LE SPORT POUR SURVIVRE


Un mémorial a été installé sur le site du festival de musique Nova, 
près de la bande de Gaza, où 378 personnes ont été tuées le 7 octobre 2023.

Dans le petit village de Be’eri, tout près de la bande de Gaza, plus de cent civils israéliens ont trouvé la mort lors des massacres perpétrés par le Hamas, le 7 octobre 2023. Dans ce kibboutz supplicié, la vie reprend lentement ses droits, notamment grâce à son histoire cycliste.

"On a quinze secondes chrono pour aller 
s’abriter quand une alerte est déclenchée"
   - MANOR, PROPRIÉTAIRE EREZ D’UNE BOUTIQUE 
     DE LOCATIONS DE VÉLO DANS LE KIBBOUTZ

"Si j’étais retournée dans le kibboutz, 
je serais morte aujourd’hui"
   - AYA MEYDAN, TRIATHLÈTE ET 
     SURVIVANTE DU KIBBOUTZ DE BE’ERI

7 Oct 2026 - L'Équipe
TEXTE : ALBAN TRAQUET 
PHOTOS : WILLIAM DUPUY
DE NOS ENVOYÉS SPÉCIAUX

BE’ERI (ISRAËL) – Dreams, un tube imparable de Fleetwood Mac, s’envole sereinement de la sono d’un petit food-truck, face au magasin de cycles géré par Erez Manor. Nous sommes à l’entrée du kibboutz de Be’eri, au sud d’Israël. À une trentaine de mètres, dans une cahute poussiéreuse, deux agents de sécurité surveillent la barrière et l’accès à ce petit village communautaire, fondé le 6 octobre 1946 dans le nord du désert du Neguev. Le père d’Erez Manor faisait partie de ses premiers habitants, parmi ceux qui établirent les « 11 points » historiques d’implantation juive dans la région, alors encore sous mandat britannique, avant même la création de l’État d’Israël et sa déclaration d’indépendance, proclamée le 14 mai 1948.

Manor s’amuse des coïncidences. « Étonnamment, je suis également né un 6 octobre » , sourit-il. Cet ancien employé de la ferme agricole de Be’eri, qui fêtait donc ses 71 ans hier, a créé son bike shop en 2004, sur l’emplacement d’un ancien poulailler. Routard invétéré, il disserte sur l’achat de son premier vélo, au début des années 1970, « un Peugeot bleu et blanc avec cadre en acier » . Le début d’un rêve d’évasion réalisé, puisqu’il a roulé, en baroudeur insouciant, sur presque tous les continents du globe, du Burundi à l’Alaska, en passant même par Argentière, en Haute-Savoie. Sa boutique, La Medavesh, tire son nom d’un terme hébreu qu’on pourrait traduire par: «Pour celui qui pédale».

L’endroit s’y prête, effectivement: avec son réseau de sentiers signalisés, Be’eri et sa forêt sont un petit paradis pour le VTT, et le village en est devenu une sorte de capitale en Israël. Erez Manor fut à l’origine de la création du premier club de mountain bike, il y a près de trente ans, dans la région. « Cet endroit est très connu, appuie-t-il. Aujourd’hui, il y a plus de 200 km de pistes. La saison va bientôt débuter » . Et il est prêt: plus de 300 vélos attendent une location dans le garage. Le 6 octobre 2023, Erez Manor revenait, dans la soirée, de trois jours à

Paris avec son épouse, à l’occasion de son anniversaire. Il a pu se cacher et a survécu à l’horreur qui a frappé Be’eri, le lendemain, quand les brigades al-Qassam du Hamas ont investi le kibboutz, vers 6h30, pour perpétrer leurs massacres et leurs atrocités durant de longues heures, après avoir pénétré en Israël depuis la bande de Gaza, située à 4,5 km à vol d’oiseau. Sur le millier d’habitants que comptait alors le village, 101 civils et 31 membres des forces de sécurité ont été tués. Trente-deux otages ont également été emmenés par les djihadistes du Hamas à Gaza et une vingtaine ont pu en revenir vivants. Dans cet enfer, plus de 130 maisons ont également été détruites.

Erez Manor replonge dans ces atrocités, auxquelles ont aussi participé, dans une deuxième vague, « des civils gazaouis qui ont également tué, détruit et pillé, rappelle-t-il. Ils voulaient faire leurs preuves devant le Hamas » . Il a perdu plusieurs membres de sa famille ; un de ses fils a survécu à un coup de hache. À bord d’une voiturette électrique, il nous conduit dans le kibboutz, en direction de son domicile, qu’il n’a pas encore réintégré à temps plein. L’entrée n’est pas fermée à clé, des fleurs sont posées sur la table du salon, en attente des commémorations qui se préparent, aussi, dans le cimetière du kibboutz. Dans la pièce sécurisée (toutes les maisons disposent d’un « mamad », un abri bétonné) de son domicile, le lit est recouvert par deux planches de surf, appartenant à ses enfants. Une impression de légèreté très apparente. « On a quinze secondes chrono pour aller s’abriter quand une alerte est déclenchée, expliquet-il. Et il faut d’ailleurs que je fasse changer la porte » . Persuadé qu’ « ils » , à Gaza, essaieront de revenir un jour. Car « ils n’ont pas changé, ils veulent toujours nous tuer » , estime-t-il.

