NOIR COMME 2022, L’ANNÉE DE LA BASCULE


On ne saura probablement jamais s’il y a « un avant et un après » : 2022, année maudite, est en tout cas un marqueur dans l’inversion des courbes de performances du double champion du monde et peut-être un début de questionnement existentiel sur sa vie et son métier.

2 Oct 2026 - Vélo Magazine
PAR EDDY PIZZARDINI.

De cette période sombre reste cette vision d’effroi capturée par l’hélicoptère de la télévision ce dimanche 24 avril, un fatras de vélos et de corps dispersés sur la chaussée descendante vers le col du Rosier à un peu plus de 60 kilomètres de l’arrivée de ce Liège-Bastogne-Liège et, dans un fossé, un corps échoué entre un gros rocher et le pied d’un arbre, celui de Julian Alaphilippe. Hagard à ses côtés, mais debout, Romain Bardet est le premier témoin des gémissements de son collègue : « Je ne peux pas bouger ! » En difficulté respiratoire durant son transport en ambulance, Alaphilippe est diagnostiqué avec un hémo-pneumothorax, une fracture d’une omoplate et deux côtes cassées. Son entraîneur de cousin, Franck, ne comprend plus et dira dans L’équipe du 26 avril : « Il a toujours connu des moments difficiles, mais une période noire comme ça, jamais. Depuis le début de l’année, il a chopé une crève, une bronchite, une grippe, et voilà qu’il tombe trois fois en moins de deux mois. Tous les quinze jours, il a été contrarié par quelques chose ». Entre mars et août, Julian Alaphilippe aura passé son temps à endiguer les effets délétères de trois chutes majeures, d’arrêts-maladies à répétition et de contrariétés diverses.

Comme si le destin s’était chargé de lui faire payer l’addition d’une année de bonheur total en 2021, année de la plénitude sur le plan sportif et humain avec un deuxième maillot irisé, la naissance de son fils et la revalorisation d’un contrat en or. Est-ce donc possible de rationnaliser ce brutal contraste entre les deux saisons ? La thèse de la malédiction arc-en-ciel semble un peu courte. Celle de la maladresse peu probable pour un coureur virtuose que l’ancien sélectionneur Cyrille Guimard n’a pas eu besoin de connaître sous le maillot national pour évaluer ses qualités: « Sur ce plan-là, il est très réactif, il est très bon dans le choix de l’angulation, de la trajectoire et le transport du centre de gravité ». Et l’ancien manager des

Hinault et Fignon de nous inviter à cogiter sur cette maxime de son premier mentor Antonin Magne : « Les chutes n’arrivent jamais par hasard ». Intrigant dans le cas d’alaphilippe dont la régularité statistique des chutes fut troublante cette année-là. Si trois de ses rendezvous majeurs se sont conclus dans le décor, sa vigilance instinctive peut-elle être mise en cause pour des fautes de placement ? En gros, pourquoi se trouver au mauvais endroit au mauvais moment, que ce soit à Liège, dans son vol plané sur les Strade Bianche ou à la sortie d’un virage dans la 11e étape de la Vuelta ? L’un de nos interlocuteurs pose la question de l’injonction à la performance due à son nouveau statut. Avec le recul, l’épisode des négociations du renouvellement de son contrat quelques mois plus tôt avec Quick-step à hauteur de plus de 2 millions d’euros annuels fait remonter à la surface des tensions qui auraient pu influer sur la psyché du coureur.

COUP DE PRESSION TOXIQUE

Les propos du manager Patrick Lefevere deux ans plus tard, en mars 2024, prennent aujourd’hui une autre résonnance : « J’en ai fait des erreurs ! Mais la plus grosse c’est de m’emballer pour un coureur, de vouloir lui faire signer ou de revaloriser un contrat après une victoire qui m’a impressionné. Mon euphorie peut me jouer de mauvais tours parfois et je m’en veux après. » En coulisses, Lefevere stigmatisait l’omniprésence de Marion Rousse dans les discussions et la vie quotidienne de son compagnon. Une pique jusque dans l’intimité. À l’aube de la saison 2022, Julian Alaphilippe n’est plus vraiment ce trublion insouciant. Il est désormais un père de famille soumis au poids de hautes responsabilités personnelles et sportives. Inconsciemment, le coup de pression de l’employeur a-t-il pu se révéler toxique et contre-productif au point d’induire chez lui une nervosité exacerbée ? Difficile de mesurer l’impact de cette saison en enfer sur la sui

te de la carrière de l’ancienne idole des foules dont la courbe de performances n’infléchira plus jamais durablement vers le haut. Et pourtant, l’enchaînement des chocs ne semble pas avoir entamé son potentiel athlétique durant cette période. Le champion du monde a su systématiquement se remettre au niveau après chacun de ses pépins : animateur infatigable de Tirreno-adriatico quelques jours après sa gamelle des Strade Bianche, vainqueur d’étape au Pays basque et 4e place à la Flèche Wallonne en avril après son printemps bronchiteux, une victoire au mur de Huy dans le Tour de Wallonie trois mois après son crash de Liège avant l’épilogue de la saison dans un hôpital d’almeria pour une luxation de l’épaule droite sur la Vuelta.

FRACTURE MORALE

Pas de séquelles physiques certes, hormis des blocages récurrents au dos, mais les prémices d’une petite crise existentielle ? Le drame de Liège fut une douloureuse prise de conscience pour toute une génération de trentenaires, entraînée dans la spirale d’un cyclisme en état d’urgence permanent, aspirée par l’augmentation exponentielle de la vitesse, de la prise de risques et de l’arrivée progressive d’une génération de jeunes coureurs qu’alaphilippe qualifiera lui-même de « robotisés ». Pour Olivier Aubel, professeur de sociologie à l’université Grenoble-alpes, impliqué depuis longtemps dans l’étude du cyclisme pro, Julian Alpahilippe incarne « cette catégorie de travailleurs au carrefour de deux mondes ; ils ont été confrontés, d’une part, à un corps de spécialistes dits data-scientists qui leur ont fait perdre la sensation de maîtriser ce qu’ils produisaient, dans une forme de précarisation, et d’autre part, ils ont vu débarquer des gamins acculturés aux nouveaux impératifs du cyclisme de haut niveau. Et pour la génération Alaphilippe, il existe une forme de dépossession, ils ont pu ne pas se sentir compatibles avec cette logique ».D’où un possible désenchantement qui, combiné à la mise au point musclée de Lefevere à l’hiver 2022-2023 et les reproches sur son hygiène de vie, a pu agir comme une fracture morale chez Julian Alaphilippe. Jamais plus il n’aura le rendement de sa première partie de carrière ni ne sera épargné par les chutes et virus en tous genres. Des 3 104 points UCI engrangés en 2021, il n’en cumulera qu’à peine un tiers en 2023 (938 points) dont deux victoires, à la classique de l’ardèche et dans une étape du Dauphiné. Rétrospectivement, cette baisse de rendement peut être lue comme un prélude au crépuscule d’une carrière.

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