Nancy Kerrigan et Tonya Harding, le coup de glace
Agression - La première était promise à l’or, la seconde aurait voulu la mettre hors jeu en lui faisant casser le genou. Le règlement de comptes entre les deux patineuses américaines à la veille des JO d’hiver de 1994 est devenu un feuilleton qui passionna l’Amérique
23 Jul 2026 Libération
Par Julien Lecot
Le 6 janvier 1994. A l’approche des championnats des Etats-Unis de patinage artistique – qui font office de qualifications pour les JO prévus un mois plus tard en Norvège –, Nancy Kerrigan répète ses gammes dans la Cobo Arena de Detroit. Vêtue d’un justaucorps blanc, les cheveux attachés, la tenante du titre quitte la glace sous l’oeil d’une caméra de la société de production Intersport, détendue et déterminée. L’image se coupe quand l’athlète de 24 ans entre dans un couloir sous les tribunes. La caméra se rallume une poignée de secondes plus tard. Le calme a laissé place au chaos et aux cris. Nancy Kerrigan est à terre et hurle de douleur : «Pourquoi, pourquoi, pourquoi?» A un médecin qui lui demande ce qu’il s’est passé, elle explique, en pleurs, qu’une personne l’a frappée «avec une sorte de bâton noir, quelque chose de très très dur» au niveau du genou. L’athlète disparaît, portée par son père jusqu’aux vestiaires. Dehors il neige, et on s’active pour retrouver le mystérieux agresseur.
L’histoire fait immédiatement la une des médias du pays. Car Nancy Kerrigan est l’une des stars de la délégation américaine : médaillée de bronze aux JO d’Albertville, en 1992, elle est le visage de plusieurs marques (Reebok, Campbell’s Soup, Evian, Seiko), patine dans des tenues conçues par des grands couturiers et vise légitimement l’or à Lillehammer. Beaucoup font par ailleurs le lien avec l’agression quelques mois plus tôt de Monica Seles. En plein match, la joueuse de tennis avait été poignardée par le fan d’une de ses adversaires, qui voulait la mettre hors circuit. «Pour Nancy Kerrigan, la situation est plus perverse» que pour Seles, écrit Libé le 8 janvier 1994, car «elle ne sait rien de l’homme qui l’a attaquée ni, surtout, des raisons de son geste». Rapidement, les regards se tournent vers celle qui, en l’absence de Kerrigan, est redevenue championne des Etats-Unis, et a donc composté son billet pour les JO : Tonya Harding. Première Américaine à réussir un triple axel (trois tours et demi en l’air après un saut) en compétition, quatrième des derniers Jeux, la patineuse assure être particulièrement déçue de ne pas avoir pu concourir face à la favorite. Elle se dit même inquiète pour sa propre sécurité, sachant l’agresseur encore dans la nature.
Les investigations du FBI vont mettre au jour une tout autre histoire : l’entourage de Tonya Harding a fomenté le coup pour éliminer sa concurrente la plus sérieuse. L’enquête n’est pas compliquée à mener puisque les agresseurs ont laissé derrière eux des traces à n’en plus finir : appels téléphoniques, virements ou apparitions sur des images de vidéosurveillance permettent de remonter jusqu’à eux.
«Rien d’un cerveau»
A peine une semaine après les faits, son garde du corps, Shawn Eckardt, est inculpé. Celui que Libé décrit à l’époque comme une personne «obsédée par les histoires d’espionnage, qui s’est inventé un passé d’expert en opérations secrètes» et qui n’a «rien d’un cerveau», a, d’après les enquêteurs, contacté Derrick Smith, un ancien des services de renseignement de l’armée, pour qu’il s’en prenne à Nancy Kerrigan. Ce dernier a demandé à son neveu, Shane Stant, d’exécuter le nébuleux contrat. «Il y a eu des discussions pour lui couper son tendon d’Achille, ce qui l’aurait évidemment paralysée. Mais je ne pensais pas que c’était nécessaire. Même si, sur le moment, tu ne l’humanises pas, tu te dis que tu fais juste ton travail», racontera Shane Stant des années plus tard.
