« Il n’a jamais vraiment craqué mentalement »


En masquant sa blessure au genou l’an dernier, Tadej Pogacar avait accentué la pression autour de lui, admettant après coup avoir souffert mentalement. Mais sans jamais totalement plonger, selon ses proches.

« Les autres étaient plus forts que lui, je pense. 
Mais ce jour-là, il avait gagné avec la tête »
   -  FABIO BALDATO, DIRECTEUR SP'ORTIF CHEZ UAE 
      À PROPOS DU TOUR DE LOMBARDIE 2023

« Il a des limites humaines et il a des journées 
où il n’a pas envie de sortir de son lit »
   - MARJETA POGACAR, MÈRE DE TADEJ POGACAR

4 Jul 2026 - L'Équipe
DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL YOHANN HAUTBOIS

KOMENDA (SLV) et BARCELONE (ESP) – Le 27 juillet 2025, au téléphone, la discussion avait facilement glissé vers le sujet de la santé mentale, Tadej Pogacar ne cherchant pas à l’éviter, au contraire. Au bout d’un Tour de France où il s’était agacé de la récurrence des questions, sur sa fatigue notamment, il avait confié : « Vous ne pouvez pas être bien tous les jours. Cela me semble normal de ne pas avoir un grand sourire et d’être heureux tous les jours. » À l’époque, personne ne le savait, mais le quadruple vainqueur du Tour souffrait d’un genou et, depuis la Slovénie, Miha Koncilija scrutait son ancien protégé chez les jeunes. « La plupart du temps, il est très heureux et ça se voit sur son visage. Mais, l’an dernier, j’étais inquiet : “Qu’est-ce qui ne va pas ?”.Selon son entourage, le Tour de France avait été très éprouvant mentalement pour Tadej Pogacar l’année dernière.

Deux semaines plus tard, j’avais discuté avec Ziga Jerman (un ami de Pogacar, présent dans le staff d’UAE Emirates XRG). Il m’avait dit que le Tour avait vraiment été très difficile, mentalement très éprouvant. »

Marjeta Pogacar a beau être sa maman, elle doit, elle aussi, encore déchiffrer son fils, « car il ne parle jamais de sa souffrance, il ne veut pas nous inquiéter. Avec lui, tout va toujours bien. Mais on voit bien, nous, quand cela ne va pas… Ses yeux sont différents, il est pâle. » La tête et les jambes s’imbriquent chez le Slovène mais la première l’a rarement fait flancher selon ses équipiers, souvent bluffés par sa capacité de rebond. « Il est né comme ça » , souffle son compatriote Domen Novak alors que Nils Politt convoque sa réaction après sa blessure au genou, l’été dernier : « Réussir malgré tout à se battre pour la victoire sur les Champs-Élysées (deuxième derrière Wout Van Aert), c’était très impressionnant. » C’était sa façon à lui de rassurer définitivement son équipe, se souvient Pavel Sivakov : « Il n’avait pas trop voulu nous parler de son genou pour qu’on continue à faire nos trucs. À la fin, il n’était pas aussi saignant que les deux premières semaines, mais il a continué de dominer en montagne. Il fallait être super fort mentalement. »

Directeur sportif chez UAE, Fabio Baldato a constaté, sur une classique cette fois, combien les synapses de « Pogi » l’avaient sauvé d’une méforme persistante : « Lors du Tour de Lombardie 2023. Il avait perdu le Tour, il n’était pas super, il venait de faire deuxième au Tour d’Emilie, cinquième au Tre Valli Varesine. Il a attaqué juste avant la descente, il a terminé tout seul. Les autres étaient plus forts que lui, je pense. Mais ce jour-là, il avait gagné avec la tête. »

Alimentation ciblée et motivation hors norme

« Il n’a jamais vraiment craqué mentalement », estime aussi Nils Politt qui l’épaule depuis 2023. Même après avoir pris un tir lors du chrono deCombloux (16e étape du Tour 2023) avant d’exploser le lendemain à Courchevel, à près de six minutes de Jonas Vingegaard ? « Dans le col de la Loze, n’importe quel autre coureur aurait abandonné, personne n’aurait accepté de se prendre une claque si forte, assure Mauro Gianetti, manager général d’UAE. Mentalement, la démonstration qu’il a faite ce jour-là, pour moi, c’était quelque chose. À l’arrivée, il était convaincu qu’il était hors du podium. Il a été surpris quand on lui a annoncé qu’il était toujours deuxième. Il a dit OK. »

Trois jours plus tard, il gagnait l’étape entre Belfort et le Markstein. L’année précédente, déjà, après avoir été massacré par le collectif de Jumbo Visma dans le col du Granon, le Slovène avait basculé sur la suite, vainqueur à Peyragudes, une semaine plus tard.

