Dans tous ses États
Brandon McNulty, drapeau des États-Unis sur les épaules,
savoure sa victoire juste après le passage de la ligne hier.
Grâce à son sens tactique et un potentiel physique sous-coté, Brandon McNulty a profité d’un collectif américain soudé depuis l’adolescence pour obtenir le sacre d’une vie, s’extirpant ainsi de l’ombre de Tadej Pogacar, dont il est un équipier modèle le reste de l'année.
«C’est un coureur qui est toujours très attentif en course et intelligent»
- FABIO BALDATO, DIRECTEUR SPORTIF
DE BRANDON MCNULTY CHEZ UAE
28 Sep 2026 - L'Équipe
DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL LUC HERINCX
MONTRÉAL (CAN) – D’une rare expressivité, Brandon McNulty a brutalisé son guidon de stupéfaction à l’approche de la ligne sur l’avenue du Parc de Montréal, où sa compagne, Summer, l’a ensuite drapé du Stars and Stripes comme une icône américaine. Les mains et le regard agités par des tics, la voix hésitante face aux médias, Brandon McNulty n’a pas l’aura naturelle d’un grand champion. « Certaines personnes mereconnaissent à la maison, mais ce n’est vraiment pas comme si j’étais une star de foot US » , se marrait-il encore il y a deux ans.
Ce titre mondial, conquis au prix d’une course folle, le hisse pourtant au rang des héros cyclistes de sa nation, succédant à Greg LeMond (1983 et 1989) et Lance Armstrong (1993) sous le maillot arc-en-ciel. « Franchement, je ne sais pas ce qui se passe dans ma tête… Je ne sais pas, je ne comprends pas » , balbutiait-il avant de monter sur le podium où les spectateurs états-uniens l’ont escorté de chants en boucle : « USA, USA, USA. » « J’ai fait quelques blagues cette semaine sur le fait de devenir champion du monde mais je n’y croyais pas vraiment», a concédé l’Américain de 28 ans. «Enfin je savais qu’il y avait une possibilité mais il fallait un miracle. J’imagine qu’un miracle vient de se produire. »
Dans un État désertique du pays qui exige la bénédiction de Dieu ( « God Bless America » ), McNulty a été initié au VTT par son père à 8 ans avant de se découvrir des aptitudes sur la route. Champion des États-Unis du contre-la-montre chez les juniors en 2015, le gamin de l’Arizona s’est affermi au sein des sélections nationales dont il a tenu à saluer le staff, hier, après sa consécration : « J’étais encore un enfant quand j’ai rencontré la plupart des gens impliqués dans ce titre. C’est super spécial d’y arriver avec ces personnes. Je crois que tout le monde est sur la lune en ce moment. »
McNulty-Jorgenson, une amitié depuis les années juniors
Parmi eux, un enfant du Colorado, avec qui il a partagé de nombreuses heures de car pour se rendre sur les compétitions, et qui a été l’un de ses principaux soutiens, hier : Matteo Jorgenson. « On avait le même coach en juniors et on a donc fait beaucoup de voyages ensemble, expliquait le coureur de Visma-Lease a bike, en 2024. À 14 ans, on est venus en Belgique, on était équipiers et on a participé à beaucoup de courses. On a créé une connexion. » Les trajectoires des deux talents américains se sont éloignées à l’approche du monde professionnel, McNulty attirant très vite l’attention de grandes équipes, d’abord trois ans chez Rally Cycling avant d’être repéré et recruté par UAE, l’équipe rivale de Visma, que Jorgenson intégra en 2024. Mais leur amitié a survécu et transcendé ce dernier en ange gardien, hier, au marquage sur toutes les tentatives de contre initiées derrière les 33 km en solitaire de McNulty. « On voulait juste qu’un Américain gagne aujourd’hui et je pense qu’on a fait la course parfaite, j’ai tellement hâte de sortir ce soir pour fêter ça », s’est réjoui le garde du corps.
Ce rôle est habituellement dévolu à McNulty au sein de l’équipe émiratie, où il est devenu un équipier modèle, rarement dans la lumière, très souvent au service de Tadej Pogacar, notamment pour deux de ses succès sur le Tour de France (2021 et 2026). Lors de la victoire d’Isaac Del Toro à Barcelone (2e étape), cette année, le patron slovène avait immédiatement enlacé la compagne de McNulty pour exprimer sa reconnaissance envers l’Américain : « Oh Brandon aujourd’hui… Fais-lui un bisou ce soir ! »
Pour sa loyauté envers le double champion du monde, McNulty avait aussi été remercié par le « cadeau » de Pogacar au Grand Prix de Montréal, l’an dernier, le même circuit que ces Mondiaux où il avait réussi à rejoindre son leader pour s’imposer sur l’avenue du Parc. « C’est un coureur qui est toujours très attentif en course et intelligent, loue Fabio Baldato, un de ses directeurs sportifs chez UAE. J’ai parié sur lui pendant ce Mondial alors que les favoris se livraient bataille. Brandon a su agir au bon moment et ce n’est pas un hasard, le parcours de Montréal, en particulier, lui convient parfaitement. »
Sans trop savoir pourquoi, McNulty « aime vraiment courir sur circuit » . Peutêtre parce qu’il peut y exprimer à répétition à la fois ses qualités de rouleur (4e du contre-la-montre des Mondiaux la semaine dernière) - comme sur ce replat où il a attaqué à 33 km de la ligne - et sa résistance en côte. « C’est un vainqueur non pas immérité mais inattendu, a reconnu Thomas Voeckler, le sélectionneur des Bleus. La nuance est importante. C’est un coureur qui avait le titre dans les jambes mais qui travaille dans l’ombre toute l’année. Et vu comment ça a couru aujourd’hui, c’était pour sa nation. »
Une équipe soudée portée par une génération exceptionnelle de « gremlins », des coursiers offensifs qui ont germé après une ère de flottement dans la désillusion post-Armstrong. « On s’est tous bien développé, c’est excitant, réalisait McNulty, il y a deux ans. Je ne pense pas qu’il y ait une raison particulière, c’est juste venu comme ça aux États-Unis. Je me rappelle qu’avant ma génération, il y avait un creux, et puis Matteo et d’autres gars sont arrivés… Après, le pays est tellement grand que c’est dur de dire si le vélo s’est vraiment développé. Le gravel a pris de la place mais sinon… La victoire de Sepp (Kuss) sur la Vuelta (2023) a créé quelque chose mais ça reste un sport mineur ici. Chez moi, en Arizona, c’est assez niche. » McNulty restera peut-être un anonyme à Phoenix mais partout ailleurs dans le monde où il rencontrera des passionnés de cyclisme, l’Américain sera, à leurs yeux et pour l’éternité, le vainqueur de ces Mondiaux ahurissants.
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