Un jour de grâce


Il y a cinquante-cinq ans, Orcières Merlette accueillait l’aboutissement d’un raid mythique de Luis Ocaña, arrivé avec près de neuf minutes d’avance sur Eddy Merckx. Le peloton de l’époque garde le souvenir d’une immense journée du Tour de France.

«Ils appellent ça la côte de Laffrey mais c’est plus dur qu’un col, 
c’est un boulevard très pentu, un mur !»
   - JEAN-PIERRE DANGUILLAUME

«Orcières Merlette ? Attendez, oui, avec la côte Laffrey au départ et Ocaña qui fait un festival, 
et Mariano qui fout la merde… Ça, on ne l’a jamais dit !»
   - MARIANO MARTINEZ, COÉQUIPIER DE 
     JOAQUIM AGOSTINHO À L’ÉPOQUE

«Du temps d’Eddy Merckx, quand un groupe partait sans lui, 
tout le monde roulait comme des fous, c’est normal»
   - LUCIEN VAN IMPE

«Quelle étape formidable ! 
Voyez-vous, pour la première fois depuis longtemps, 
j’ai eu la nostalgie du Tour»
   - LOUISON BOBET 

23 Jul 2026 - L'Équipe
LUC HERINCX (avec J. C.)

VOIRON (ISÈRE) – « Merckx en détresse! Merckx à l’agonie! » Il y a trois ans, dans nos colonnes, le Cannibale s’amusait des commentaires de ce 8 juillet 1971. « Ma pire journée sur le Tour de France » , résumait-il. L’apothéose de son rival, une étoile filante de Grenoble à Orcières, un mirage pour ses poursuivants.La joie de Luis Ocaña après sa prestigieuse victoire à Orcières Merlette, le 8 juillet 1971.

« Chaque fois que l’ardoisier revenait, Ocaña avait une minute de plus, on se disait: “C’est pas possible! “» se souvient Bernard Thévenet, 6e dans le même groupe que Merckx (3e), à 8’42’’ du vainqueur. « Ce n’est pas possible ! », se répète encore JeanPierre Danguillaume, 13e à 9’12’’, avec la même image figée « des minutes qui défilent » et cet ahurissement collectif: « On se disait: “Putain l’autre il a une moto devant! “»

« Que voulez-vous, ce n’est pas souvent qu’on a l’occasion de porter à Merckx des coups d’assommoir » , savoura Ocaña dans la soirée, comme rapporté dans L’Équipe du lendemain. Déjà pendus au rythme de Merckx en mission pour stopper l’hémorragie, les Français ne purent pas grandchose pour aider dans sa chasse le vainqueur des deux dernières éditions, pas au mieux en montagne cette année-là et « un peu dérangé » au ventre, concédera-t-il en s’échouant à Orcières Merlette, station d’arrivée de la 18e étape aujourd’hui. « Merckx n’était pas très content mais il n’a pas eu un seul mot contre nous, détaille Danguillaume. Il voyait bien qu’on n’était pas formidables. Ce n’était pas une défaillance collective mais vraiment Ocaña qui faisait un gros numéro. Il avait la poignée, le père Luis! Un grand moment, une grande journée. » Qui s’est emballée dès le kilomètre zéro, au départ de Grenoble. « Je ne me souviens pas vraiment de qui a attaqué, tente de retracer Joop Zoetemelk, porteur du maillot jaune à l’aube. À mon avis c’était au train, c’est monté tellement vite qu’on s’est retrouvés à quatre ou cinq en haut. » Le Néerlandais évoque ici la côte de Laffrey (6 km à 10 %), première difficulté répertoriée, mais le chantier avait déjà commencé au pied.

