VERT COMME LE MAILLOT DE L’ARMÉE


Durant deux ans (2011-2012), le deuxième classe Alaphilippe a porté le maillot-cuissard camouflage de l’armée de terre. Une expérience fondatrice.

2 Oct 2026 - Vélo Magazine
PAR MATTHIEU LAMBERT.

«Où j’étais à 19 ans ? À l’armée. J’y ai vécu de grands moments. » Lors du dernier Tour, la fièvre Paul Seixas a conduit Julian Alaphilippe à se remémorer sa propre jeunesse. Sous les drapeaux, largement oubliée du grand public. Mais pas des anciens de la base des loges de Saint-germain-en-laye (Yvelines), où les ballons du PSG tombent comme des obus. Le siège de l’équipe cycliste de l’armée de terre, rattachée au 121e RT de Montlhéry, intégrée par un Julian blessé et incertain quant à son avenir. « Fin 2010, il courait à L’US Florentaise et sortait d’une saison blanche, rappelle l’adjudant et directeur sportif David Lima da Costa. Problèmes de genou ; il pensait arrêter. En France, personne n’en voulait, il avait une étiquette de cyclo-crossman. Je lui ai proposé un essai à l’armée de terre, alors club de DN 1 déjà structuré comme une équipe pro. Un salaire, et des perspectives de carrière dans l’institution. »

De quoi convaincre un jeune un peu démobilisé, séduit et étonné du montant de la solde, 1 250 euros mensuels. « Énorme pour lui, sourit Lima da Costa. Il m’avait demandé : “Mais Monsieur, si je ne gagne pas de courses, vous allez quand même me donner ça tous les mois ?” » Damien Robert, l’assistant de l’équipe, se souvient de « la candeur, l’innocence un peu infantile » de la recrue. « Il avait une bouille attendrissante. Un peu le petit frère. L’armée lui a apporté la rigueur au quotidien, une enveloppe pour son passage à l’âge adulte. À notre contact, il a découvert les choses de la vie. » À commencer par Paris, la capitale à portée de fusil de la caserne, où le postado mal dégrossi veut toujours aller voir la tour Eiffel, ou le phénomène des marées, observé à la faveur d’une course au bord de la mer. « Il ne connaissait rien d’autre que sa campagne, resitue Benoît Sinner, incorporé en novembre 2010, en même temps que Julian, mais plus âgé de huit ans, et ex-pro. Tout l’émerveillait, y compris le matériel. Il ne comprenait pas pourquoi on lui changeait ses pneus, pas si usés à son goût. » Comme les autres « bleus », Alaf le biffin a fait ses classes, au camp de Versailles-satory, grimpé à la corde, rampé dans la boue, tiré au Famas et au pistolet automatique. Pas de quoi le transformer en chien de guerre : considérés diversement par ces « vrais » militaires de retour « d’opex » en Afghanistan côtoyés à l’ordinaire, les coureurs de l’armée de terre sont d’abord des soldats de bac à sable. Des embusqués, vecteurs de communication, bénéficiaires d’un traitement de faveur, libres de leurs mouvements le soir, bien souvent dispensés de la trop matinale cérémonie des couleurs. Mais c’est quand même l’armée, appréciée par un gamin en quête « d’un cadre, estime Sinner. Julian avait sans doute été un peu livré à lui-même. Le côté stable et serein de la structure lui a fait du bien. Il était attaché à cette idée de groupe, de famille. L’aspect assez rigide lui convenait. »

SUPER CAMARADE

Pas de quoi brider sa nature profonde : spontané, enjoué, heureux de vivre, au point de séduire Jean-yves Le Drian entrepris avec un grand naturel, comme un copain de régiment – le ministre de la Défense venait roulotter de temps en temps avec « ses » hommes. Apprécié de tous, même de Julien Gonnet, un rugueux ancien qui balança sa tartine de Nutella par la fenêtre pour lui inculquer les rudiments de la diététique, Alaphilippe a été un super camarade. Celui qui ne se plaint jamais, l’animateur des chambrées de quatre. « Une perle, dit Yoann Barbas. Le soir, certains ont tendance à se renfermer, penser à la maison. Lui mettait l’ambiance. Toujours à faire le pitre, le même personnage vu plus tard à la télé. Il trouvait la connerie à faire, courait en calbute dans les couloirs, montait sur une barre de traction. Des fois, il débranchait. Mais pas au point d’aller au trou… » L’adjudant n’a pas eu à sévir : « C’était un joyeux, un boute-en-train. Il avait ce côté taquin, la discipline, ce n’est pas trop son truc. Mais avec moi, il obéissait. » Parce qu’en dépit de sa fougue, le jeune Alaphilippe adhère au projet. Sinner : « Julian aime beaucoup son pays. Le drapeau est important pour lui. » Au point d’exécuter un très réglementaire salut sur la plus haute marche du podium du Championnat de France espoirs de cyclo-cross. Un geste totalement spontané. « Je ne lui ai pas demandé de se mettre au garde-à-vous, souligne Lima da Costa. C’était un podium civil. Il était fier de se dire militaire. » Sans doute pas au point de faire carrière aux dires du « para » Barbas, qui, à l’instar du chasseur Sinner, n’a cessé de rempiler : « Malgré ses capacités d’adaptation et son réel attachement à la patrie, Julian n’avait pas le profil pour supporter une hiérarchie. En cas d’échec dans le vélo, il n’aurait pas tenu vingt ans chez nous. » « Il est courageux et combatif, les qualités du soldat, estime Damien Robert. Je n’ai pas connaissance de ses tests psychologiques, mais à mon avis, il n’aurait pas pu intégrer une section de combat. Il est bien trop gentil pour débrancher le cerveau et prendre la vie de quelqu’un. »


Le sergent Benoît Sinner a tout de même décelé des qualités de chef. « Un leader en puissance. Mais pas par la parole. Par le geste. Pas par la domination. Par l’exemplarité. » Sous le maillot kaki perçait déjà la tunique arc-en-ciel. Barbas : « On sentait le potentiel. Quand ça roulait plein tube, il remontait facile. » Robert : « Une explosivité impressionnante. Capable d’emmener les sprints et de tenir longtemps dans les côtes. » Sinner : « De parler dans une côte quand tout le monde était à bloc. De travailler pour la collectivité et faire quand même un résultat. Je voulais qu’il se fasse confiance. » Quand le recruteur d’etixx, la réserve d’omega Pharma-quick Step, a contacté David Lima da Costa fin 2012, le sous-off a conduit son subordonné en Belgique. « Julian a explosé tous les tests. Je l’ai laissé partir, tout en le gardant sur mes tablettes au cas où ça ne fonctionnerait pas. Peu le savent, mais il a conservé le statut militaire en 2013, sous ma responsabilité. Je ne pouvais pas le lâcher dans la nature. » Alaphilippe n’a jamais oublié ses anciens compagnons d’armes. Une poignée de main au matin d’une course, un SMS de temps en temps. Et un coup de pouce au mentor Benoît Sinner, en 2024. « Je passais mon diplôme de moniteur-chef d’entraînement physique militaire et sportif. Je lui ai demandé d’être parrain de ma promo. » Julian s’est écrié « affirmatif ! »



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