Dix ans de Frank McCourt à L’OM, le récit d’un « immense gâchis »


Manon Cruz / REUTERS
Frank Mccourt, au stade Vélodrome, 
lors de Marseille-newcastle, le 25 novembre dernier.

Le propriétaire américain de l’Olympique de Marseille fête samedi une décennie à la tête du club. L’immense espoir a laissé place sur la Canebière à de la déception et à une forme de lassitude.

« C’est l’histoire d’un rendez-vous loupé, car il y avait des moyens. 
(...) Il y a eu des erreurs, mais surtout il n’y a aucun héritage. 
Pas d’achat du stade ou du centre de formation » 
   - Vincent Chaudel économiste du sport

« McCourt a été dupé par beaucoup qui ont profité de sa méconnaissance du contexte européen et de la Ligue 1. En fin de compte, il n’a jamais trouvé la personne de confiance capable de tenir le club » 
   - Une source proche du club

17 Oct 2026 - Le Figaro
Baptiste Desprez

Il va falloir gagner et il va falloir mettre des sous. Puisque vous en avez, c’est ce que vous ferez. » La scène pagnolesque du 29 août 2016 à la mairie de Marseille, avec Jean-Claude Gaudin en chef d’orchestre au côté d’un Frank McCourt, qui se demande pourquoi toute l’assistance est hilare, n’a pas pris une ride. Elle sent bon la Provence et la légèreté. Dix ans plus tard, les sourires ont fait place aux grimaces. Feu Jean-Claude Gaudin n’est plus et le propriétaire américain de l’olympique de Marseille, qui a racheté le club phocéen le 17 octobre 2016, est encore aux commandes. Quant à la prémonition de l’édile, l’homme d’affaires bostonien (73 ans) a respecté à moitié la part du contrat : zéro trophée décroché en une décennie sur la Canebière, malgré près de 800 millions d’euros dépensés. Le fameux «OM Champions Project», volonté claironnée de décrocher la Ligue des champions et de faire de l’ombre au PSG, a été une utopie et les rêves les plus fous ont laissé place à une austère réalité. La chute est violente. Les ambitions balayées. L’OM est rentré dans le rang et ne fait plus rêver personne, même si la ville reste amoureuse de son club.

Pour « fêter » cet anniversaire, l’heure est à la discrétion. Le champagne n’est pas au frais et, vu l’état des finances, il aurait été de toute façon plus question de mousseux. Frank McCourt n’a pas souhaité prendre la parole publiquement, ne donnant pas suite à notre demande d’entretien. C’est le cas aussi de Stéphane Richard, le nouveau président du directoire, ou encore de Pablo Longoria, désormais exilé à Buenos Aires où il est redevenu directeur sportif au sein du club de River Plate. «Je ne vais pas vous parler car je serai obligé de dire des choses gentilles et ce serait mentir », nous ont répondu en substance bon nombre d’interlocuteurs contactés, qu’ils soient encore au club ou passés par L’OM durant cette décennie.

Cet été, McCourt a sifflé la fin de la récréation avec des comptes dans le rouge (105 millions d’euros de pertes en 20242025 selon les rapports de la DNCG), une masse salariale colossale (94 millions d’euros contre 163 millions d’euros la saison passée) et des collaborateurs qui l’ont trompé. Un « régime » obligatoire qui n’empêche pas l’institution phocéenne d’être encore dans les radars du gendarme financier.

Dans un monde du football français exsangue avec le fiasco des droits télévisuels, le grand patron américain a mis en place une nouvelle cellule dirigeante sportive (Stéphane Richard, ancien patron d’orange, président, Grégory Lorenzi, directeur sportif, Bruno Genesio, entraîneur) avec un seul mot d’ordre : faire des économies et réduire les dépenses. La folie des grandeurs, lancée et cautionnée par ses soins, validée par un conseil de surveillance dépassé et des dirigeants qui en ont bien profité, n’est plus. Treizième de Ligue 1 avant de se déplacer à Angers ce dimanche, L’OM n’a même pas dévoilé ses ambitions cette saison tant l’incertitude est totale à tous les étages du club. Zéro recrue à l’intersaison, aucune star dans l’effectif, peu de jeunes à fort potentiel et un groupe trop limité pour disputer de front le championnat, la Ligue Europa et la Coupe de France. Le tableau d’ensemble ne soulève pas les foules.

