BLEU COMME SES 11 ANNÉES QUICK-STEP
Ce n’est pas une victoire mais un doublé rare qui a propulsé Julian Alaphilippe au sommet. Champion du monde en 2020 et 2021, il a écrit un chapitre essentiel avec les couleurs de l’arc-en-ciel, et c’est au tour de celles-ci de parler en profondeur de ce coureur hors norme à bien des égards.
À l’exception de son dernier triomphe, le Grand Prix de Québec l’an dernier, Julian Alaphilippe a remporté toutes ses victoires sous les couleurs de la formation belge. Quarante-quatre bouquets, fruits d’un mariage prolifique, qui s’est pourtant fissuré sure la fin.
2 Oct 2026 - Vélo Magazine
Par Benedict Vanclooster.
Depuis la création de l’équipe en 2003, près de deux cents coureurs ont porté les couleurs de Quick-step sous ses différentes appellations. Parmi eux, rares sont ceux qui y ont consacré une aussi grande partie de leur carrière que Julian Alaphilippe. Au classement des plus fidèles, dominé par Tom Boonen avec un peu plus de quatorze saisons, celui qui a été formé à l’armée de terre et a porté pendant onze saisons professionnelles un uniforme « belge » (2014-2024) occupe la septième place. Devant lui, uniquement des Belges – si l’on excepte le Tchèque Zdenek Stybar, qui a grandi dans le cyclo-cross flamand avant de s’installer en Flandre.
« Nous étions réputés pour être une équipe agressive, explique Patrick Lefevere, fondateur et manager de la formation jusqu’il y a deux saisons. Nous pouvions enflammer une course. Julian correspondait parfaitement à ce style. Il formait un duo idéal avec Dries Devenyns, qui faisait le lead-out dans les côtes avant que Julian ne fasse sauter tout le monde. » « Julian et Quick-step partageaient le même ADN, poursuit Dries Devenyns, nous ne courions pas de manière opportuniste. Il arrivait régulièrement qu’après une reconnaissance du parcours avec l’équipe, Julian et moi fassions demi-tour pour mieux mémoriser les derniers kilomètres. La veille de la course, dans notre chambre, nous passions en revue les endroits où il devait me suivre et ceux où je devais le lancer. Lorsque ce plan fonctionnait le lendemain, comme à Épernay (Tour 2019) ou à Landerneau (Tour 2021), la joie n’en était que plus intense. » À l’époque des grandes années d’alaphilippe, Quick-step était encore la référence dans les classiques. Même tropisme pour le double champion du monde qui soulignait dans son autobiographie Mon année arc-en-ciel (Édition Marabout, 2021) : « En matière de cyclisme, je suis beaucoup plus belge que français, parce que j’aime les courses d’un jour. Je cours pour une équipe belge, j’aime cette mentalité. Mes premiers résultats, je les ai obtenus dans les classiques. » Devenyns et Lefevere abondent : « Même s’il portait encore le maillot jaune à trois jours de Paris en 2019, Julian n’a jamais envisagé de gagner le Tour. Il ne fallait pas lui demander de viser le classement général année après année. Il aurait fini par exploser physiquement et mentalement. »
Deuxième père
Comme souvent, c’est Johan Molly qui avait déniché ce futur talent du Wolfpack. Le soigneur se souvient encore de ses premiers messages sur Facebook, restés sans réponse, devant peu à peu gagner la confiance de Julian Alaphilippe. Notamment en le motivant après une blessure au genou, qui, chez les juniors, l’avait contraint à rester sur la touche près d’une saison. Fin 2012, Molly invita Lefevere à un cyclo-cross à Bredene. C’est là, sur la côte belge, que le manager fit la connaissance de ce « petit bonhomme frêle, transi de froid », venu du coeur de la France. « Patrick a immédiatement été conquis et lui a fait signer dès le lendemain un contrat chez Etixx-ihned. » Après avoir passé une seule saison en développement, Alaphilippe était promu dans la formation principale. Lefevere était tout autant convaincu par son talent que touché par son histoire personnelle. Julian lui avait parlé de sa famille, de ce père musicien de bal déjà âgé et des frères issus de générations différentes : « Ils n’avaient pas beaucoup de moyens. Ce n’est pas que Julian en avait honte, mais j’avais malgré tout le sentiment que je devais m’occuper de ce garçon comme une sorte de deuxième père. Julian était aussi toujours à la recherche de reconnaissance. Après chaque exploit, il me demandait : “Patrick, tu es fier de moi ?” Je devais alors – c’est une image – lui caresser la tête. »
Alaphilippe, l’animateur. Ambiance garantie lors de la présentation des équipes
du Tour 2023 autour de Rémi Cavagna, Dries Devenyns et Kasper Asgreen.
