bjarne Riis, l’ancien équipier, change de peau, transforme les adieux de Miguel Indurain en cauchemar. Avant d’avouer s’être dopé. Et d’abandonner son maillot jaune dans un carton dans son garage. En 2006, quatre jours après le défilé sur les Champs-élysées, Floyd Landis est convaincu de dopage. Oscar Pereiro étant déclaré vainqueur… un an plus tard. Tours et tourments. L’histoire regarde et regardera Tadej Pogacar dans le blanc des yeux.

Accompagné par une équipe solide, expérimentée, épaulé par un lieutenant prometteur qui découvrira le Tour, le Mexicain Isaac del Toro, le leader de l’équipe UAE Team Emirates laisse d’entrée planer la menace : « J’ai seize jours de course seulement (contre 36 à Jonas Vingegaard ou 23 à Paul Seixas, par exemple) mais les kilomètres parcourus à l’entraînement comptent aussi et il y en a beaucoup. Je suis prêt… »

Au départ de Barcelone, le tremplin de Montjuïc, théâtre de l’arrivée du contre-la-montre par équipes, samedi, et de la 2e étape, dimanche, se pose comme une parabole de l’ambition du démoniaque Tadej Pogačar. À 27 ans, il règne sans partage sur la planète cyclisme, a aboli l’ère des spécialistes, a recousu le calendrier, a vidé le jeu des pronostics de leur substance. Le Slovène au visage tout juste sorti de l’adolescence et au corps banal gagne sur tous les terrains, en toute saison, assomme les superlatifs, laisse ses rivaux sans jambes et les spectateurs sans voix. Le souverain du peloton a, sur le Tour, passé 54 jours en jaune (le record étant 111 pour Merckx, 79 pour Hinault, 60 pour Indurain et 59 pour Froome) et remporté 21 victoires d’étapes (35, le record, pour Mark Cavendish, 34 pour Merckx, 28 pour Hinault et 25 pour André Leducq). Il en veut toujours plus. Et vite. Bernard Hinault, qui s’attend à voir passer Tadej Pogačar en trombe, glisse : « Je pense qu’il n’a qu’une idée en tête, remporter une cinquième victoire. Et peut-être même déjà six. Quand on regarde son début de saison, il n’a pas tout gagné (13 victoires) mais presque, il a notamment terminé deuxième de Parisroubaix. Il sait se préparer. Il connaît ses objectifs et, sur le Tour, je ne sais pas trop qui pourra le battre, à moins d’un incident, parce qu’il ne faut pas qu’il tombe ou casse. Mais à part ça… »

Sur sa route, le Slovène trouvera notamment un rival aguerri, le Danois Jonas Vingegaard (lauréat en 2022 et 2023 ; 2e en 2021, 2024 et 2025) et un néophyte très attendu, Paul Seixas, prêt à embraser un Tour haut perché (30 cols au programme, 26 en 2025, 27 en 2024; 54 450 m de dénivelé positif, 52 500 m en 2025, 52 000 m en 2024) qui, comme en 1979, vivra, en fin de programme, deux jours accroché au sommet de l’alpe d’huez avant, en clôture, de venir enchanter Montmartre qui s’inscrit comme une figure de style appréciée, rendue célèbre par les Jeux olympiques de Paris 2024.

La Grande Boucle, plaisir régressif, manège fascinant, s’apprête à dérouler son histoire, à laisser au long des 3 320,7 km, défiler ses héros, ses villages, ses virages, ses visages. À voir surgir ses pièges. Dans une épreuve qui, parfois, sans prévenir, s’amuse à bouleverser l’ordre établi, à déchirer les certitudes et les pronostics. Et ce Tour, feuilleton aux mille ressorts, devra résister à la chaleur…

En 2026, Tadej Pogačar a, la fleur aux dents, comme le chantait Joe Dassin, avalé le vent, semé la tempête, dompté les saisons, collectionné les succès. Seuls quelques pavés lui sont restés en travers de la gorge. Et s’il a gagné dans tous les formats de course, il a éprouvé la peur quand sa compagne, Urska Zigart, est lourdement tombée lors du récent Tour de Suisse, avant de se relever avec une fracture de la mâchoire. Le coureur a brusquement vu sa cuirasse se fendre, sa cape de super-héros se détacher, son visage lisse être frappé de gravité, son regard se voiler. L’homme a ressenti une immense fragilité. Avec ses forces et ses (relatives) faiblesses, c’est ce Tadej Pogačar qui convoque l’histoire…

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