Tout ce beau monde était rémunéré, selon Eckardt, par l’ex-mari de Tonya Harding, Jeff Gillooly, qui donnait les ordres et tapait dans la subvention allouée par l’Association américaine de patinage artistique à Harding. Face aux policiers, les versions divergent. Le garde du corps et l’ex-mari assurent que la patineuse était au courant de tout et qu’elle a même passé des coups de fil pour localiser sa rivale. Le plan aurait été organisé peu avant le nouvel an, le groupe estimant que Harding était défavorisée face à Kerrigan, chouchoute des responsables américains. L’athlète jure de son côté n’avoir jamais rien su.
L’affaire est chroniquée dans les médias du monde entier (Libé y consacre une dizaine d’articles en un mois). Les chaînes de télévision traquent Tonya Harding jusqu’à son domicile, et l’on met en scène l’opposition de style entre les deux patineuses.
La brute et le cygne
Il y a, d’un côté, Nancy l’élégante, la gracieuse, la citadine, née à Boston dans une famille aisée –qui était en réalité beaucoup plus modeste que ce que les journalistes écrivaient, avec un père soudeur qui multipliait les petits boulots pour payer ses entraîneurs et une mère femme au foyer atteinte de cécité. De l’autre, Tonya, la brute rurale de l’Oregon, élevée par une mère alcoolique et violente, mariée à un homme lui aussi violent, et qui, sur son temps libre, part à la chasse, dépèce des lapins, répare des voitures ou joue au billard une clope au bec. Harding n’a «rien de féminin, rien de sexy, rien de commercialement exploitable», écrit le New York Times à l’époque, décrivant une bataille entre «une championne talentueuse mais tourmentée» et «la coqueluche de l’Amérique»,«la puissance musculaire contre la grâce d’un cygne». Un traitement caricatural et voyeuriste moqué par Libé : «Après Dallas, Dynastie et Twin Peaks, débarque le nouveau feuilleton culte : Méchante Tonya contre Gentille Nancy.» Harding est acculée. Le Comité olympique des Etats-Unis estime que les preuves sont suffisamment nombreuses pour l’exclure. La patineuse réplique sur le plan judiciaire, demandant à l’instance 25 millions dollars en cas d’interdiction de participer aux Jeux. Finalement, les deux parties passent un accord : en échange d’un abandon des poursuites, Harding peut participer aux JO. Tout comme Nancy Kerrigan, dont la blessure est finalement bien moins grave qu’imaginée. A Lillehammer, en Norvège, tout le monde ne parle que des Américaines. La fédération de patinage des Etats-Unis fait tout pour que les deux femmes ne se croisent pas. Jusqu’à un entraînement planifié à quelques jours de la compétition : le protocole veut que les représentantes de chaque pays aient accès ensemble à la glace. Harding et Kerrigan débarquent donc en même temps dans la patinoire sous le regard de centaines de journalistes. «Mon entraînement était juste avant le leur, se souvient Marie-Pierre Leray, qui participait à ses premiers JO cette année-là. D’habitude, il n’y a pas grand monde qui vient nous voir. Mais ce jour-là, les tribunes étaient remplies à ras bord. Les journalistes étaient tellement entassés que j’ai cru qu’elles allaient lâcher. Je n’avais jamais vu ça.»
Rien de croustillant ne se passe pourtant. Chacune reste d’un côté de la patinoire. Les athlètes ne s’adressent pas un regard et les appareils photos crépitent. Envoyé spécial de Libération à Lillehammer, Luc Le Vaillant s’amuse de la situation: «Qu’aurait-on voulu? Du catch à deux? Un autre genou amoché? Du jiu-jitsu à lames acérées? Du sang sur la glace ?» Le lendemain, il ironise : «L’attention est retombée pour cette deuxième journée d’entraînement. Il n’y avait plus que 26 photographes, trois caméras, neuf policiers.» «C’est vrai que je m’étais bien amusé avec tout ça, car ça sortait du cadre du sport : on était dans une sorte de peopolisation avec deux opposés. Pour les journalistes, c’était parfait», retrace-t-il aujourd’hui.