Alaphilippe s’imposa comme un leader capable de porter et de fédérer toute une équipe. D’abord par son profil polyvalent : « Son registre allait du Tour des Flandres à Liège-bastogne-liège, en passant par les étapes des Grands Tours. Il était le leader de toute l’équipe », observe Devenyns, son coéquipier le plus fréquent (193 jours de course). Mais aussi par sa personnalité : « Lorsqu’après une victoire Julian arrivait plus tard à l’hôtel, il commençait toujours par faire le tour des chambres pour donner une accolade à tout le monde. D’autres leaders seraient allés directement à la table de massage. Même après avoir changé de statut, il n’a jamais pris les autres de haut. » Cette attitude lui valut un soutien sans faille. À Tirreno-adriatico 2019, alors qu’il était chargé de lancer le sprint d’elia Viviani, Alaphilippe s’empara « par accident » de la victoire d’étape. Cela n’empêcha pas l’italien, quelques mois plus tard, de « ne jamais rouler aussi fort qu’à ce moment-là » au service du Maillot Jaune pendant le Tour, raconte Devenyns. Celui-ci refusa de son côté une place dans la sélection belge pour les Mondiaux d’imola, préférant aider à canaliser le remuant Alaphilippe pendant le Tour, puis le prendre dans son sillage sur son scooter dans les Ardennes flamandes entre le Tour et les Championnats du monde. Avec le résultat que l’on connaît, et, en guise de remerciement, une montre Breitling offerte par le champion du monde.
De même que ses coéquipiers se mettaient à son service, Alaphilippe bénéficiait lui aussi de toute l’affection du staff. En passant parfois avec un plateau de bières, le Français contribuait à entretenir une atmosphère familiale, autre marque de fabrique de Quick-step. « Julian était très sensible à l’ambiance », remarque Devenyns. « Il était lui-même un formidable animateur, on ne s’ennuyait jamais avec lui. La fois où, au sommet du Tourmalet, avec le président Macron derrière lui, il a fait danser malicieusement ses sourcils face à la caméra, ou lorsqu’il a fait le poirier sur le toit d’une voiture de l’équipe, c’était Julian dans toute sa dimension joueuse. »
RENVOYÉ CHEZ LUI
Cette ambiance familiale passait aussi par le goût de la fête et la célébration des victoires. Dans son bureau à Roulers, en Flandre-occidentale, Lefevere a accroché une grande photo où on le voit aux côtés d’alaphilippe, un gros cigare aux lèvres, et de son âme soeur Bob Jungels, une bière à la main. Le souvenir d’une « fête historique » en 2018. Jungels venait de remporter Liège, notamment grâce au travail d’alaphilippe, qui, quelques jours plus tôt, avait lui-même remporté la première de ses trois victoires dans la Flèche Wallonne. Mais Lefevere n’acceptait les grandes fêtes qu’à condition de se remettre ensuite au travail avec le même sérieux. Alaphilippe en fit lui aussi l’expérience lorsqu’il passa une nuit à faire la fête avec les voisins de la FDJ lors d’un stage d’entraînement à Calpe. Lefevere : « Personne ne pensait que j’aurais les couilles de le faire, mais je l’ai mis dans l’avion pour le renvoyer chez lui. Avant même que j’aie eu le temps de lui envoyer un mail bien salé, Julian m’avait déjà écrit pour présenter ses excuses. Pour moi, l’incident était clos. »
Alaphilippe, le leader. Celui que l’on aime suivre
et servir mais qui ne se met jamais au-dessus des autres.
JUSTIFIER SON SALAIRE
Au printemps 2021, quelques mois après son premier titre mondial, Alaphilippe avait signé un nouveau contrat de trois ans. Pour Lefevere, le salaire de la première année récompensait les performances réalisées jusque-là, les deux suivantes correspondant à ce qu’il lui restait à accomplir. « Mais les performances attendues ne sont, pour l’essentiel, jamais venues », considère l’ancien CEO. « Je le sais : il y a eu ses blessures et l’émergence des “monstres” Tadej, Mathieu, Remco et Wout, qui avaient un moteur plus puissant. Mais Julian ne faisait et ne donnait plus toujours tout pour son métier. Chacun doit justifier son salaire. » Lors d’une réunion de l’équipe près de l’aéroport de Zaventem, en novembre 2023, Lefevere convoqua l’ancien roi des puncheurs pour une mise au point, en présence de sa compagne Marion Rousse et de son agent Dries Smets. « Julian a ensuite recommencé à mieux prendre soin de lui, mais je sentais que quelque chose s’était brisé. » Quelques mois plus tard, lorsque Lefevere déclara dans un hebdomadaire flamand qu’alaphilippe était « trop sous le charme de Marion », les fissures semblèrent irréparables. « J’aurais préféré que Marion mette le développement de sa carrière entre parenthèses jusqu’à ce que Julian ait arrêté, juge-t-il après coup. Cela n’a pas été bien accueilli et je n’aurais pas dû le dire, même si je le pense toujours. »
À la fin de cette saison 2024, l’inévitable finit par arriver : les chemins de Loulou et du Wolfpack allaient se séparer. « Lorsqu’il a reçu cette formidable offre de Tudor, cela ne m’a finalement pas déplu, car j’avais le sentiment que Julian était arrivé au bout », explique Lefevere. L’ancien patron de l’équipe relève qu’alaphilippe ne remportera plus qu’une seule course, le Grand Prix de Québec, et qu’il l’a donc, « comme toujours », laissé partir au bon moment. Ce qui ne signifie pas pour autant qu’il a cessé de porter Julian dans son coeur. « Au contraire. Nous avons créé tellement de beaux souvenirs ensemble. Qui aurait pu imaginer tout cela lorsque j’ai vu pour la première fois ce gamin transi de froid à Bredene ? »

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