ENTRE SAUVAGES


Jasper Philipsen a remporté un sprint réduit à Voiron, au terme d’une nouvelle étape homérique où Mads Pedersen et les coureurs de classiques ont été intenables.

La bande de Pogacar et celle de Seixas ont couru plusieurs lièvres à la fois

23 Jul 2026 - L'Équipe
ALEXANDRE ROOS

VOIRON (ISÈRE) – Deux ambiances flirtaient à la sortie de Chambéry, hier à l’heure du déjeuner, les baigneurs de juillet dans leurs tenues légères et colorées, les eaux turquoise du lac du Bourget, un tableau paisible à la Caillebotte ou à la Seurat, et sur le ruban de bitume qui longeait les rives, une version cycliste de Mad Max, une furie maximale, une horde de loubards de la route oints de leur sueur, la bave aux lèvres, et il y avait quelque chose de surnaturel à voir ces deux mondes se rencontrer et coexister quelques secondes.

Écrire que le Tour de France est un enchaînement de 21 classiques est un de ses poncifs les plus éculés, mais il n’a pourtant jamais été aussi vrai que cette année. L’étape d’hier, à travers le massif des Bauges, jusqu’au pied de celui de la Chartreuse, qui surplombait les champs brûlés par le soleil quand on filait vers Voiron, fut une nouvelle folie bouclée à plus de 47 km/ h de moyenne. Mais surtout, les coureurs de classiques ont tenu le haut du pavé dans ce nouvel épisode qui n’a jamais débranché, où les mouvements en tête furent aussi incessants que l’ondoiement bleu ciel électrique du lac de Paladru.

Le Tour de France et les classiques ont toujours été deux univers différents, souvent antagonistes, et chaque « camp » a ses partisans, convaincus que l’essence du cyclisme réside dans l’un ou dans l’autre, mais c’est comme s’il n’y avait plus vraiment lieu de choisir. Persuadé que les classiques sont la substance du sport, son dépouillement fondamental qu’on pourrait résumer par un parcours, une ligne d’arrivée, un vainqueur, on notera tout de même qu’elles ont colonisé la Grande Boucle, qu’elles l’influencent et non l’inverse.

Des manières de brutes et de gentlemen

On dit souvent, c’est un autre poncif, que Tadej Pogacar est un champion hors norme car il a rétabli un pont entre les deux, un lien qui a existé jusque dans les années 1980 et s’est ensuite évanoui, mais ils sont désormais nombreux à eux aussi gommer les frontières, certes à un autre niveau et pour d’autres desseins, pas pour la victoire finale. Mais Mads Pedersen, Mathieu Van der Poel, Jasper Stuyven ou Jasper Philipsen sont aussi capables d’exister aux deux moments de l’année. Mieux, ils pèsent sur la course, y importent leurs manières du printemps et des Monuments, qui sont celles de brutes et de gentlemen, des sauvages qui obéissent à leur propre code, une caste qui implique un respect mutuel.

On a vu des petits signes de cela dans le final. Quand Pedersen a refusé de participer à la poursuite derrière Stuyven, qui s’était envolé à 25 km de la ligne, parce que le Danois était alors fumé jusqu’à l’arête, que cela l’arrangeait aussi, mais également parce qu’il avait noué un pacte moral avec le Belge. Au fil d’une collaboration dans un groupe de six avec Ben Healy, Michal Kwiatkowski, Felix Engelhardt, Edward Planckaert, qui était parti à 54 km de Voiron, sous l’impulsion de Pedersen bien sûr, avec l’accord tacite que le maillot vert irait chercher les points du sprint intermédiaire et qu’il se retirerait ensuite pour laisser ses compagnons se jouer la victoire.

Ou quand Mathieu Van der Poel, qui visait d’abord la victoire dans l’étape, s’est mué en équipier une fois ses ambitions éventées, la bête devenue prince, qui offre le succès qui manquait tant à Jasper Philipsen dans ce Tour de France, comme dans Milan-San Remo en 2024, au bout de la 17e étape, ce qui illustre la difficulté, même pour un multiple vainqueur, de gagner dans cette édition. La philosophie des classicmen infuse également dans les étapes de ce Tour, cette façon de toujours relancer, de courir comme s’il n’y avait pas de lendemain, à la vie à la mort, pour la victoire et rien d’autre, même si hier, la bataille pour le maillot vert a aussi charpenté l’étape.

Pour Pedersen, le combat est une raison d'être

Mais Mads Pedersen a eu un moment de flottement quand on lui a annoncé qu’il avait remporté le prix de la combativité du jour, une forme d’incompréhension, d’indifférence sûrement, car avec lui, le combat c’est tous les jours, une raison d’être, un code moral qu’il s’est imposé à luimême. Les remuements du champion du monde 2019 ont suivi les grands mouvements de l’étape et lui ont donné les vibrations d’une classique.

Il a d’abord voulu boucher un trou d’une trentaine de secondes dans le col des Prés, alors qu’un groupe de vingt-deux costauds avait filé, avec déjà Van der Poel dedans, Simmons aussi, ce qui eut pour effet de ramener le peloton. Puis Pedersen loupa un nouveau coup de seize, après le retour par Chambéry et la côte de SaintJean-d’Arvey, avec à nouveau Van der Poel, Simmons, Stuyven cette fois, mais il colmata encore, forcené fantastique, ramena un groupe sur l’avant et créa encore une scission, à six donc.

