Le maître Evenepoel, la jeune classe Seixas


LOIC VENANCE/AFP - Remco Evenepoel, 
mardi, sur les routes de Haute-savoie.

Dans la 16e étape, un contre-la-montre entre Évian-les-bains et Thonon-les-bains (26,1 km), victoire magistrale du Belge Remco Evenepoel (Red Bull) devant Tadej Pogačar et Mattias Skjelmose. Paul Seixas finit 4e.

22 Jul 2026 - L'Humanité
Sur la route du Tour, envoyé spécial. JEAN-EMMANUEL DUCOIN

ACTE I, SCÈNE 1. 

L’art de rouler en solitaire fut brusquement offrande et apesanteur. Et nous distinguâmes que le couperet de la martyrologie déclencherait sa lame impitoyable. Entre Évian-les-Bains et Thonon-les-Bains, léchant à peine le lac Léman d’un bleu saisissant, un contre-la-montre haut-savoyard assez impressionnant se dressait sous les roues de nos coursiers. Un profil rendu ardu par sa partie ascendante d’entrée de jeu, avec la côte de Larringes à gravir (9,7 km à 4,3 %, 2e cat.), suivie d’une descente technique, avant une phase de replat jusqu’à la ligne. Comme toujours, nous eûmes face à nous deux essences brutes en concurrence. D’un côté les cadors des nerfs à vif rehaussés de sophistications scientifiques poussées à outrance. D’un autre côté, les galériens non amoureux du genre. Pour la première fois, les Pogačar, Evenepoel, Del Toro, Seixas, Lipowitz et autres Ayuso n’étaient pas roue dans roue à se toiser, à se provoquer. Plus de tactique d’équipes ni d’emprise psychologique individuelle dans des ascensions explosives. Juste de la fureur et de la puissance face à eux-mêmes. Et le chronomètre.

ACTE I, SCÈNE 2. 

Dans l’attente du grand combat, bien après 17 heures, les suiveurs du barnum itinérant restaient obnubilés par les événements du week-end dernier, qui s’étaient depuis écoulés en cascade. Dans la nuit du 18 au 19 juillet, l’agence qui s’occupe de la lutte antidopage sur le Tour avait procédé à des contrôles en pleine nuit. Tadej Pogacar réveillé à 5 heures du matin. Jonas Vingegaard sorti de son lit à 2 heures du matin. Ce qui provoqua la colère des rescapés de l’épreuve et de leur syndicat. Depuis, certains osèrent même affirmer que la chute de Vingegaard puis son abandon pourraient avoir un lien avec ce réveil opéré par des contrôleurs de l’International Testing Agency (ITA). Sale ambiance en vérité : car un juge valida ces procédures…

Les coureurs n’ont pas l’habitude d’être contrôlés dans la nuit, puisque L’ITA accrédite des prélèvements entre 5 heures et 23 heures. Or, en France, une ordonnance de 2016 autorise ces rares cas de figure. Seulement voilà, le Code du sport stipule que, pour justifier un contrôle entre 23 heures et 6 heures, il doit « exister, à l’encontre du sportif, des soupçons graves et concordants qu’il a contrevenu ou va contrevenir aux dispositions du présent chapitre et un risque de disparition de preuves ». En résumé: Pogačar et Vingegaard auraient donc été visés pour des « soupçons graves et concordants »… Selon des spécialistes, certaines substances interdites prises en microdoses ne seraient en effet détectables que durant deux à trois heures après absorption. Comme le confessait Jonathan Vaughters, ancien équipier d’armstrong : « Si L’UCI (Union Cycliste Internationale) nous avait testés en 2001 à 2 heures du matin ? Nous aurions tous été suspendus et cela aurait épargné à ce sport vingt-cinq ans de drames. » Sans commentaire… ou, plutôt, à suivre.

ACTE II, SCÈNE 1. 

Dans ce chrono si primordial où les favoris du général devaient se positionner, quatre passagers essentiels nous obsédèrent. Remco Evenepoel : fidèle à son excellence en ce domaine, emporté par une impressionnante symphonie homme-machine, jambes pistons et corps fuselé, il sembla comme asphyxier toute idée de douleur à la dérobée de sa performance, fluide et limpide. Tadej Pogačar: à travers la bouffissure fendue de ses paupières, quelque chose de l’envie supérieure, portée par une souveraineté et une hargne puisée dans des envies de meurtre dues à l’apogée de sa forme. Isaac Del Toro : à l’arraché, à l’énergie, stabilisant sa force improbable. Et notre P’tit Paul Seixas : visage agité et silhouette ajustée, lui qui, dans cet exercice et tous les autres d’ailleurs, nous faisait définitivement oublier ses prédécesseurs tricolores de rang (Bardet, Pinot et consorts), qui roulaient comme des fers à repasser. Dès les premiers pointages intermédiaires, pas d’ambivalence: Evenepoel dominait Pogacar, quant aux autres, y compris l’invité surprise Mattias Skjelmose, ils se tenaient en une poignée de secondes. Pas pour tous. Hélas, un nouveau drame se noua dans le bas de la descente : Florian Lipowitz chuta et il se fracassa sur l’asphalte et le bord d’un trottoir. Adieu le Tour…

ACTE II, SCÈNE 2. 

Devant ce spectacle du maximalisme touchant aux organes et au cerveau, quand le cyclisme ne prenait la mesure de son monde en réduction que dans les excès de l’ultra-professionnalisme, le maître Evenepoel se sentit emporté en avant et confirma sa suprématie dans ce rôle et sa montée en puissance. Il devança Pogačar de 28’’ et l’étonnant Skjelmose de 1’ 4’’. Notre P’tit Paul, qui montra une classe de référence pour un gamin de son âge, acheva sa chevauchée en quatrième position à 1’ 16’’ (dominant del Toro de 5’’). Nous ressentîmes quelques vertiges, des tremblements. Fut-ce une place prestigieuse ou légèrement déceptive ?

ÉPILOGUE. 

Le chronicoeur se força presque à entrapercevoir la poursuite d’une oeuvre élégiaque, alors que la traversée des Alpes se profile vraiment. Les temps changent, soi-disant, et les arguments aussi. Quelques spécimens continuent néanmoins d’expectorer les démons de l’effort, et leurs évidentes facilités peuvent apparaître suspectes, parfois violentes. Fors l’honneur, le Peuple du Tour n’a pas encore été placé « hors champ » et, la plupart du temps, avec une saveur authentiquement populaire, sa lucidité résonne comme une forme supérieure de la critique. À condition de ne pas renvoyer tous nos héros de Juillet au rang d’âmes maudites. Entre offrandes et apesanteurs.

***

RÉSULTATS

16e étape: Évian-les-Bains - Thonon-les-Bains (26,1 km)
1. Remco Evenepoel (BEL/ RBH) en 32’ 19’’ (moyenne: 48,5 km/h)
2. Tadej Pogacar (SLO/UAE) à 00’ 28’’
3. Mattias Skjelmose (DEN/LTK) à 1’ 4’’

Classement général
1. Tadej Pogacar (SLO/UAE) en 56h 14’ 18’’
2. Remco Evenepoel (BEL/RBH) à 4’ 32’’
3. Isaac Del Toro (MEX/UAE) à 6’ 51’’

Maillot à pois (grimpeur) 
Tadej Pogacar (SLO/UAE)

Maillot vert (points)
Mads Pedersen (DEN/LTK) 

Maillot blanc (jeune)
Isaac Del Toro (MEX/UAE)

Aujourd’hui 17e étape
Chambéry-voiron (174,7 km, plat)

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