SCÈNES ORDINAIRES D’UN TYPE EXTRAORDINAIRE


CARTON PLEIN Lors d’un stage en Sierra Nevada,
 on a assisté à un numéro d’équilibriste.

En une décennie à le suivre de près, nous avons été les témoins directs de petits moments qui, reliés les uns aux autres, livrent une version sensible de Julian Alaphilippe. Exemple en trois actes.

2 Oct 2026 - Vélo Magazine
PAR NICOLAS PERTHUIS.

L’aiguille du compteur oscille entre 50 et 60 km/h. Devant nous, Julian Alaphilippe et Dries Devenyns entament leur sortie par une descente pour rejoindre une route plus tranquille et plate. En stage de préparation en Sierra Nevada à quelques semaines du Tour 2019, les deux compères de Deceuninck-quick Step partent tourner les cannes tranquillement car la veille, ils sont rentrés avec deux cents pitons dans les jambes. Depuis notre départ du CAR, le centre d’entraînement où ils logent, perché à 2 330 mètres, le Belge devance le Français. Le duo se laisse porter par la pente sans donner un seul coup de pédale. Au volant, je reste sur mes gardes et laisse une distance de sécurité derrière celui qui vient d’enchaîner trois gagnes de prestige avec les Strade Bianche, Milan-San Remo et la Flèche Wallonne. Jean-Luc Gatellier, reporter à la rubrique cyclisme de L’équipe, occupe le siège passager : c’est grâce à lui que nous avons le privilège d’être ici, sans aucun autre confrère dans les parages. Des années à suivre le coureur ont fini par créer une relation à part, et c’est Julian lui-même qui a proposé à Jean-luc de le rejoindre sur une journée « off », sans en référer au service presse de la formation qui, par principe, aurait dit non. Ce manquement à la procédure interne lui causerait probablement un rappel à l’ordre, mais « Loulou », petit clin d’oeil à l’appui, nous faisait savoir qu’il s’en contrefichait. Histoire de sceller une nouvelle fois cette complicité secrète, Jean-luc était venu avec quelques plaques de chocolat : notre champion en raffole ! Mains sur les poignées de frein, fesses décollées de la selle, Julian voit le bitume défiler à vive allure sous ses pédales. Il semble plus aérien que jamais.

La veille, en prévision de notre venue, il a pris rendezvous chez un barbier de Grenade. Coupe de cheveux soignée et barbichette finement taillée, il nous a reçus sur ce qui se voulait un trait d’humour : « C’est pour ne pas ressembler au petit forain qui range les autos-tamponneuses ! » On file bon train quand soudain apparaît un obstacle inattendu, un pan de carton aussi large que plat, drôle de tapis tombé du ciel. Dries Devenyns l’évite sans difficulté. Par réflexe, je freine par petites touches répétées, pour anticiper la suite, car Julian fonce tête baissée vers l’intrus… Va-t-il être déséquilibré ? Le fait-il par choix ? J’ai aussitôt la réponse : une fois le pneu arrière au contact du carton, il bloque la roue et part dans une glissade maîtrisée d’une bonne trentaine de mètres, avec la dextérité d’un surfeur sur sa planche ! Mon pied se crispe jusqu’à ce que Julian lâche enfin sa poignée de frein pour libérer le carton. Au volant, deux interrogations s’entrechoquent dans mon esprit : que dirait Patrick Lefevere, le big boss, devant une telle inconscience ? Fallait-il voir là un lien avec l’enfant qu’il a été, celui qui jouait les cascadeurs sur un vieux BMX à l’ombre des HLM de Montluçon, attiré par le danger plus que par l’attrait d’un sport dont il ne connaissait rien ? Quelques passages aux urgences et une cinquantaine de points de suture ont fait plus tard de lui ce funambule qui, sous nos yeux ébahis, a joué ingénument avec un bout de carton. Le cyclo-cross a contribué à développer sa technicité (vice-champion du monde juniors), dont il fit ensuite un excellent usage sur la route, comme ce jour de juillet 2018 où, en chasse derrière Adam Yates dans la descente du col du Portillon, il poussa le Britannique à la faute et s’imposa en solitaire à Bagnères-de-luchon. Bilan final : deux étapes du Tour et le maillot à pois. En d’autres termes, un carton !

PASS TON TOUR

Julian Alaphilippe a le sens de la famille, il nous en a donné une nouvelle démonstration sur le Tour 2021.