« C’est un immense gâchis, accuse un ancien salarié haut placé. Mccourt a dépensé des centaines de millions d’euros et il n’a pas construit grand-chose. Il y a trop de choses qu’il n’a pas vues, pas sues ou pas comprises. C’est un homme charmant, pas connaisseur de football mais fasciné par l’ambiance marseillaise. Il garde une grande part de mystère et, au final, on se demande ce qu’il est venu faire ici. » Un autre ex-salarié, qui préfère lui aussi garder l’anonymat, apporte un autre décryptage : «Il s’est fait berner par les gens mis en place depuis dix ans et l’éloignement Amérique-France a joué un rôle. Son conseil de surveillance a validé des mauvais choix, il y a eu sans cesse des guerres en interne, parfois mises sous le tapis, une valse des dirigeants et une instabilité chronique dans les bureaux, mais surtout sur le terrain. Comment voulezvous réussir quand vous changez tout, quasiment tout le temps. Il voulait aller droit au but, il a fini droit dans le mur… »

Présent à L’OM pendant plusieurs saisons sur la dernière décennie, un exmembre du club raconte certaines scènes étonnantes qui interrogent sur le sens des priorités du côté de la Commanderie. « Mccourt était persuadé qu’il allait révolutionner internet avec son nouveau projet (Project Liberty, NDLR) et il sollicitait les gens du club pour ça. On a passé des heures à réfléchir et à être épuisés jusqu’à minuit à lui parler de ça. Je me disais : “Qu’est-ce que je fous là, putain, à réfléchir avec des histoires à la con.” Personne n’était capable de lui dire : “Ça ne marchera jamais, ton truc, tu n’es pas Bill Gates. Tu ne vas pas mettre 100 milliards de dollars dans un projet révolutionnaire.” Et puis les projets du fils Mccourt, également. Tous les trucs qu’ils ont tentés, dont ils nous ont parlé, c’est du gâchis. Cela n’avait aucun intérêt. Ils ont passé du temps à parler d’autre chose que de foot.»

De manière objective, que dit le bilan global en dehors de l’implacable, essentiel et triste zéro trophée en dix ans? Trois présidents (Eyraud, Longoria, Richard), six directeurs sportifs (Zubizarreta, Longoria, Friio, Ribalta, Benatia, Lorenzi) et dix entraîneurs (Garcia, Villas-Boas, Sampaoli, Tudor, Marcelino, Gattuso, Gasset, De Zerbi, Beye, Genesio) se sont succédé. Une vraie valse. Pour quatre podiums de Ligue 1 et huit qualifications européennes (une finale de Ligue Europa), dont trois en Ligue des champions (le club n’est jamais sorti des poules). Et des mouvements de joueurs incessants avec des fiascos qui font encore sourire le Vélodrome (Strootman, Vitinha, Mitroglou…). Des personnages ont été recrutés (Evra, Payet, Saliba, Guendouzi, Sanchez, Aubameyang, Rabiot, Greenwood…) avec une réussite inégale. Un centre de formation plus performant est mis en place (Gambardella 2024) sans toutefois entrevoir de vrais renforts pour l’équipe première, et une section féminine a été lancée. Le sponsoring a été multiplié par plus de deux (28,90 millions d’euros à 71,70 millions d’euros en dix ans pour un club acheté 45 millions d’euros).

« C’est l’histoire d’un rendez-vous loupé, car il y avait des moyens, indique Vincent Chaudel, un économiste du sport. Malgré des résultats sportifs décevants, des crises, des droits TV proches du néant et un football français en difficulté, l’investisseur est là, a mis l’argent et n’a pas fait du Gérard Lopez, qui a coulé les Girondins de Bordeaux. Il y a eu des erreurs, mais surtout il n’y a aucun héritage. Pas d’achat du stade ou du centre de formation. Avec Jacques-Henri Eyraud, McCourt a eu quelqu’un du business qui a fait des erreurs sportives. Avec Longoria, il a eu quelqu’un de sportif qui a fait des erreurs de business. Il n’a pas trouvé les bonnes personnes au bon moment ni au bon endroit.»

