« S’entraîner avec Tadej, c’est uniquement de la souffrance »
Tadej Pogacar à l’entraînement au côté d’Adam Yates la veille
du Grand Départ du Tour à Barcelone, et ci-dessous emmené par Nils Politt,
lors de la reconnaissance des secteurs pavés de Paris-Roubaix, le 9 avril dernier.
L’Allemand Nils Politt explique comment les séances avec son leader Tadej Pogačar, relèvent de la torture et nécessitent un roulement au sein de l’équipe.
«Je reste dans sa roue tant que c’est possible puis
j’attends son retour et on rentre ensemble.
Moi, je suis à bloc et pas lui»
- MATTEO TRENTIN, ANCIEN
COÉQUIPIER DE TADEJ POGACAR
«Il faut être assez intelligent pour ne pas toujours
essayer de le suivre et prendre le risque de se
mettre complètement dans le rouge»
- FELIX GROSSSCHARTNER,
COÉQUIPIER DE TADEJ POGACAR
26 Jul 2026 - L'Équipe
YOHANN HAUTBOIS
ALPE D’HUEZ (ISÈRE) – Dans le col de Sarenne, Isaac del Toro, occis, tirait la langue derrière un Tadej Pogacar facile qui, probablement, aurait pu aller disputer la victoire à Richard Carapaz mais qui préféra rester au contact de son jeune équipier mexicain. À l’entraînement, le Slovène devant, les autres derrière, c’est du déjà-vu chez UAE Emirates-XRG dans l’arrièrepays de Benidorm, en Sierra Nevada ou sur les routes de la Côte d’Azur. Les séances avec lui virent souvent au supplice et Tim Wellens, amusé, nous en avait parlé en premier: « Je préfère être en course plutôt qu’à l’entraînement avec Tadej. »
Voisins monégasques, les deux amis ne roulent pourtant pas tant que ça ensemble car l’ancien de chez Lotto ne peut pas tenir sur la longueur. Et il n’est pas le seul, sourit Nils Politt: « Le mieux, c’est de rester dans sa roue et de ne pas essayer de se montrer pendant les deux premières heures, sinon c’est terminé pour vous. S’entraîner avec Tadej, c’est uniquement de la souffrance. »
Un groupe premium entoure le leader et il réunit principalement les équipiers en capacité d’évoluer en montagne, surtout Adam Yates, João Almeida et del Toro. Et il n’y a pas de place pour les faibles se rappelle son ancien équipier, l’expérimenté Matteo Trentin qui fait partie d’un groupe WhatsApp qui leur permet de se réunir. « En montagne, c’est déjà difficile pour moi, alors imaginez quand il m’annonce: “Je dois faire trente minutes d’effort sur ce secteur”. Je reste dans sa roue tant que c’est possible puis j’attends son retour et on rentre ensemble. Moi, je suis à bloc et pas lui. Un jour, avec Tim, on l’a accompagné pendant cinq heures. On a passé la journée dans sa roue. »
Ewen Costiou n’a pas eu cette chance. Le Breton de Groupama-FDJ United vit également sur la Côte d’Azur et, de temps en temps, il croise le leader de la formation émirienne « dans le col d’Eze. Il est comme d’habitude, sympa, capable de te causer deux minutes. Mais il roule tellement vite que la discussion ne dure pas longtemps, allez, cinq ou dix minutes (sourires). C’est clairement une zone de plus que nous, si ce n’est plus. Même chez UAE, il n’y en a pas beaucoup qui peuvent suivre tellement l’allure est folle ». Lieutenant du Slovène, Pavel Sivakov estime que « si on le suit tous les jours, c’est sûr, c’est cramage (rires) ».
Le staff a intégré cette donnée sur la durée et un roulement est donc mis en place, précise Fabio Baldato, l’un des directeurs sportifs. « Un coureur l’accompagne un ou deux jours, et on change. Tim (Wellens) aime bien s’entraîner avec lui, puis c’est au tour de Pavel Florian (Vermeersch). Mais tu ne peux pas faire ce qu’il réalise sinon tu vas claquer (rires). »
Selon les terrains, les équipiers se répartissent. Ainsi Vermeersch, un Flandrien, appréciant de reconnaître les secteurs de Roubaix ou les bergs du Tour des Flandres avec le double champion du monde: « J’aime ça, j’aime pousser pendant l’entraînement. L’avantage sur les pavés, pour moi, c’est le poids, c’est plus facile. À Monaco, c’est autre chose (rires). » Le Slovène ne tourne pas toujours la poignée, il a des sorties d’endurance plus calmes, il est même adepte des coffee ride, ces séances où, avec ses hommes, ils allient au travail la tournée des boulangeries où ils ne se privent pas. « Dans ce cas, on roule tranquillement ensemble, note Felix Grossschartner qui a accepté sa condition de simple humain. Dans les montées, chacun roule à son propre rythme, dans ses propres zones d’intensité. Il faut être assez intelligent pour ne pas toujours essayer de le suivre et prendre le risque de se mettre complètement dans le rouge. »
Si « Pogi » s’adosse depuis décembre 2023 à un nouvel entraîneur, Javier Sola, un universitaire spécialisé dans la biomécanique, il lui arrive de prendre des libertés avec le programme. « On s’entraîne vraiment fort, parfois sans structure, observe Pavel Sivakov. On part et on n’appuie pas sur l’application de notre compteur. On prend des bosses au feeling, au tempo, on descend rapidement. On s’amuse, on se dit: “On se fait un sprint?”. On ne simule pas une course mais on roule fort toute la journée, avec des intensités par-ci par-là, surtout en décembre en stage. Mentalement, c’est moins pesant que d’aller au col de Rates cinq fois et d’y faire des séries. C’est plus ludique. »
Il convoque des athlètes d’autres sports,
notamment les pilotes Carlos Sainz Jr, Ollie Bearman, Roberto Merhi
Le double champion du monde s’adapte également au niveau de ses coéquipiers, constate Grossschartner : « L’entraînement ne tourne jamais autour de lui. Il nous demande toujours ce que nous voulons faire et nous essayons toujours de trouver la meilleure solution qui convienne à tout le monde. Même si lui fait un effort et que moi je fais le même, simplement moins vite, à un moment donné on se retrouve, on roule ensemble. »
Avec des bénéfices pour tous, nous expliquait Vermeersch avant le Ronde, en avril : « Une semaine avant Milan-San Remo, on a roulé ensemble, beaucoup, et maintenant je suis dans la forme de ma vie, cela m’a peut-être fait du bien. Mais sur une année, ce ne serait pas possible de tenir. »
« Pogi », lui-même lève le pied, de temps en temps, « pour le plaisir de rouler à l’extérieur, dans la nature » , et dans ces moments-là, il convoque des athlètes d’autres sports, notamment les pilotes Carlos Sainz Jr, Ollie Bearman, Roberto Merhi. Parfois, on peut le voir avec son attaché de presse Luke Maguire, également avec son patron Mauro Gianetti qui ne cherche pas, à 62 ans, à jouer les malins, ni à placer le quart de roue. « On discute dans une autre ambiance que celle d’une course. On peut parler de tout, de la vie, mais pas de contrat, de matériel, des résultats, des points UCI, des maillots jaunes… On passe simplement un bon moment. » Les équipiers du Slovène aimeraient bien pouvoir en dire autant, de temps en temps.
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