« Les Bic (l’équipe d’Ocaña) avaient bien prévu leur coup! pointe Thévenet. On partait de Grenoble et ils nous ont fait monter vers Tavernolles à une allure… oh putain! Ensuite on montait la côte de Laffrey depuis Vizille, il m’a manqué un petit quelque chose pour suivre Ocaña, Zoetemelk et Van Impe, mais Merckx était un petit peu derrière moi, donc je me suis dit qu’il allait me ramener. Je ne sais pas s’il n’y avait pas une petite histoire avec Agostinho aussi, qui s’est retrouvé l’année d’après chez Bic, comme par hasard ( rires). » « Ça doit être Agostinho qui attaque, confirme Danguillaume. Il y en avait déjà de partout. Ils appellent ça la côte de Laffrey mais c’est plus dur qu’un col, c’est un boulevard très pentu, un mur! Agostinho, Ocaña, Vam Impe et Zoetemelk se sont barrés. Moi j’ai pu rester dans le groupe de Merckx où on était une grosse quinzaine. » La plupart des versions convergent vers cette initiative du Portugais Joaquim Agostinho. Mais ce n’est pas l’histoire racontée par son coéquipier de l’époque, Mariano Martinez. « Orcières Merlette? Attendez, oui, avec la côte Laffrey au départ et Ocaña qui fait un festival, et Mariano qui fout la merde… Ça, on ne l’a jamais dit! s’insurge le grand-père de Lenny Martinez. Vous avez toujours écrit que c’était Agostinho, mais c’était moi! » Remonté comme un coucou par sa crevaison de la veille, le grimpeur aurait voulu mettre le feu d’emblée. « Et là Eric Leman (équipier de Zoetemelk) me retient par le maillot en me disant: “Non, tu ne bouges pas!’’, raconte Martinez. Donc je me retourne franchement pour qu’il me lâche mais je lui mets la main dans la figure ( rires). J’ai eu peur et pour pas qu’ils me fassent chier, j’ai attaqué. Pendant ce temps, voyant qu’ils étaient sur mon dos prêts à me tabasser, Agostinho est parti de l’autre côté de la route et ça a lancé la course, Ocaña a suivi. »

Peu importe la nature exacte des premiers mouvements, l’Espagnol de Montde-Marsan avait de toute façon l’intention de frapper un grand coup ce jour-là. « La veille, Ocaña avait distancé un peu Merckx, alors on a fait une réunion d’équipe dans la soirée, explique Leif Mortensen. Luis a dit: “Merckx n’est pas aussi bien que les années passées alors je veux attaquer tout de suite demain.” On a parlé un peu avec Maurice ( De Muer, le directeur sportif) et on s’est dit qu’on allait prendre l’échappée pour rendre la tâche difficile aux Molteni. » L’équipe de Merckx, solide en plaine mais à la peine en altitude, réussit à contrôler dans la vallée mais ne put rien ensuite face au dynamitage des Bic. « On a attaqué un à un, poursuit le Danois. À la fin c’était Désiré (Letort), (Johny) Schleck, Labourdette et moi. Je pars pendant 1 km ou 1,5 km, on est proches du sommet et je vois Merckx revenir mais il n’a plus d’équipier. Au même moment, je vois Agostinho tout à gauche de la route avec Ocaña dans la roue, Van Impe et Gosta Petterson, ils sont partis. Alors je me mets dans la roue de Merckx, qui a attendu ses équipiers, et les Molteni ont commencé à faire le train, mais Luis reprenait du temps, c’était spectaculaire. »

Merckx n’a « toujours pas digéré » cette côte de Laffrey. « On n’avait pas d’oreillettes, détaille le Cannibale. La voiture de directeur sportif ne pouvait pas passer, alors que j’avais deux ou trois équipiers derrière, à une minute. Si je le savais, je me relève et on roule tous ensemble, mais là, personne ne m’a relayé, pas un mètre – ce qui est normal, je ne vais pas critiquer. » Après Laffrey, ils étaient donc quatre à l’assaut, Ocaña, Zoetemelk, Agostinho et Lucien Van Impe, avec déjà près de deux minutes d’avance. « Je n’étais pas encore sûr que ce premier round aurait de graves conséquences pour Merckx, analysa Ocaña. C’est seulement en haut de Laffrey que j’ai pensé à une opération d’envergure. » « Du temps d’Eddy Merckx, quand un groupe partait sans lui, tout le monde roulait comme des fous, c’est normal, raconte Van Impe. À un moment, Zoetemelk a quand même commencé à traîner un peu, alors que moi j’étais bien, Luis aussi, donc il me dit : “Qu’est-ce qu’on fait? On ne va pas se laisser baiser parce que lui, il va nous lâcher dans Orcières Merlette!” »