Dans l’entourage du propriétaire, la vision des choses diffère forcément, avec la mise en avant d’un actionnariat solide et toujours présent, malgré le contexte économique défavorable en France, et un Frank Mccourt en première ligne, avec Joseph Oughourlian (RC Lens) contre Vincent Labrune sur le sujet des droits télévisuels. En interne, les attaques envers Pablo Longoria, responsable aux yeux de beaucoup de la situation financière exsangue du club, sont à peine déguisées. «C’est une manière pour le conseil de surveillance de se défausser et de ne pas assumer sa responsabilité, rétorque une source proche du club. McCourt a été dupé par beaucoup qui ont profité de sa méconnaissance du contexte européen et de la Ligue 1. En fin de compte, il n’a jamais trouvé la personne de confiance capable de tenir le club.»

Les derniers mois ont dévoilé des scènes symboliques d’une institution non tenue : le transfert en catastrophe d’adrien Rabiot, meilleur joueur du club, après une bagarre avec l’anglais Jonathan Rowe à l’été 2025. La vraiefausse démission de Medhi Benatia annoncée… sur les réseaux sociaux le 17 février 2026 qui a précipité la chute de Pablo Longoria. «C’est une vraie série Netflix avec des luttes intestines, avoir l’écoute des patrons, tuer son collaborateur ou n + 1, on a tout vu dans les bureaux, ajoute une source interne. Pablo était drogué au mercato, aux transferts incessants, cela l’excitait et il a perdu tout entendement. Il a parfois pris des décisions tard le soir, sous le coup de la colère. Il savait s’y prendre et plein de fois il a séduit Mccourt pour demander une rallonge ou acheter un joueur. Il s’est senti toutpuissant et si, sportivement, il avait d’immenses connaissances, le costume de président était trop grand pour lui.»

Un autre abonde : « Combien de fois il disait à tout le monde qu’il était courtisé et que l’europe du foot le voulait. Idem pour Benatia (consultant Canal+), qui a le culot, aujourd’hui, de donner son avis sur des joueurs qu’il a recrutés. Aujourd’hui, est-ce que des clubs leur courent après ? Longoria n’était pas fait pour ce poste et le milieu du foot le sait. Sa sortie à Auxerre (en colère, le dirigeant avait évoqué une “vraie corruption” après une décision arbitrale, en février 2025), on l’a vécue plusieurs fois. Quand tu as une personne comme ça en charge du club, comment veux-tu une institution calme, posée et visionnaire. » Un ex-salarié des hautes sphères du club le défend tout de même : « On peut tout lui reprocher, mais il a aussi permis au club de vibrer, d’attirer des noms, d’être européen huit fois en dix ans et de faire parler de L’OM .» Contacté, le principal intéressé n’a pas souhaité s’exprimer.

Du côté des supporteurs ou des anciens de la maison «Ohéme», l’heure est à panser les plaies, en espérant des jours meilleurs. Qui n’arriveront pas de sitôt. «On a presque de la compassion pour Mccourt tant il a donné les clés à de mauvaises personnes, témoigne Bernard Pardo, ancien milieu de terrain dans les années 1990. Il aurait dû mieux surveiller son argent, être là plus souvent, contrôler les choses.» Et le champion de France 1991 de glisser : « Les rats ont quitté le navire. » Dans les tribunes du Vélodrome, les banderoles hostiles au patron du club pullulent à chaque match. L’agacement est là, palpable. La désillusion est totale. L’austérité est lancée. Mais les rumeurs de vente sont balayées par l’actuelle direction.

« L’OM n’est pas à vendre et je suis là pour très longtemps», assurait l’américain au Figaro en mai 2024. Avant de rester depuis sur cette ligne au sujet d’un club qu’il a estimé à 1,2 milliard d’euros. Le serpent de mer Arabie saoudite ou l’éventuel intérêt d’investisseurs du Moyen-Orient continuent pourtant de faire fantasmer la Canebière. Mais la résignation et la lassitude ont calmé l’atmosphère locale. «J’ai toujours de grands rêves pour L’OM, soufflait-il avec ambition et des propos inaudibles aujourd’hui. Le plus grand? Remporter des trophées et mettre le club en situation pour le faire régulièrement, car les supporteurs le méritent. » Un discours qui a perdu de son éclat. Comme le club et son grand patron.

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