Dans le saint des cinq


Sauf accident, Tadej Pogačar rejoindra aujourd’hui Jacques Anquetil, Eddy Merckx, Bernard Hinault et Miguel Indurain dans la liste des quintuples vainqueurs du Tour de France. Un record que ses illustres prédécesseurs avaient également atteint avec autorité.

26 Jul 2026 - L'Équipe
LAURENT CAMPISTRON

Il est toujours délicat, voire illusoire, de vouloir comparer les époques et les grands champions. Avec son aisance naturelle sur un vélo, et son air de gamin facétieux qui s’amuse là où les autres souffrent, Tadej Pogačar ne ressemble pas vraiment à Jacques Anquetil, Eddy Merckx, Bernard Hinault et Miguel Indurain.

Ce soir, pourtant, sauf catastrophe, il pourra les regarder droit dans les yeux, d’égal à égal. Comme eux, il aura gagné cinq Tours de France, un record depuis que les sept victoires de Lance Armstrong, entre 1999 et 2005, ont été rayées des tablettes en 2012 pour dopage. Pogacar, 27 ans, partage quand même quelques vertus avec ses illustres prédécesseurs, et pas des moindres: le talent bien sûr, mais aussi l’ambition, la volonté de gagner la moindre course qui se présente, et donc de laisser une empreinte indélébile dans l’histoire de son sport. Aucun de ces grands champions n’a toutefois réussi à gagner un sixième Tour. Il y a toujours eu un Lucien Aimar (pour Anquetil, en 1966), une défaillance en montagne (Merckx à Pra-Loup, en 1975, Indurain aux Arcs, en 1996) ou un accord avec un équipier ( LeMond pour Hinault, en 1986) pour les en priver. Pogacar sait l’immense challenge qu’il devra probablement relever l’année prochaine.

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Anquetil n’en faisait pas une priorité

«Le passé ne l’intéressait pas, 
il ne jurait que par le présent et l’avenir»
   - LUCIEN AIMAR, VAINQUEUR 
     DU TOUR DE FRANCE EN 1966

À son époque, au milieu du siècle dernier, Anquetil avait déjà égalé (en 1962), et même battu (en 1963) le record de succès dans le Tour (qui s’élevait alors à 3), lorsqu’il tenta d’en remporter un cinquième, en 1964. Il n’avait plus de record à battre, juste un autre Tour à aller chercher. « De toute façon, Anquetil ne cherchait pas à battre des records, témoigne Lucien Aimar, son ancien équipier et compagnon de chambre chez Ford-Gitane, lui-même vainqueur du Tour en 1966. Il voulait juste gagner la course dont il prenait le départ. En 1965, d’ailleurs, un an après avoir gagné le cinquième, il n’avait même pas pris le départ du Tour. Plutôt que d’essayer d’en remporter un sixième, il avait préféré relever un pari insensé, en concertation avec son directeur sportif Raphaël Geminiani: enchaîner les huit jours du Dauphiné Libéré avec Bordeaux-Paris! Il avait pris l’avion juste après la dernière étape pour prendre le départ de la classique vers 2 heures du matin à Bordeaux et se taper 600 kilomètres de vélo en suivant. Une folie pas vraiment conseillée, mais Jacques avait gagné les deux courses! » En 1964, Aimar n’était pas encore l’équipier d’Anquetil (il n’est passé pro qu’en 1965) lorsque ce dernier remporta son 5e Tour, le 4e d’affilée. Un Tour empoché avec 55’’ d’avance sur Raymond Poulidor, magnifié par le duel intense auquel les deux hommes se livrèrent sur les pentes du puy de Dôme (20e étape), et conclu par un contre-la-montre victorieux entre Versailles et Paris (22e étape). « Quand j’ai commencé à courir avec Jacques, il ne parlait déjà plus de ce cinquième succès, observe Aimar. Le passé ne l’intéressait pas. Il ne jurait que par le présent et l’avenir. »

Anquetil avait quand même son ego et son orgueil. Et ce record de victoires, même s’il n’en parlait pas vraiment, s’est immiscé dans ses pensées lorsque Eddy Merckx menaça de le lui ravir au milieu des années 1970. « Dans les derniers jours du Tour 1975, ( Jacques) Anquetil venait me voir pour me donner des conseils, se souvient, amusé, Bernard Thévenet, vainqueur de l’épreuve cette année-là. Il ne voulait pas que Merckx en gagne un sixième (sourire). Anquetil bossait pour Europe 1, à l’époque. Alors, sous prétexte de m’interviewer, il s’approchait pour me filer quelques tuyaux. Et il me disait en partant: “Je compte sur toi, hein, je te paie le champagne à l’arrivée ( rires)!” »

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En plus de la victoire finale, Eddy Merckx 
avait aussi remporté huit étapes en 1974.

Merckx, vainqueur sans partage

«Quand il était au départ d’un Tour, 
on savait que c’était pour le gagner. Avant le départ d’une étape, 
il ne venait d’ailleurs jamais discuter avec toi de façon fortuite
   - BERNARD THÉVENET, VAINQUEUR DU TOUR DE FRANCE 
     EN 1975 ET 1977, AU SUJET D’EDDY MERCKX

En 1974, le « Cannibale » Eddy Merckx gagne son cinquième Tour haut la main, avec plus de 8 minutes d’avance sur son suivant immédiat, Raymond Poulidor, chouchou du public. Le coureur de Molteni remporte 8 étapes, profitant sans doute des défections de quelques-uns de ses principaux rivaux – Luis Ocaña, Joop Zoetemelk – et de la petite forme de Thévenet, victime d’un zona et contraint à l’abandon dès la 11e étape