Le 13 octobre, Be’eri va encore élargir ses activités sportives, avec l’ouverture d’un pumptrack (piste avec des bosses et des virages relevés) en asphalte, notamment réalisé avec le soutien du milliardaire Sylvan Adams, ex-propriétaire de l’équipe professionnelle cycliste Israel-Premier Tech et proche de Benyamin Netanyahou. Le site, à l’extérieur du kibboutz, est légèrement en surplomb. Plein ouest, on distingue une skyline très morcelée, en lisière de la bande de Gaza. La guerre effroyablement destructrice menée par Tsahal dans l’enclave étouffée, en réplique aux carnages terroristes du 7 octobre, aurait causé la mort de plus de 70000 personnes, sur une population estimée à deux millions d’habitants.

Une « course de l’espoir » organisée le 16 octobre

Et ses échos se font toujours sentir, malgré un cessez-le-feu officiellement entré en vigueur il y a un an. Dimanche dernier, en fin d’après-midi, lors de notre passage au mémorial du festival électro Nova (378 morts, dont 344 civils), situé à deux kilomètres de Be’eri, le long de la route 232, on a pu entendre trois énormes détonations déchirer le silence de ce lieu intense de recueillement, en l’espace de dix minutes. Sans aucunement perturber les visiteurs présents. « C’est un char d’assaut de notre armée qui tire des obus, probablement en direction de terroristes, nous fait-on alors remarquer, en l’absence d’autre indication. Nos soldats sont sur la ligne jaune (une démarcation à l’intérieur de la bande de Gaza qui la sépare en deux zones, dont l’une est sous contrôle militaire israélien, à l’est et au sud de l’enclave). Dès qu’on aperçoit quelque chose qui s’approche de trop près, on frappe. »

Le 16 octobre, ce mémorial sera l’une des étapes de la première édition de la Race of Hope ( course de l’espoir), un événement organisé par Aya Meydan, une autre survivante du kibboutz de Be’eri. « Ce sera une façon de se souvenir de ce qui s’est passé ici, nous raconte-t-elle. On est toujours là, vivants, ils ne nous ont pas brisés. Le sport permet de se relever et de persévérer. À chacun des arrêts mémoriels, les coureurs pourront écrire un hommage, déposer une pierre… »

En revanche, tout comme Erez Manor, elle est d’un pessimisme insondable sur les intentions de ses voisins, de l’autre côté, si jamais leurs combattants parvenaient à reconstituer suffisamment leurs forces. « Il y a toujours deux millions de personnes dans la bande de Gaza et ceux qui veulent nous éliminer y sont toujours, appuie-t-elle. Il y aura un autre 7-Octobre, j’en suis persuadée. Dès qu’ils le pourront, ils reviendront pour nous tuer, car ils veulent notre terre. Et tant qu’ils ne l’auront pas, ils continueront. »

L’histoire de cette triathlète de 42 ans a déjà été partagée: partie pour une sortie à vélo il y a trois ans, vers 6 h 20, sur la route 232, elle a été sauvée par une famille de Bédouins, après s’être cachée avec l’un d’entre eux – Hicham Alkarnawi – plusieurs heures dans un buisson. Ce dernier est aujourd’hui sergent dans la police israélienne.

Avant de trouver cet abri de fortune, le sort d’Aya Meydan s’était joué en quelques secondes, devant la barrière d’entrée du kibboutz. Après les premières alertes, sous un ciel saturé de roquettes, elle avait fait demi-tour pour retrouver son ex-mari et ses trois enfants (qui ont également survécu) à Be’eri. C’est à cet instant que ses sauveurs musulmans lui ont dit de fuir, en raison de la présence de nombreux terroristes dans le village. Le flash d’un dilemme qui fait encore dérailler sa voix, trois ans plus tard.

« Je me souviens être restée deux secondes devant la barrière, là, avec les Bédoins qui me disaient de les suivre. J’avais un choix à faire: retourner chez moi pour retrouver ma famille ou fuir. Quand j’ai tourné le dos à la barrière, mon coeur s’est brisé, mais ça m’a sauvé la vie. Si j’étais retournée dans le kibboutz, je serais morte aujourd’hui. Quand j’ai pu retrouver ma famille, je me suis précipitée pour enlacer mes enfants. L’un de mes fils s’est recroquevillé sur lui-même, en se mettant de côté, et il n’a pas voulu m’embrasser. Il m’en voulait de ne pas avoir été auprès de lui pendant ces heures abominables. Et pour une mère ( long silence) … C’était dur. »

Le 16 octobre, pour sa « course de l’espoir », Aya Meydan portera sur elle le nom et le souvenir de Lior Weitzmann, le compagnon d’entraînement qu’elle devait rejoindre, le matin du 7 octobre 2023, pour préparer son Half Ironman. Grièvement blessé par balles par des terroristes, sur cette même route 232, il a eu le temps de passer un dernier appel à son épouse mais il a succombé à ses blessures avant l’arrivée des secours. D’une certaine façon, trois ans après la tragédie, « une boucle sera bouclée » , soupire la triathlète.

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