Dans la « marmite » du Tour
À l’image de Mathieu van der Poel ici, les coureurs sont souvent sollicités
par les journalistes et le public dès l’arrivée de chaque étape.
À chaque édition, la pression inhérente au Tour de France est mentionnée, liée à son importance dans le calendrier, à la popularité de l’événement, à l’attente du public et à l’exigence des équipes en lice. Les coureurs affrontent un étau mental inévitabl
4 Jul 2026 - L'Équipe
LUC HERINCX et ALEXANDRE ROOS
"À chaque fois que j’ai réussi un Tour de France,
l’année d’après, il y avait tout de suite beaucoup plus de pression"
- THIBAUT PINOT, TROISIÈME DU TOUR 2014
"Je répondais beaucoup en désamorçant la pression,
quitte à me dévaloriser un petit peu dans mes déclarations"
- THOMAS VOECKLER, MEILLEUR
GRIMPEUR DU TOUR 2012
"Je pensais au fait que les sponsors investissaient beaucoup d’argent,
que les coéquipiers roulaient pour moi"
- JAN ULLRICH, VAINQUEUR DU TOUR 1997
BARCELONE (ESP) – Un premier exercice médiatique devant un gigantesque parterre de journalistes avant de fendre une foule bruyante pour l’escorter au pied de la monumentale Sagrada Familia: Paul Seixas a mis les pieds jeudi dans la « marmite » du Tour de France. « La vraie Cocotte-Minute, développe Jean-François Bernard, premier successeur déchu de Bernard Hinault. Il faut bien laisser la vapeur sortir avant d’enlever le bouchon. La pression te grignote parce que quand tu te réveilles, tu ouvres la fenêtre et tu sais que tu es au Tour. Tu ne peux pas t’échapper du Tour, c’est impossible, c’est une bulle. Sans t’en rendre compte, ça te bouffe. »
Conscient du phénomène, Aurélien Paret-Peintre a pris Seixas sous son aile chez Decathlon CMA CGM, mais le chaperon concède que « tant que tu n’as pas fait le Tour, tu ne peux pas te rendre compte de la machine qu’il représente, elle ne s’arrête que quand tu dors la nuit » « En fait, le Tour est déjà tellement nerveux en course que chaque pourcent de pression supplémentaire se ressent particulièrement »
Les conférences de presse, les demandes d’autographes et selfies en arrivant à l’hôtel, « ça ajoute, chaque jour, un peu de stress et c’est une heure de moins de récupération » queur du Tour 1997. « D’un autre côté, ça peut aussi être motivant, comme si vous viviez dans un film. » Avec du recul, il note que « le pire, c’était la pression que je me mettais » , l’une des trois strates identifiées par Jean-Luc Tournier.
« Il y a une commande sociétale, du public, qui attend, demande la performance, le spectaculaire, le grand show, énumère le psychosociologue et psychothérapeute spécialisé dans le sport. La deuxième, c’est la commande institutionnelle, propre à chaque équipe. Et la troisième, plus spectaculaire chez les leaders ou les champions, c’est la commande personnelle. La tâche qu’on se met à soi-même et qu’on veut atteindre absolument. » Cette dernière se confond ou se dilue parfois dans les autres commandes. « Je pensais au fait que les sponsors investissaient beaucoup d’argent, que les coéquipiers roulaient pour moi » , concède Ullrich.
