Le foot palestinien se cherche un horizon


Ci-dessus à gauche, des membres des forces de l’ordre palestiniennes entourent un arbitre 
pour le raccompagner vers les vestiaires après la victoire de Marah Rabah (joueurs en jaune 
sur la photo de droite) contre Marah Ma’alla (5-2) dans le cadre de la « Coupe des mille martyrs ». 
Au centre, des spectateurs qui assistent à un match se déroulant à Jéricho. 

Après trois ans d’interruption forcée, les clubs palestiniens ont repris la compétition le mois dernier, notamment en Cisjordanie occupée. Un tournoi baptisé « Coupe des mille martyrs », en hommage aux sportifs morts dans la bande de Gaza lors de la guerre menée par Israël, en réplique aux massacres du 7-Octobre perpétrés par le Hamas.

"C’est ça, l’esprit palestinien : quoi qu’il arrive, 
nous faisons preuve de ténacité, 
de persévérance et nous essayons d’aller de l’avant"
   - FIRAS ABU HILAL, LE SECRÉTAIRE GÉNÉRAL 
     DE LA FÉDÉRATION PALESTINIENNE

7 Oct 2026 - L'Équipe
TEXTE : ALBAN TRAQUET 
PHOTOS : WILLIAM DUPUY
DE NOS ENVOYÉS SPÉCIAUX

AL-RAM, AL-KHADER ET JÉRICHO (CISJORDANIE) – Quatre stèles noires et 1014 noms d’athlètes et d’acteurs du sport disparus, inscrits en litanie. Une galerie de photos illustre également ce monument funéraire, inauguré le 4 septembre devant le siège de la Fédération palestinienne de football (PFA), à Al-Ram, au sud de Ramallah. Sur la gauche du bâtiment, derrière une clôture métallique où trône une banderole « Stop Genocide », se dresse le stade international Faisal al-Husseini (12500 places). Sur la droite, à un dégagement de gardien, de l’autre côté de la rue et de ses nids-de-poule, un horizon bouché par la « barrière de séparation » érigée il y a vingt ans par l’État hébreu, entre Israël et la Cisjordanie occupée.

Un tronçon en béton haut de huit mètres et surplombé de rouleaux de barbelés, qualifié, côté palestinien, de « mur de la ségrégation » . Un mur utilisé, avec le temps qui passe, comme support d’annonces publicitaires. Mais aussi comme vitrine revendicative, avec ses innombrables graffitis, dont un texte en ruban qui court horizontalement, sur des centaines de mètres, le long de cette frontière intimidante.

Dans son message peint, l’auteur anonyme décrit, « frappé par les similitudes » , une comparaison entre l’ex-régime d’apartheid en Afrique du Sud (officiellement aboli en juin 1991) et la situation en Palestine. « Apartheid », un mot également repris par la PFA – membre officiel de la FIFA depuis 1998 – et son président au regard d’acier, Jibril Rajoub (73 ans), pour qualifier l’attitude des autorités israéliennes envers le peuple palestinien.

Plus de 220 clubs de retour au jeu

Cet ancien conseiller de Yasser Arafat, l’exchef de Organisation de libération de la Palestine (OLP) décédé en 2004 à l’hôpital militaire Percy, à Clamart, dans les Hauts-deSeine, fut l’acteur d’une scène mémorable lors du 76e congrès de la Fédération internationale, le 30 avril, à Vancouver (Canada), avant la dernière Coupe du monde. Malgré la lourde insistance de Gianni Infantino, Rajoub, keffieh sur les épaules, a refusé de serrer la main du vice-président de la Fédération israélienne (IFA), Basim Sheikh Suliman, en vue d’une photo de réconciliation que cherchait à obtenir, par tous les moyens, le patron de l’instance planétaire, qui leur a demandé sans succès de « travailler ensemble pour redonner espoir aux enfants » .

Il y a un mois, l’intraitable Rajoub a donc inauguré ce « mémorial » dédié aux 1 014 sportifs palestiniens tués depuis le début de la riposte impitoyable engagée par Tsahal à Gaza, en réplique aux massacres terroristes du Hamas, le 7 octobre 2023. Tout en actant la reprise, après trois ans d’interruption due au conflit, des compétitions de clubs dans trois régions différentes : en Cisjordanie, dans la bande de Gaza et dans les camps de réfugiés de la diaspora, au Liban. Un tournoi qui réunit plus de 220 clubs, nommé « Coupe des mille martyrs ».

Parmi ces « mille martyrs », près de 600 étaient liés au monde du football (joueurs, entraîneurs, arbitres, officiels…) selon Firas Abu Hilal, le secrétaire général de la Fédération palestinienne, qui nous a reçus dimanche dans son bureau, au lendemain d’une large victoire de la sélection nationale palestinienne à l’extérieur, en amical, face à la Chine, à Chongqing (5-0). Bras droit administratif de Rajoub, Abu Hilal est chargé de l’organisation de ce tournoi fragmenté à l’allure de casse-tête, notamment en raison des restrictions de circulation dont pâtissent les Palestiniens, constamment soumis aux aléas des postes de contrôles militaires israéliens (les checkpoints) et des barrages routiers qui entourent les communes de Cisjordanie.