Ses deux « défaites » face au Danois marquent alors un tournant, Matteo Trentin, coureur chez UAE jusqu’en 2023, en est persuadé. « Quelque chose a cliqué dans sa tête. Il est alors devenu plus professionnel, pas forcément plus que les autres mais comme il est naturellement au-dessus, le fossé s’est creusé. » Vexé, Pogacar change d’entraîneur, de méthode, s’astreint enfin à une alimentation plus ciblée et se promet de reprendre son dû, conscient que sa marge s’était réduite. Depuis, il marche sur le peloton sans montrer le moindre signe de faiblesse, ni quand il chute lors des Strade Bianche en 2025, ni cette année sur MilanSan Remo. « Il est tombé et hop, il a attaqué derrière. Beaucoup auraient estimé que la course était perdue » , insiste Mauro Gianetti.

« C’était sa sixième participation, note son père Mirko pour rappeler sa ténacité. Il se focalise tellement sur un but qu’il y consacre toute sa vie. Il ne fait rien d’autre que s’entraîner, manger. Il ne sort pas, il reconnaît les routes. »

Cette obsession trouve un écho après son second titre de champion du monde, au Rwanda, l’an dernier. Alex Carera, son agent, revoit leur discussion derrière le podium, dans l’attente d’enfiler son maillot arcen-ciel et sa médaille. « Il me demande l’heure, je lui demande pourquoi. Il me répond : “La remise du maillot va prendre vingt minutes, ensuite pareil pour la conférence de presse, un quart d’heure pour le contrôle antidopage. J’ai calculé que je peux prendre un vol plus tôt, c’est autant de temps de gagner pour ma récupération avant les Championnats d’Europe.”

Car la bête se nourrit de ses succès, de son envie de « jouer sur le vélo » , une philosophie que Benoît Cosnefroy a découverte en signant cet hiver avec la formation émirienne. « Il est fort sans se mettre une pression démesurée. Quand il a perdu à Roubaix, je ne l’ai pas senti abattu : il a joué, il a perdu. Il joue mais son jeu n’est pas très marrant pour le reste du peloton ( rires). » « Il court beaucoup à l’instinct et avec énormément de plaisir. C’est sa principale force » , a noté Politt.

Ses parents, effrayés par l’engouement qu’il suscite – « Il est devenu une attraction pour énormément de gens, parfois il ne peut même pas accéder au bus de son équipe » –, s’étonnent de ce détachement mais Marjeta Pogacar veut atténuer l’image d’un cyborg sans affect. « Tout le monde est humain, Tadej aussi. Il n’est pas un extraterrestre, il a un père et une mère, deux soeurs, un frère, il ne vient pas d’une autre planète. Il a des limites humaines et il a des journées où il n’a pas envie de sortir de son lit. »

Mais elle doit bien admettre que la plupart du temps, il digère mieux que les autres les à-côtés du cyclisme. « Nous avons plus peur de ça que de la course. Dans les cols emblématiques, tout le monde s’approche de la route, beaucoup de spectateurs touchent les coureurs. Comment peut-il supporter tout ça ? Quand il a parlé de la santé mentale, on a été surpris mais on a compris ce qu’il a voulu dire, car un membre de son ancien club a connu un burn out. »

Il s’agit de Miha Koncilija, l’entraîneur qui l’a découvert chez les jeunes et qui comprend d’autant mieux les risques qui pèsent sur l’homme aux 121 victoires : « Tadej n’est pas le genre de personne qui prend plaisir à être sous les projecteurs, dans les médias. »

La quête d’un cinquième succès sur le Tour de France ne va pas arranger son rapport à la célébrité mais son équipe veille à son équilibre, le préserve de plus en plus des sollicitations. « La chute d’Urska (Zigart, au Tour de Suisse) l’a vraiment marqué »,

rappelle sa mère, et il n’y a pas eu de débat au moment d’annuler le stage à Isola 2000 pour qu’il reste auprès de sa compagne, victime d’une fracture de la mâchoire. « C’est une question d’équilibre. À quoi ça sert d’envoyer un coureur en altitude si la tête n’est pas là, interroge Mauro Gianetti. Il y a des moments où il nous dit : “Bon, j’ai besoin d’être relax.” Cette fatigue mentale, il faut la respecter. » Elle reste l’une de ses dernières fragilités (potentielles). 


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