Vient le 25 février. Cinquante jours après l’agression, au terme de semaines d’une pression médiatique et judiciaire, les deux femmes s’affrontent à nouveau sur la glace lors du programme libre. Mais alors que le nom de Tonya Harding retentit dans la patinoire, l’athlète n’arrive pas. Les minutes défilent, le public et les juges sont médusés. L’Américaine débarque finalement en courant, le visage blême. La musique commence. Elle s’élance doucement, fait un premier saut mal assuré, interrompt sa chorégraphie et fond en larmes. Tonya Harding se rend devant les juges et pose son patin sur leur table, expliquant avoir un souci avec l’un de ses lacets. Elle est finalement autorisée à repasser par les vestiaires en urgence, sous les huées du public, et à recommencer son passage de zéro. Cette fois-ci, elle déroule. Mais sans briller, et sans faire le moindre triple axel. Elle termine huitième, très loin du podium olympique. Au contraire, Nancy Kerrigan réussit tout ce qu’elle entreprend. Mais finit d’un rien à la deuxième place, l’or revenant à l’Ukrainienne de 16 ans Oksana Baiul. Sur le podium, l’Améde ricaine fait la moue, malgré son come-back inespéré, s’estimant lésée par les juges. Une attitude qui passe mal auprès du public et des journalistes. Tout comme sa décision de ne pas participer à la cérémonie de clôture des JO pour se rendre à un défilé publicitaire grassement payé, organisé par Disney.
Réhabilitation
Au sortir des Jeux, les ennuis judiciaires reprennent pour Tonya Harding. La patineuse de 23 ans plaide finalement coupable d’«entrave à la justice» devant un juge de Portland, confessant simplement avoir été mise au courant des agissements de ses proches après l’agression, sans en avoir informé les autorités. En reconnaissant sa culpabilité sur un aspect mineur du dossier, Harding évite la prison et le dossier est clos. Elle écope de 100 000 dollars d’amende et 500 heures de travaux d’intérêt général. Sans pour autant convaincre de son innocence : il existait «des preuves substantielles étayant l’implication de Mme Harding avant l’agression», selon l’un des procureurs.
La condamnation ne referme pas le volet médiatique. La vie des deux protagonistes continue d’être chroniquée et les patineuses d’être constamment comparées. Entre quelques boulots alimentaires, Tonya Harding, qui ne met plus un pied sur la glace, participe à des shows télévisés, à des combats de boxe, de catch, autorise la commercialisation d’une sextape de sa nuit de noces. Nancy Kerrigan oscille entre spectacles de patinage à travers le globe, apparitions dans des films, séries, émissions ou publicités. L’affaire inonde aussi la culture populaire. On peut par exemple jouer avec les patineuses dans un jeu d’arcade de combat et Harding apparaît dans un épisode des Simpson avec un tuyau en métal à la main.
Avec le temps, Tonya Harding connaîtra une sorte de réhabilitation. Le magazine People la place parmi les 25 personnalités les plus fascinantes de 1994 aux côtés de la princesse Diana, du pape Jean Paul II ou des Power Rangers. Alors que Nancy Kerrigan est critiquée à la moindre sortie qui l’éloigne du costume de princesse modèle qu’on lui a attribué. En 2017, le film Moi, Tonya, tourné sous la forme d’un faux documentaire, raconte l’histoire du point de vue de la patineuse de l’Oregon et la rend plus attachante encore. D’autant plus qu’elle participe à la tournée promotionnelle aux côtés de Margot Robbie, qui interprète son rôle. Nancy Kerrigan prend ses distances avec le film, déclarant trouver «complètement bizarre et fou» que son histoire soit transformée en divertissement hollywoodien donnant une bonne image de son bourreau. «Le public américain a toujours été attiré, d’une manière un peu perverse, par le méchant», écrivait le New York Times en 1995. Le temps a donné raison au quotidien.

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