ÉLECTIONS EN ALLEMAGNE - A Halle, un «esprit de résistance» face à l’extrême droite
La Saxe-Anhalt, une première région aux mains de l’extrême droite ?
L’AfD devrait arriver largement en tête en Saxe-Anhalt lors d’un scrutin régional ce dimanche et souhaiterait en faire le laboratoire de sa «guerre culturelle». Dans l’ancienne ville industrielle, une partie de la population anticipe déjà la riposte.
«Avec l’AfD, il n’y aura plus de visites scolaires
dans les mémoriaux des camps de concentration,
mais des cérémonies nationales en l’honneur d’Otton Ier.»
- Christian Philipsen directeur
d’un établissement culturel
5 Sep 2026 - Libération
Par CHRISTOPHE BOURDOISEAU Envoyé spécial à Halle-sur-Saale
Photos OSKAR SCHLECHTER
Quitter la Saxe-Anhalt ? «Certains profs y réfléchissent», regrette Heiko Kempa, syndicaliste de GEW, la Fédération professionnelle des enseignants. D’autres collègues sont tiraillés entre la fuite et les responsabilités: peut-on abandonner les élèves les plus exposés aux discriminations de l’extrême droite ? «Les profs se font du souci pour leur liberté d’expression, c’est vrai, mais ils sont surtout inquiets pour les enfants issus de l’immigration, en situation de handicap ou LGBT+, poursuit le syndicaliste. Ils ont peur de ne plus pouvoir les protéger.»Avant les élections régionales, les sondages accordaient plus de 40 % d’intentions de vote aux candidats de l’AfD en Saxe-Anhalt. accordaient plus de 40 % d’intentions de vote aux candidats de l’AfD en Saxe-Anhalt.
Alors que, ce dimanche, une élection régionale pourrait donner le pouvoir absolu à l’extrême droite dans le Land de Saxe-Anhalt, une première depuis la fin du nazisme, Halle-sur-Saale, la ville natale du compositeur Georg Friedrich Haendel, est plongée dans une grave crise de conscience. «Ces élections sont celles du désespoir», lâche Heiko Kempa pour résumer l’ambiance générale.
Mais Halle ne compte pas baisser les bras sans tenter de résister à cette «vague bleue» qui risque sans aucun doute de transformer l’Allemagne. Pour Hans Vorländer, politologue à l’université de Dresde, la deuxième ville de Saxe-Anhalt (240 000 habitants) a même le parfait profil pour devenir un «lieu de la résistance à l’AfD», le parti d’extrême droite Alternative pour l’Allemagne.
Foyer des Lumières allemandes, mais aussi du soulèvement ouvrier réprimé par les Soviétiques en 1953, Halle se prépare désormais à faire face à la «guerre culturelle» de l’AfD pour homogénéiser la société. Les desseins du parti d’extrême droite allemand ne sont un secret pour personne. Nul besoin de lire entre les lignes : tout est écrit noir sur blanc dans leur programme électoral. Les Allemands doivent «retrouver leur identité», se débarrasser du «complexe de culpabilité» et de «l’idéologie arc-en-ciel», un terme générique pour désigner une gauche soi-disant «perverse» qui «endoctrinerait les enfants dans les écoles». Les discours des dirigeants locaux sont éloquents : «L’Etat est devenu un asocial paresseux qui pue la drogue» et se «finance avec l’argent de la Fondation Friedrich-Ebert [proche du Parti social-démocrate, ndlr] pour aller picoler avec ses amis de la radiotélévision publique et chanter l’Internationale !» a hurlé la semaine dernière Martin Reichardt, le président de l’AfD à Magdebourg, la capitale de Saxe-Anhalt, devant un parterre hilare de la jeunesse nazillonne du parti, appelée Generation Deutschland.