« Merckx était si grand qu’on peut toujours dire qu’il manquait des adversaires de talent face à lui, et pas seulement sur le Tour, oppose le journaliste belge Robert Janssens, 87 ans, qui a couvert toute la carrière du Belge pour le Het Laatste Nieuws. Ocaña était parfois capable de le battre, sinon, il était invincible. »

En 1974, pourtant, Merckx n’a gagné aucune classique lorsqu’il se présente au départ du Tour pour tenter de revenir au niveau d’Anquetil, ce qui ne lui ressemble guère. Mais il s’est imposé sur le Giro, et sa détermination semble intacte. « Quand il était au départ d’un Tour, on savait que c’était pour le gagner, remarque Thévenet. Avant le départ d’une étape, il ne venait d’ailleurs jamais discuter avec toi de façon fortuite. Mine de rien, il regardait le braquet, si tu avais mis des petits ou des gros boyaux, etc. Au départ réel, il avait déjà fait le tour de ses adversaires et deviné la moitié de leurs intentions! »

« Eddy n’avait que la gagne en tête, ajoute Janssens. Qu’il participe à une course pour la première ou pour la dixième fois. Son métier, c’était gagner, point à la ligne. Mais il n’a jamais considéré que ça serait facile. Il n’avait pas peur de ses adversaires, mais il les estimait si haut qu’il croyait toujours qu’il ne serait pas capable de gagner encore une fois. Il avait aussi beaucoup d’admiration pour Anquetil, si bien qu’il avait trouvé très gratifiant d’égaler son record dans le Tour. Mais je suppose qu’il a dû regretter de ne jamais le dépasser. Il a essayé deux fois, pourtant ( 1975 et 1977). En vain. »

***


Bernard Hinault lors de l’étape Autrans - Saint-Étienne, 
qu’il avait terminée avec le nez cassé, le 13 juillet 1985. 
Ce qui ne l’avait pas empêché de remporter cette 
année-là son cinquième et dernier Tour de France.

Hinault, un succès malgré la douleur

«En 1985, Hinault méritait amplement de gagner. 
Et en 1986, LeMond le méritait tout autant»
   - ALAIN VIGNERON, COÉQUIPIER DE BERNARD HINAULT

Bernard Hinault, lui, a attendu deux ans après son quatrième sacre pour obtenir le cinquième. Forfait en 1983 (tendinite), battu par Laurent Fignon en 1984, il a fini par égaler Anquetil et Merckx en 1985, au bout d’une course qui l’a vu gagner deux étapes contre-la-montre, se fracturer le nez dans une chute à l’arrivée à SaintÉtienne (14e étape) et chanceler dans deux des étapes pyrénéennes (17e et 18e). À l’arrivée, il avait triomphé avec 1’42’’ d’avance sur son coéquipier de La Vie Claire-Radar, Greg LeMond. « Rattraper Anquetil et Merckx n’était pas sa motivation suprême, assure aujourd’hui Alain Vigneron, l’un de ses équipiers de l’époque. Son objectif était de gagner le Tour, pas d’égaler un record. La nuance est infime, mais elle a son importance. Parce que si on aborde une telle course juste pour inscrire son nom sur le livre des records, on se trompe de but, ça risque de ne pas bien se passer. »
 
Vigneron a vécu de près les défaillances de son leader dans les cols du Tourmalet et d’Aubisque, à quelques jours de l’arrivée sur les Champs-Élysées. « Quand j’entends dire que LeMond aurait pu gagner le Tour à ce moment-là, ça me met en colère, dit-il aujourd’hui. Mais jamais de la vie ! Cette année-là, Hinault lui met plus de deux minutes lors du premier contre-la-montre (Sarrebourg-Strasbourg, 8e étape). Après, il se casse la gueule à Saint-Étienne et se fracture le nez. Trois jours après, c’est vrai qu’il a un coup de moins bien dans les Pyrénées, mais il ne cède que 2 ou 3 minutes, il n’est pas en perdition. Greg s’étonne alors que l’équipe ne le laisse pas tenter sa chance, mais il est équipier d’Hinault. Or, Hinault a toujours assumé son rôle de leader, il n’a jamais coincé. Et c’est ce qui s’est encore passé sur ce Tour. Ce que je retiens, c’est que l’honneur du sport est sauf. En 1985, Hinault méritait amplement de gagner. Et en 1986, LeMond le méritait tout autant. »

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Indurain, tous à la suite

Reste Miguel Indurain. Le dernier de la bande à avoir réussi la passe de cinq, le seul à l’avoir fait cinq fois de suite (de 1991 à 1995). En 1995, il lui a presque suffi de gagner les deux chronos de l’épreuve pour s’imposer à Paris avec 4’35’’ d’avance sur le Suisse Alex Zülle.

« Le record, il a dû y penser lorsqu’il est arrivé à trois victoires, estime Gérard Rué, alors son équipier chez Banesto. Mais avant, ça m’étonnerait. Dans mes souvenirs, le Tour de 1995 est celui où il était le plus confiant, le plus affûté. Miguel faisait surtout des différences très importantes sur les chronos. Comme ils se couraient parfois sur 50 ou 60 bornes, il prenait au moins deux minutes à tout le monde et mettait des volées à ( Marco) Pantani et quelques autres. Ensuite, il n’avait plus qu’à gérer ses efforts en montagne. Rien à voir avec ce que fait Pogacar aujourd’hui, qui est capable de gagner partout. Le soir de la dernière étape de son cinquième Tour sur les Champs, on avait tous été invités à l’ambassade d’Espagne, et tout le monde ne parlait que son record égalé. Le roi était là, l’infante a ussi. Miguel était très fier. »

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