C’est la cohue habituelle d’une arrivée d’étape du Tour de France. Et même un peu plus en raison de la configuration des lieux, au « sommet » de Mûr-de-bretagne, au milieu des champs. On se croirait à un festival de musique avec ce point commun que si vous n’avez pas le bracelet miracle, le fameux « pass », vous restez en carafe. C’est bien là ce qui tracasse Julian dans la zone mixte réservée aux journalistes accrédités. Le Tour 2021 s’est élancé la veille, et le champion du monde est allé chercher le premier maillot jaune à Landerneau. Quatrième au bout de

ce long faux plat montant que les locaux appellent « le Ventoux breton », il en a été dépossédé par le vainqueur du jour, Mathieu van der Poel. À l’addition des places, il reçoit en revanche le maillot vert du classement par points, d’où un passage par le podium. Une bière à la main, d’une marque partenaire de son équipe, Julian n’a qu’une obsession : mettre la main sur un pass sans lequel Bryan, son frère, ne pourra pas le rejoindre. Pas de réseau téléphonique car trop de monde, et le responsable chargé de lui fournir le précieux sésame reste introuvable ! C’est la fin du monde pour Julian qui, à cet instant précis, n’en a rien à faire du protocole et du maillot vert qui l’attend. Pas sa priorité. Dans son attitude, aucun signe de déception quant au dénouement d’une étape qui, sur le papier, était faite pour lui. Sa tête est ailleurs. Malgré la fatigue, il sautille sur place dans l’espoir d’apercevoir au loin le visage du frangin mêlé à la foule maintenue de l’autre côté de la route. Incroyable scène qui nous permet au passage d’observer à quel point ses jambes sont fibreuses, et combien ses muscles durcis et parsemés de veines se contractent à chaque saut. Une fois encore, si Patrick Lefevere avait été témoin de la scène, il n’aurait pas aimé. Mais pour Julian, la famille c’est sacré ! Bryan, c’est le petit frère qui, n’entretenait pas aussi bien son matériel que son aîné le souhaitait, qui avait une sacrée pointe de vitesse mais qui n’a pas percé chez les pros. Intérieurement, Julian se sent redevable envers lui, c’est comme ça. Peut-être craint-il d’avoir pris un peu trop de lumière aux dépens de son cadet, l’empêchant d’éclore, d’être reconnu à sa juste valeur ? Il avait évoqué cette hypothèse, en off, en marge d’une interview qu’il nous avait accordée. Alors ce foutu pass, il a du sens pour notre champion du monde ! Mais rien n‘y fait, c’est comme chercher une aiguille dans une botte de foin. Le temps est venu de monter sur le podium, Julian n’a plus d’autre choix que de suivre le mouvement. Son regard est noir. Rare de le voir comme ça. Sa déception est palpable, profonde.

LE SILENCE EST D’OR

Le garçon électrique s’est assagi avec le temps, jusqu’à chercher les états méditatifs dans l’immensité silencieuse des montagnes.

« Ma tête tourne, ma tête frappe, un coup de tambour qui éclate. » Ce sont les premières paroles de La Gitane, une chanson plutôt entraînante de Félix Gray qui a marqué les années 1980. Julian en connaissait par coeur les paroles, du moins en 2016 quand j’avais partagé une de ses sorties pour les besoins de notre rubrique « On a roulé avec », quelques jours avant le Championnat de France de Vesoul. Sortie très « punchy » je dois dire. Me voilà donc à pédaler aux côtés de cette pile électrique, trop jeune pour marcher à la Wonder, qui n’arrêtait pas de danser sur le vélo et de chantonner cet air dans les rares moments creux de notre discussion. Son corps partait frénétiquement un coup à droite, un coup à gauche, dans un mouvement saccadé qui n’appelait plus que les boules à facettes. Cinq années plus tard, nous le retrouvions une nouvelle fois en Sierra Nevada, pour un stage prétour de France. Cette fois, à notre grand étonnement, il est à la recherche du silence absolu, comme s’il devait s’en nourrir pour alimenter sa force intérieure. Accompagné de Mattia Cattaneo, Zdenek Stybar et du fidèle Dries Devenyns, il s’est isolé du groupe à l’occasion d’un arrêt au Mirador Monte Ahi de Cara (2 100 m). Seul face à l’immensité des montagnes, la pureté de son maillot arc-en-ciel fondu dans les éléments, il a profité de cette parenthèse pour se recharger d’une énergie invisible dont il a besoin à présent. Le vélo a été pour lui une thérapie au début de sa carrière, un moyen de canaliser son énergie, de moins s’éparpiller. Il semblait désormais apaisé, les standards musicaux un peu speed des années 1980 ayant laissé place aux concertos et aux solos de piano dans sa playlist. En Andorre, là où il résidait depuis deux ans, il s’est certes rapproché de la montagne pour parfaire son coup de pédale de grimpeur, mais il a aussi appris à apprivoiser ce silence, à le désirer et à l’aimer. Il nous en fit l’aveu. Avec un impact sur l’homme, mais aussi sur le coureur, moins chien fou, dans une maîtrise tactique plus aboutie. Ses deux titres mondiaux (2020 et 2021) en ont été la démonstration, dans une période où physiquement il était déjà moins constant que les deux saisons précédentes.

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