«Nous allons retirer à cette gauche misérable la garde de l’Allemagne», a-t-il ajouté sous les applaudissements, en présence de la tête de liste de l’AfD, Ulrich Siegmund, qui fait campagne tout sourire sur une mobylette Simson, une entreprise ayant appartenu à une famille juive spoliée. L’homme ne brandit pas de tronçonneuse pour «détruire le système», comme le fait le président d’extrême droite Javier Milei en Argentine, mais une relique polluante de la RDA. «L’été allemand est enfin de retour, le changement climatique est enfin là ! C’est fantastique !» s’exclamait-il cet été sous la canicule face à des foules en sueur.
Les sondages accordent plus de 40% d’intentions de vote aux candidats de la fédération AfD de Saxe-Anhalt, qui est la plus radicale d’Allemagne, avec la Thuringe. Tout dépendra du score des petits partis. S’ils ne passent pas le seuil des 5%, l’AfD pourrait obtenir une majorité absolue lors de la répartition des sièges au parlement local.
Réécriture complète des livres d’histoire
L’éducation étant une prérogative des Länder, les profs seront en première ligne. L’extrême droite veut s’attaquer à cette région, la plus âgée et la plus pauvre d’Allemagne : suppression de l’école obligatoire, de la liberté d’opinion et de l’inclusion, réintroduction de l’hymne national, interdiction de certaines recherches à l’université (genre, post-colonialisme, changement climatique, islam, etc.) et, bien entendu, réécriture complète des livres d’histoire.
Pour eux, il n’est plus question d’insister sur les douze ans de national-socialisme. L’AfD veut en finir avec la «massue morale» de l’Holocauste et remettre en vedette des héros d’un récit national dont les enfants allemands seraient «fiers». «Ils veulent qu’on apprenne les victoires de l’Allemagne, c’est-à-dire encore plus de 1871 [victoire de la Prusse contre la France de Napoléon III] et beaucoup moins de 1933 [prise de pouvoir par les nazis]», résume le syndicaliste Heiko Kempa.
Depuis que les pasteurs et les curés se sont prononcés contre l’AfD, les églises chrétiennes sont également placées en haut de la liste des institutions à affaiblir au plus vite. L’extrême droite veut supprimer les subventions et l’impôt ecclésiastique prélevé par l’Etat sur les fiches de paie, principale source de revenus des paroisses. «C’est logique, non ? Ces églises appellent les chrétiens à ne pas voter pour l’AfD», se justifie Hans-Thomas Tillschneider, idéologue du parti et rédacteur du programme électoral de Saxe-Anhalt. Les subventions iront donc à l’église orthodoxe.
«L’AfD s’est découvert un nouvel ennemi pendant la campagne. Les chrétiens sont les parfaits boucs émissaires de leur narratif», explique Johann Schneider, théologien luthérien et évêque protestant en Saxe-Anhalt. «Les candidats se moquent de nous comme un chat qui jouerait avec une souris. Ils nous traitent par exemple de “nains religieux”. Ils renversent les choses en prétendant que les vrais chrétiens, ce sont eux !» grince Johann Schneider.
Cette montée en puissance de l’AfD inquiète les fidèles dans les paroisses. «Les jeunes craignent que ce ne soit plus possible de vivre et d’aimer comme avant», regrette Johann Schneider. Pour les réfugiés, dont s’occupent les associations caritatives de l’Eglise, la sécurité n’est plus assurée. «Ils sont devenus prudents dans leurs déplacements. L’ambiance dans les transports en commun est devenue stressante», explique l’évêque protestant. La construction de la mosquée dans le quartier de Halle-Neustadt, ancienne ville ouvrière de l’industrie chimique est-allemande, a été stoppée. Sans raison officielle. La communauté musulmane, dans l’attente, reste muette. Les restaurateurs d’origine étrangère préfèrent ne pas se montrer dans la presse. «Ils ont peur de perdre leur clientèle», déplore l’évêque, qui reste en contact permanent avec les instances musulmanes de la ville. Mais le poids de l’Eglise sur les terres de l’ancienne RDA anticléricale est faible: «Nous sommes un électorat insignifiant», ajoute-t-il. Les chrétiens représentent 300000 personnes sur 1,7 million d’habitants dans cette région fortement sécularisée.