Ocaña et Van Impe scellèrent alors un pacte. « Quand tu attaques, je ne vais pas te chercher, et vice versa, développe le Belge.

Et Luis attaque. Tout le monde pense que je vais rouler derrière, parce qu’Ocaña qui part… Fallait aller le chercher ! Mais personne ne bouge. » Et personne ne reverra le grimpeur, dans son jour de gloire. « On était dans la côte des Terrasses ( km 42), précise Zoetemelk. Il roule tellement vite qu’il me fait sauter, il m’a impressionné. C’était le vrai Luis Ocaña. » Près de trois minutes séparaient alors l’échappée du peloton, mais Merckx était définitivement isolé de tous ses coéquipiers. « Il était au courage, se souvient Danguillaume. Il y avait deux Bic, Mortensen et Labourdette, qui ne roulaient pas. Et nous, les autres, on faisait ce qu’on pouvait, on était à fond les manettes (rires), c’était sauve qui peut. Moi j’étais déjà content d’être encore dans ce groupe-là. » 

À partir du col du Noyer (km 90) - « où on a rattrapé Zoetemelk qui s’était fait larguer comme un malpropre, ça paraissait incroyable! (Thévenet) –, Ocaña décida en plus de creuser un gouffre dans lequel seul Van Impe parvint à ne pas s’enfoncer trop profondément, intercalé à 5’52’’ sur la ligne à Orcières où tous les autres finirent avec plus de huit minutes de retard et où seuls 40 coureurs arrivèrent dans les délais. « Cette étape-là, je l’ai faite comme Ocaña : tout seul ! s’amuse Martinez. Je termine à plus de 20 minutes ( 28e à 21’36’’) et c’est cocasse, je suis le dernier dans les délais. Bon, après ils ont repêché tout le monde. »

Au-delà de la chevauchée légendaire d’Ocaña, chacun garde en mémoire une anecdote personnelle de cette folle journée. « Je me suis cassé la gueule dans la descente d u Noyer , se marre Danguillaume. Je suis rentré dans des spectateurs qui cassaient la croûte, j’ai renversé la table, je vous jure! J’ai même eu peur de renverser le gamin. »

« Je suis resté dans la roue de Merckx toute la journée, livre Mortensen. Et quand on est arrivés dans la montée d’Orcières Merlette, Eddy prend une bouteille d’eau de son masseur, je n’avais pas pu beaucoup boire, il faisait très chaud pour un Danois ( rires), alors il tend le bras pour me la donner et le retire au dernier moment ( rires). Au final, il m’a quand même donné l’eau. Il a perdu ce jour-là mais c’était un coureur spécial, un grand caractère, qui a rendu service à un concurrent ! » Cela marche dans l’autre sens. « À un moment, Merckx m’a demandé s’il me restait quelque chose dans mon bidon alors je le lui ai tendu religieusement, parce que c’était quand même Merckx » , sourit Thévenet.

Rapporté dans nos archives, le sentiment de Louison Bobet, qui avait suivi la course en spectateur dans une voiture, cristallise l’ivresse de cette journée : « Quelle étape formidable! Voyez-vous, pour la première fois depuis longtemps, j’ai eu la nostalgie du Tour. Quelle course prenante ! On désespérait des autres coureurs que Merckx, et voici que tout est changé ! » Le surlendemain, la descente frénétique d’Orcières en direction de Marseille, où Merckx arriva avec deux heures d’avance sur l’horaire prévu, prolongea encore le fil d’un Tour de légende.

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