Mais pour la PFA, cette relance au forceps en mode « gestion de crise », sans format unitaire, sans système de promotion et de relégation, est également un signal symbolique et politique. « D’une part, c’est une question de stratégie, car nous devons veiller à ce que le football en Palestine continue de se développer, nous explique Abu Hilal.

D’autre part, ce nom vise à perpétuer la mémoire des milliers de victimes du génocide. La manière dont ce tournoi est organisé envoie un message fort et clair : aucune frontière ne peut nous séparer et nous sommes tous unis. C’est ça, l’esprit palestinien : quoi qu’il arrive, nous faisons preuve de ténacité, de persévérance et nous essayons d’aller de l’avant. »

La PFA dispose d’un bureau de représentation – partiellement détruit pendant la guerre – dans l’enclave ravagée de Gaza, où se trouve également du personnel de l’instance, dont un vice-président. La Fédération palestinienne travaille aussi en collaboration avec son homologue libanaise pour les rencontres disputées dans les camps de réfugiés. Et en Cisjordanie, la situation est particulièrement contraignante en zone C, qui représente 60 % du territoire (en comprenant les colonies israéliennes) et qui est totalement sous contrôle de l’État hébreu. « Cela nécessite une coordination avec leurs autorités pour que notre police puisse entrer dans les stades à l’occasion des matches »

Croissant-Rouge, prière et Kylian Mbappé

Comme au « Pelé International Stadium » d’Al-Khader, à l’ouest de Bethléem, une enceinte de 6 000 places inaugurée en mai 2023 « en l’honneur et en mémoire d’une légende du football » , ainsi que l’indique, en anglais, la plaque en marbre fixée à l’entrée. Vendredi dernier, ce stade à l’unique tribune latérale accueillait une rencontre entre Marah Rabah et Marah Ma’alla (5-2), deux équipes du sud de Bethléem.

Pas besoin d’accréditation : nous pouvons même assister à la rencontre à deux mètres du bord terrain, face à la ligne médiane, à côté du délégué officiel. Une maigre présence policière palestinienne, en tenue de camouflage bleue, veille au grain éventuel, postée devant le tunnel qui mène aux vestiaires. Deux soigneurs du Croissant-Rouge s’activent dès qu’un contact un peu musclé nécessite une intervention sur le terrain. Et quand arrive l’heure de la cinquième et dernière prière, celle de l’Icha, à la nuit tombée, on s’agenouille dans l’air tiède sur le gazon synthétique.

Le niveau est très amateur mais l’engagement réel : le match est une sorte de derby entre deux villages voisins, et tout le monde est à fond, à l’image du public (environ 400 spectateurs, dont de nombreux enfants) ou du premier buteur de la rencontre, qui part célébrer devant les supporters en imitant le geste de Kylian Mbappé, debout, bras croisés sur la poitrine.

Marah Rabah a inauguré chez lui, fin septembre, un mini-terrain dans le cadre du projet FIFA Arena avec photos sur Instagram et coupage de ruban. Une séquence souriante qui ne reflète pas vraiment son quotidien et celui des autres clubs. « Le football palestinien traverse l’une des expériences de gestion sportive les plus complexes au monde, relève Ali Al-Sheik, un des dirigeants de Marah Rabah et figure culturelle locale. Les compétitions nationales et la préparation de notre sélection se heurtent à des goulets d’étranglement logistiques étouffants. » Et à une adaptation de tous les instants, même pour les meilleurs clubs du pays. Samedi soir, à Jéricho (à l’est de la Cisjordanie), près de la mer Morte, Jabal al-Mukaber, le dernier champion en titre – c’était en 2023 – l’a facilement emporté 5-1 face à Al-Jib, devant des tribunes presque vides et une pelouse bien râpée. Une buvette sommaire, mais de bon aloi, propose du thé à la menthe et des graines de lupin qui frémissent dans une marmite hors d’âge.

Le défenseur international palestinien Mousa Salim (31 ans, 8 sélections), une des vedettes de Jabal Al-Mukaber, ne passera pas la zone mixte d’interviews – elle n’existe pas – pour nous livrer quelques mots après la rencontre. Car le car chauffe devant l’entrée du stade et les joueurs se rhabillent en vitesse sur le banc, sans prendre leur douche, pour rentrer rapidement à Jérusalem-Est.

« Nous sommes très heureux que ça reprenne, on espère que la situation s’améliorera, comme la forme physique, mais ça ne se fera pas du jour au lendemain… » , déplore Salim, dans un discours maîtrisé. « En tant que footballeurs pros, on est confrontés à de nombreuses difficultés, développe son coéquipier Amir Khatib, un peu plus loquace. Nous avons beaucoup à offrir, mais ici, tout est différent, le foot comme tout le reste, comme vous le voyez… Mais on mérite de vivre et de jouer comme n’importe quel autre footballeur en Europe, ou dans le reste du monde. »

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