Philipsen, sprinteur et roi de la « baroude »


GONZALO FUENTES/REUTERS 
Mathis Le Berre, suivi de Ben Healy et Matteo Jorgenson, le 22 juillet.

Dans la 17e étape, entre Chambéry et Voiron (174,7 km), victoire du sprinteur belge Jasper Philipsen (Alpecin). Dès ce jeudi, le peloton va vivre trois jours en enfer dans les Alpes…

23 Jul 2026 - L'Humanité
Voiron (Isère), envoyé spécial. JEAN-EMMANUEL DUCOIN

ACTE I, SCÈNE 1. 

Et nos cerveaux ensuqués virèrent à l’introspection, comme si notre désorientation du Tour prenait soudain une ampleur capitale: plus que cinq jours. Le chronicoeur joua pourtant à domicile, entre Chambéry et Voiron, puisque le début du parcours léchait les bords du miraculeux lac du Bourget – avec à l’horizon le Grand-colombier, ignoré cette année. L’ultime étape dite de « transition», bien cabossée dans sa première partie, empruntait le massif des Bauges, puis celui de la Chartreuse, avant de rallier la Savoie jusqu’à l’isère (2 200 m de dénivelé). Nous savions que les armadas des sprinteurs avaient une occasion à saisir, la dernière avant de voir Paris, mais le profil se prêtait à un véritable festival de la « baroude ». Les scrutateurs aguerris, qui connaissent la Légende des cycles et les coulisses de l’exploit au quotidien, n’eurent pas le temps de rêvasser. Encore moins les 164 rescapés.

ACTE I, SCÈNE 2. 

Pas de mélancolie cycliste, donc, et, dès le kilomètre zéro, les attaques à la volée se succédèrent, d’autant que le sprint intermédiaire se trouvait pour une fois à moins de 30 bornes de l’arrivée. Au fil des côtes, une baston impitoyable s’engagea. Sauf qu’il fallut attendre le col des Prés, et sa descente, pour vibrer. Une cassure se produisit, et plusieurs cadors dont del Toro, Pidcock ou Jegat furent piégés dans un énorme groupe. À l’avant, une troupe d’une trentaine d’unités, les deux Decathlon autour de Paul Seixas hésitèrent à enfoncer le clou. Moment stratégique: tous les leaders présents autour de Pogacar, y compris Seixas et Evenepoel, se relevèrent finalement. Étonnant pacte de non-agression.

Double conséquence: cela permit à Del Toro et tous les autres de rentrer ; et de nombreux coursiers en profitèrent pour s’évader (Bernal, Hindley, Simmons, Martin-Guyonnet, Baudin, van der Poel, Mohoric, etc.), rejoints par trois courageux (Jorgenson, Healy et Le Berre) et même par le Géant vert Pedersen, engagé consistant dans sa bataille du maillot à points, à la manière d’un génial baroudeur (sprint intermédiaire en poche). Le peloton lâcha l’affaire, et nous aperçûmes Adam Yates (UAE) à l’agonie, traînant sa carcasse malade à près de vingt minutes. À l’avant, la quarantaine d’évadés dont Philipsen et Kooij, longtemps éparpillés façon puzzle, s’étripèrent durant 60 bornes. Dans le final, à 4 bornes du but, les bougres avalèrent l’attaquant Stuyven, qui entrevoyait l’envolée solitaire. Et dans les rues de Voiron nous assistâmes à un sprint mini-massif, duquel sortit vainqueur le Belge Jasper Philipsen (Alpecin), sa première victoire dans cette édition. Le voilà de retour dans la course au maillot vert.

ACTE II, SCÈNE 1. 

Où nous parlâmes encore beaucoup des contrôles antidopage diligentés nuitamment, et les polémiques qui couvaient depuis l’abandon de Vingegaard. D’abord, nous apprîmes mardi tardivement par l’agence internationale de contrôle (ITA) que l’ensemble des coureurs avait fait l’objet de prélèvements, lors de la journée de repos. L’ITA déclarait dans un communiqué qu’elle confirmait cette «vaste mission de contrôle sanguin dans le cadre du passeport biologique de l’athlète ». Les mots étaient à déchiffrer : « Tous les coureurs du peloton ont été inclus dans cette mission de contrôle, qui s’inscrit dans le programme antidopage de L’ITA fondé sur le renseignement et l’évaluation des risques pour la course.» Ambiance assez pourrie. Mélange d’informations – et d’insinuations.

ACTE II, SCÈNE 2. 

Certains en profitèrent pour lancer des piques. Comme le Slovène Matej Mohoric, qui se déclarait lui aussi « victime » d’un contrôle à 5 heures du matin, de quoi le rendre fou. « Nous payons pour le passé du cyclisme, assura le coureur de Bahrain Victorious au média slovène Sportal. Mais il serait tout de même bon de fixer certaines limites humaines, ou du moins de veiller à ce que les règles soient les mêmes pour tous, car nous savons qu’un Français, bien classé au général, n’a pas été soumis à ce contrôle. » Vous avez bien lu : Paul Seixas bénéficierait d’un traitement de faveur, n’ayant subi avec son équipe Decathlon qu’un contrôle lundi, mais en début de soirée. Sous-entendu, avec un impact modéré sur leur récupération.

Pendant ce temps-là, notre P’tit Paul se souciait peu des allusions, après un contrela-montre individuel de bonne tenue. Mais comme le disent les Anglais: so good as gold. En somme, fut-il aussi bon que l’or ? « Je suis à vingt secondes du podium désormais, c’était une belle journée, répétait l’intéressé mardi soir. Isaac est très très fort, Remco et Tadej sont encore au-dessus. Ce sont des grands champions et je suis content de pouvoir me battre avec eux. Il reste cinq étapes, cinq jours pour se battre. Je suis plus que jamais prêt à me battre. »

ÉPILOGUE. 

Nous eûmes soudain l’esprit au futur-présent. La véritable entrée dans les Alpes, pour trois jours en enfer absolu, en mode crescendo. Excusez du peu. Ce jeudi : quatre bosses et l’arrivée au sommet d’orcières-merlette (7,1 km à 6,7 %, 1re cat.). Vendredi : trois cols (2e et 1re cat.) avant la grimpette à l’alpe d’huez (13,8 km à 8,1 %, HC). Et samedi, l’apothéose en forme d’orgie : le col de la Croix-de-fer (24 km à 5,2 %, HC), celui du Télégraphe (11,9 km à 7,1%, 1re cat.), puis le toit du Tour avec le Galibier (17,7 km à 6,9 %, HC), et enfin l’escalade terminale, le col de Sarenne, tout làhaut par le contournement des cimes de l’alpe d’huez (12,8 km à 7,3 %, HC). Après une respiration prémonitoire, le chronicoeur se souvint de cette pancarte aperçue peu après le départ de Chambéry: « Messieurs les coureurs, restez des Humains. » La désorientation du Tour, sans doute. À moins que ce ne fût l’effet de nos cerveaux ensuqués jusqu’à l’introspection.

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