Dans cette débauche d’énergie, le maillot vert avait concassé la course en plusieurs groupes, comme quand une classique se décante, et ne commit qu’une seule erreur, celle de laisser filer après le sprint intermédiaire et de ne pas empêcher le groupe Philipsen de revenir. Même lui a le droit de souffler, mais Stuyven allait ainsi être repris après la montée de la Commanderie, à moins de 4 km du but, et le sprinteur belge allait remporter le sprint. Malgré tous ses efforts, Pedersen a réalisé une opération négative pour la tunique verte, puisque l’écart entre les deux s’est réduit de 31 à seulement 7 points.

Dans l’autre monde du peloton, baigné de la culture du Tour, le contraste était total et les calculs de sortie. Sous l’effet de la bagarre, le peloton explosa, fut réduit un temps à seulement 40 unités, et, surtout, Isaac Del Toro fut piégé un moment dans un second groupe à une quarantaine de secondes. Il restait plus de 100 km, trop loin, trop coûteux pour espérer en tirer profit, et Paul Seixas, Tadej Pogacar et les autres favoris signèrent un pacte de nonagression et se relevèrent.

La journée aura été étrange à la fois pour les UAE du Maillot Jaune et pour les Decathlon-CMA CGM du Français, qui couraient plusieurs lièvres à la fois. La bande de Pogacar était ainsi affairée à protéger son lieutenant mexicain puis à couver Adam Yates, malade et en perdition. Celle de Seixas avait décidé de soigner l’appétit de son sprinteur Olav Kooij, 3e à Voiron. Mais de manière générale, on comptait ses noisettes et les coups de pédale chez les cadors du général. Car, pour eux, la bataille ce n’est pas tous les jours et la plus capitale est encore à venir. Peutêtre pas aujourd’hui vers Orcières Merlette, mais dès demain, dans les 21 virages magiques de l’Alpe d’Huez.

***


Le réveil a enfin sonné

Après cinq tops 5 et autant d’occasions manquées, Jasper Philipsen a fait preuve d’orgueil pour retrouver le chemin de la victoire.

23 Jul 2026 - L'Équipe
ÉLOI THOUAULT

VOIRON (ISÈRE) – Il fallait peut-être cinq tops 5, des victoires qui lui tendaient les bras et des trains parfaitement réglés qui rentraient au bercail sans la moindre cérémonie pour réveiller enfin Jasper Philipsen, hier. Le Belge d’Alpecin-Premier Tech avait sûrement besoin d’un petit coup de pied aux fesses, d’un sursaut d’orgueil, lui qui, depuis le Grand Départ donné à Barcelone, voyait les occasions défiler sans parvenir à mettre la main dessus.

Car les jambes étaient là, mais pas encore tout à fait celles des grands jours. « C’est certain qu’il n’était pas dans une condition parfaite. Je veux dire, son état de forme était bon, mais il n’était pas au meilleur de sa forme » , reconnaissait Philip Roodhooft, le manager de l’équipe, après l’étape. Une manière élégante d’expliquer que la machine tournait, mais qu’il manquait encore ce petit quelque chose qui transforme le sprinteur en ogre des derniers mètres.

Alors, sur les routes menant à Voiron, dans une étape qui n’avait rien d’une aimable promenade de santé, Philipsen a retrouvé ses vieilles habitudes, celles du finisseur impitoyable. Il s’est réveillé comme un Hulk énervé, libérant toute la frustration accumulée depuis le départ du Tour, pour s’imposer devant Mauro Schmid (Jayco AlUla) et Olav Kooij (Decathlon CMA CGM).

Et pourtant, priorité était donnée à MVDP

Et pour remettre la mécanique en marche, il pouvait compter sur son fidèle complice Mathieu van der Poel, toujours précieux dans le rôle de poisson-pilote. « Il (Van der Poel) était encore là pour m’amener le sprint dans la dernière ligne droite, reconnaissait Philipsen en conférence de presse. C’est un gros avantage pour moi d’av oir un coureur comme ça dans l’équipe. » Pourtant, dans la formation belge, personne n’a cherché à enjoliver les choses après le onzième succès sur le Tour du sprinteur de 28 ans.

Pas question de sortir les violons ni de réécrire l’histoire. Au pied du bus, le directeur sportif, Christoph Roodhooft, avait même posé des mots avec une certaine franchise : « Quand les occasions se sont présentées, nous les avons manquées. Ce n’est pas l’équipe qui a failli, c’était notre sprinteur qui n’était pas au niveau. Il ne s’agit pas de le blâmer, c’était simplement la réalité. » Une vérité pas toujours agréable à entendre, mais peut être nécessaire pour titiller le vainqueur de Milan-San Remo en 2024.

D’autant que, pour une fois, le Belge n’était pas forcément le roi désigné du jour. La priorité était donnée à Mathieu Van der Poel. « Et cela me semblait logique, expliquait Christoph Roodhooft, car Jasper avait déjà bénéficié de cinq occasions où toute l’équipe avait travaillé pour lui. » Avec cette victoire, Philipsen revient aussi dans le coup pour le maillot vert, à seulement sept points de Mads Pedersen (Lidl-Trek). « Ça sera très dur » , tempérait-il hier, en désignant le Danois comme étant le favori. Mais Philipsen le sait, une bête blessée reste une bête dangereuse. Et Hulk, même lorsqu’il voit rouge, a toujours une petite obsession pour le vert. Ça tombe bien, le maillot qu’il convoite est justement de cette couleur.

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