«En revanche, l’esprit de 1989 [révolution estallemande contre la dictature communiste qui a démarré dans les églises] est encore dans les esprits», prévient Johann Schneider. Les offices religieux consacrés à «la paix, la défense de la démocratie et à la diversité» attirent de plus en plus de monde et pas seulement des fidèles. «Si l’AfD prenait le pouvoir, les églises sauront être de nouveau un lieu de résistance [comme en 1989]. Nous sommes prêts à en supporter les conséquences», assure Johann Schneider.
La résistance s’organise aussi dans les milieux de la culture, autre cible de l’AfD. Plus de 70 institutions culturelles de Saxe-Anhalt – dont le musée Bauhaus à Dessau, la cible principale– ont protesté dans une déclaration commune contre le tournant patriotique auquel aspire l’AfD, symbolisé, entre autres, par le «passeport fierté», qui permettrait de visiter gratuitement en famille des lieux jugés «suffisamment allemands». «L’extrême droite veut réécrire l’histoire», s’alarme Christian Philipsen, directeur général de l’établissement public gérant le patrimoine culturel de Saxe-Anhalt. «Avec eux, il n’y aura plus de visites scolaires dans les mémoriaux des camps de concentration, mais des cérémonies nationales en l’honneur d’Otton Ier [empereur du SaintEmpire inhumé dans la cathédrale de Magdebourg].
Comment se jouera l’issue des élections en Saxe-Anhalt ?
L’élection régionale de ce dimanche pourrait voir la victoire du parti d’extrême droite allemand. Mais, même arrivé en tête, il pourrait être empêché de former un gouvernement, selon les performances des autres formations politiques. «Libé» décrypte le fonctionnement du scrutin.
Ce personnage n’a jamais connu l’Allemagne. C’était plutôt un Européen», sourit-il. Pour la communauté queer, la question de la résistance se pose de nouveau avec l’émergence d’une force politique qui souhaite lutter contre le «lobby transgenre» et qui définit la famille homme-femme comme la norme sociale. «Pour eux, nous devons redevenir invisibles», résume Martin Thiele,organisateur de la Marche des fiertés de Halle-sur-Saale. Il se fait du souci pour la sécurité des membres de la communauté. Un retour à la vie clandestine ? «La police nous protégera-t-elle comme avant ?» se demande-t-il. Martin Thiele n’abandonnera pas pour autant sa ville, même sans les subventions que l’AfD a promis de supprimer. «Nous devrons sans doute abandonner des bureaux, réduire nos offres aux jeunes qui cherchent de l’aide. Mais nous continuerons à lutter pour la reconnaissance de nos droits», promet-il.
«La société civile est encore bien éveillée»
C’est également l’intention de la radio libre Corax, installée à Halle et accusée de «gendérisme» par l’AfD. «Nous donnons la parole à des gens qui ne l’ont jamais», résume Max Friedrich, chargé des relations publiques. Aux réfugiés, qui ont leur émission, mais aussi aux personnes en situation de handicap. Corax propose des émissions culturelles, des plages d’information, et un magazine politique très à gauche: Antifa News. Ses programmes sont financés en partie par la redevance, à hauteur de 200 000 euros par an. «Evidemment, nous sommes une cible idéale pour l’AfD», résume Max Friedrich. La perspective d’une prise de pouvoir de l’AfD occupe l’association depuis des mois. Radio Corax a lancé un appel aux dons pour anticiper le pire des scénarios. «L’élan de solidarité a été formidable, souligne Max Friedrich. Il montre que la société civile est encore bien éveillée. Les gens veulent soutenir l’esprit de résistance de notre radio.» Si l’AfD arrivait au pouvoir, Radio Corax ne signera pas la «déclaration de loyauté patriotique» pour demander des subventions publiques. «Jamais on ne s’alignera sur les exigences de l’AfD. Nous sommes déterminés à résister», dit-il, avant d’ajouter : «Nous continuerons à exister même avec peu de moyens. On sait comment faire. On a commencé tout petit.»

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