« Je ne voulais pas que les gens me voient là, racontait Thibaut Pinot de ses expériences dans le gruppetto. J’avais honte, parce que j’étais le plus encouragé, mais je n’étais pas devant. Je trouvais ce soutien injustifié, et j’avais envie de leur donner ce qu’ils attendaient de moi. La pression que je me mettais était souvent le pire, je le vivais mal. »
Après une revalorisation salariale en 2005, Thomas Voeckler s’est senti redevable. « Pendant quelques mois, j’ai fait fausse route en pédalant pour justifier mon salaire. Puis j’ai compris que je devais pédaler parce que j’aimais gagner des courses. Et ça change tout. Du moment où on reste concentré làdessus, il n’y a plus de pression. »
Le sélectionneur des Bleus insiste: « Si on y réfléchit bien, le concerné ne doit rien, contractuellement ou quoi. Donc en fait c’est très subtil, pas chiffrable. »
La commande sociétale est un mal décuplé pour un coureur de l’Hexagone en juillet. « Jouer le général, c’est le truc le plus dur pour un Français sur le Tour, introspectait Romain Bardet dans nos colonnes, il y a deux ans. On n’est pas préparés à le gérer. Tout le monde veut un bout de nous, et j’ai toujours eu beaucoup de mal à me déconnecter de la course, me sentant prisonnier de cette grande machine. J’ai v écu de très bons moments sans être jamais vraiment moi-même. Dès la ligne franchie, je pensais à la façon dont je pouvais maximiser mon temps. »
Pinot a identifié un point de bascule clair dans sa carrière: sa victoire à Porrentruy en 2012. « À partir de là, je ne voyais plus le vélo pareil. Avant, on était au village départ une heure et demie avant le départ et on rigolait avec le clown du village, expliquait le troisième du Tour 2014. Après, je n’avais plus le droit de le faire, les gens attendent de toi quelque chose. À chaque fois que j’ai réussi un Tour de France, l’année d’après, il y avait tout de suite beaucoup de pression et je perdais un peu pied. Il fallait faire mieux que l’année d’avant. La pression m’a bouilli la cervelle. »
Particulièrement émotif lors de son dernier succès d’étape en 2024, Matej Mohorič s’est justifié en pointant cette violence psychologique de la course. « Le Tour de France fait craquer tout le monde, expliquait le Slovène. Je ne connais pas un coureur qui a dit: “Ah, le Tour finalement, ce n’était pas si mal”. Même Tadej Pogacar peut vous raconter quelques histoires, je crois. Un jour ou l’autre, ça arrive. » « Mine de rien, tous vivent pour cette pression, note Tournier. Ils appellent adrénaline, la compétition qui génère ce stress positif. Le souci est le suivant : quand vous avez cette pression, elle va vous permettre de vous transcender, par contre quand elle vous a, qu’elle vous envahit, comme on pourrait être sous angoisse, alors là ça change tout. »
C’est arrivé à Pinot en 2013. Quatrième du Tour de Suisse, donc en bonne condition, il a senti la pression monter puis exploser, au lieu de l’accepter. « Au moment de faire ma valise le mercredi matin avant le grand départ, j’en pleurais, a-t-il raconté. Je sentais que ça allait mal se passer. Je savais très bien que je ne pouvais pas assumer ce qu’on allait me demander, mais je devais faire face. Donc j’ai dû mentir, dire que j’étais en condition alors que je ne l’étais pas. À 23 ans, j’étais trop jeune. J’étais un peu balancé dans la jungle. » Décrit par Tournier comme « un profil héroïque » , qui avait obtenu « l’amour d’un peuple, sa reconnaissance éternelle » , Pinot, paradoxalement, n’a pas pu ou su s’appuyer sur un tiers. « Et c’est ce qui a manqué à notre héros, observe le psychothérapeute. Les athlètes ont une connaissance de leur corps absolument incroyable, mais parfois ils ont un degré de connexion avec eux-mêmes, un rapport à leur propre intimité, qui est manquant. »
Jean-François Bernard en a fait les frais en 1987, en jaune après le Ventoux, dévoré par la pression soudaine et renversé le lendemain. « Je suis sans doute le seul coureur à avoir gagné deux chronos dans un Tour sans en avoir gagné le général. C’est tombé sur moi, déplore-t-il. Quelque part, je traîne ce boulet de temps en temps. La pression, ça explique, mais il n’y a pas que ça, le manque d’expérience aussi. » Car se figurer ce que la pression représente sur le Tour ne suffit pas, cela peut même être un écueil, une sorte de « prophétie autoréalisée » , pointe Tournier. « Des coureurs, et on le voit dans plein d’autres sports, font le Tour avant le Tour. Ils arrivent râpés émotionnellement. Pour confirmer ce qu’ils ont entendu, ils vont se mettre dans le dur. Là aussi, le discours de l’entourage, de l’environnement, sont extrêmement importants. »
« Il faut construire une bulle protectrice autour du coureur », résume Philippe Mauduit, responsable des directeurs sportifs chez Groupama-FDJ United. Voeckler avait aussi sa propre méthode : « Je répondais beaucoup en désamorçant la pression, quitte à me dévaloriser un petit peu dans mes déclarations. Il faut savoir devancer aussi l’attente des gens. » Mauduit insiste sur l’imperméabilité aux réseaux sociaux. « Il faut aussi se focaliser sur le processus, pas le résultat, se concentrer sur ce qu’on maîtrise, la nutrition, le sommeil, ça renforce les certitudes. Garder des vrais moments de repos où le coureur peut s’isoler et faire le vide, s’appuyer sur le collectif. » Accepter d’être aidé, se préparer à la pression et l’embrasser. Pour ne pas y succomber.
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