JAUNE COMME LA MAGIE DE JUILLET


Premier Français à porter la tunique jaune sur trois éditions du Tour de France d’affilée depuis Bernard Hinault, Julian Alaphilippe a tout connu sur le Tour : la consécration, la peine d’un fils, la joie d’un père et le crépuscule d’une carrière.

2 Oct 2026 - Vélo Magazine
PAR ROMAN BOUQUET LITTRE.

Ces vignes sont vertigineuses. Dans ces terres crayeuses au-dessus d’épernay naissent les meilleurs millésimes. Une histoire de patience et de besogne. Au moment de jeter un oeil à ce qui reste d’adversaires dans son sillage, Julian Alaphilippe n’en a que faire du champagne qu’on fabrique aux bords de cette côte de Mutigny, un petit kilomètre à 12 %. Cette année, c’est lui qui rince. Lancé par Dries Devenyns, le Français de 27 ans prend son destin en main, avale Tim Wellens (Lotto Soudal), bascule seul en tête à 16 bornes de l’arrivée et plonge tête la première dans la descente. À bloc. Vainqueur en 2018 au Grand-bornand et à Bagnères-de-luchon, maillot à pois sur les épaules, le public connaît ce panache et ses coups de tête nerveux balancés à ses poursuivants, loin dans la pampa. Sur cette 3e étape du Tour de France 2019, Julian remet ça. Le poing rageur et les yeux embués à l’idée de porter pour la première fois le maillot jaune, un nouveau chapitre dans sa carrière. Le meilleur. « Je n’arrive pas à réaliser ce qui m’arrive. Je me sentais bien, alors j’ai accéléré dans la montée, mais je ne pensais pas y arriver seul », glisse-t-il à l’arrivée. Le mardi 9 juillet, en jaune des chaussettes aux coutures du cuissard, il savoure. « C’était assurément une journée très spéciale que je n’oublierai jamais. Dès mon réveil… Quand je suis arrivé sur la ligne de départ, j’ai ressenti des choses inédites. Le public, les cris… C’était magique », avoue le petit gars de Saint-amand-montrond. « C’était un autre monde. J’entendais mon prénom toutes les dix secondes. C’est difficile à expliquer. Je ne cours pas après la popularité : je veux juste rendre les gens heureux. » Une promesse.

Dépossédé de son bien momentanément dans la poussière de la Super Planche des Belles Filles, Alaphilippe a encore du bonheur en stock. Sur l’étape 8 en direction de Saint-étienne, il s’envole dans la côte de la Jaillière (1,9 km à 8 %), le dernier taquet de l’étape. Les mains en bas du cintre et les jambes frénétiques, comme un fêtard qui envahirait la piste d’une boîte de Montluçon, au bout de la nuit, au milieu des corps déjà éprouvés. Et Thibaut Pinot (Groupama-fdj) danse avec lui. Les deux Français se relaient dans la descente, collent 20 secondes aux Bernal, Thomas et compagnie. Une paille, mais leur accolade à l’arrivée rend fier tout le pays. Voilà Julian en jaune le 14 juillet 2019, avec l’assurance d’en profiter jusqu’aux Pyrénées et ce long chrono cabossé de Pau. Les 27 kilomètres doivent faire le ménage dans le classement général. Sous une chaleur écrasante, il s’élance comme prévu, le dernier. Devant lui, le favori Geraint Thomas (Team Ineos) est rigide sur sa machine. Dans son sillage, le coureur de Deceuninck-quick Step balance son vélo de chrono comme une draisienne, en danseuse dans le dernier raidard, à grands coups de guidon jusqu’à la ligne, la gueule ouverte. Le chrono affiche du vert : 14 secondes plus rapide que le Britannique, vainqueur sortant, deuxième. La plus grande performance d’alaphilippe sur le Tour de France : « Sans prétention, je savais que je pouvais faire une bonne performance sur un tel parcours, mais je ne pensais pas pouvoir gagner ». Passé l’arche d’arrivée, il a foutu un énorme coup de frein devant les siens, bondissant de sa machine tel un rockeur.

LE COEUR ET LES TRIPES

Le lendemain, dans le Tourmalet, il est encore là, à trimbaler nos petits coeurs et son destin empaquetés depuis 9 jours dans ce tissu jaune. Thomas lâche, Pinot attaque, Alaphilippe est deuxième. À plus de 2 100 mètres d’altitude, il a fait valser tous les doutes qui nous empêchaient de croire à l’impossible. Et même si l’horizon se brouille dans l’étape de Foix, Julian sera bien en jaune à l’entame des Alpes. « Je n’ai jamais été favori et le plus dur reste à venir. Je sais que j’aurai mal aux jambes, mais je n’ai jamais été aussi fort mentalement et motivé qu’aujourd’hui », annonce-t-il. Sur l’étape 18, le col du Galibier est déjà de trop, Julian prend tous les risques dans la descente pour recoller. « Il faut que j’essaye de me détacher de ce qui se passe autour du maillot jaune, mais je me rends bien compte que c’est incroyable. Me retrouver à trois jours de Paris en jaune, je vois bien qu’il y a beaucoup d’attente, il y a quelque chose qui se passe. J’ai l’impression qu’on rêve tous de ça, et moi aussi. »


L’édition 2019 avec ses 14 jours 
en jaune, son Tour le plus réussi.

Tout vacille dans l’iseran le jour d’après. Egan Bernal (Team Ineos) accélère, Alaphilippe est décramponné. Et le ciel a beau déverser ce qu’il a de rage et de grêle sur la route de Tignes, la neutralisation de l’étape reine ne change rien au décrochage du Français, 2e, puis 5e du général après la dernière étape de montagne vers Val Thorens. Avec le coeur et les tripes. « Ce qui ressort, c’est la satisfaction de ces trois semaines de folie, trois semaines qui vont marquer ma carrière et les gens aussi, je pense », confie la nouvelle idole du cyclisme à L’équipe. « J’ai tout mis, j’ai laissé ma peau sur la route ces dernières semaines et je finis au bout du rouleau. Les gens s’en rendent compte. Ils aiment le panache, le courage. » L’année suivante, au matin de la 2e étape du Tour 2020 à Nice, le public se tient prêt : attaque dans les plus forts pourcentages du col des Quatre Chemins (5,5 km à 5,7 %), descente à ras du bitume vers Nice, sprint victorieux sur la promenade des Anglais, gratifié de la tunique de leader, « la cerise sur le gâteau ». En larmes, Alaphilippe dédie ce nouveau maillot à son père disparu quelques semaines plus tôt. Après trois jours en jaune, une pénalité pour un ravitaillement illégal met fin prématurément à l’aventure. Cette fois, dans une année bousculée par la pandémie, le Français ne s’acharne pas. Il prépare un autre objectif : les Mondiaux. Au départ de la 1re étape du Tour 2021, taillée pour son punch, Alaphilippe s’élance paré du maillot arc-en-ciel. Vers Landerneau, il dépose tous ses adversaires à plus de deux kilomètres du sommet de la Fosse-aux-loups (3 km à 5,7 %). Le genou droit esquinté par une chute, un pouce dans sa bouche comme son petit Nino tout juste né, il claque sa sixième victoire sur le Tour. Sa dernière danse. « Lors de la réunion d’avant-étape, j’ai dit à l’équipe que je voulais courir comme s’il n’y avait pas d’étape demain », confie le champion du monde. Après une seule journée en jaune, le Français de 29 ans, rides creusées à force de rire et souffrir, rentre dans le rang. Pour de bon.


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