La folie du jour d’avant
L’Alpe d’Huez, ce col mythique que s’apprête à revisiter, deux fois en deux jours, le Tour de France, était envahi de monde hier. Les gens attendaient déjà le passage des coureurs, dans une folle ambiance.
"On se pointe, on plante la tente dans le virage et on ne bouge plus"
- CHRISTOPHE, SPECTATEUR DU TOUR DE FRANCE
INSTALLÉ DANS LA MONTÉE DE L’ALPE D’HUEZ
"En cinq minutes, on a vu passer 125 cyclistes,
ça veut dire qu’il en passe environ 1 500 en une heure"
- AUDREY ET CH'RISTOPHE, SPECTATEURS DU TOUR DE
FRANCE INSTALLÉS DANS LA MONTÉE DE L’ALPE D’HUEZ
24 Jul 2026 - L'Équipe
TEXTE : LAURENT CAMPISTRON
PHOTOS : MELISSA ROSCA
À L’ALPE D’HUEZ (ISÈRE) – Une transhumance de 13,7 kilomètres. Une longue file quasiment ininterrompue de cyclistes amateurs à l’assaut des 21 virages de l’Alpe d’Huez avec, en toile de fond, les sommets crantés à la beauté sauvage du massif des Grandes Rousses. Des camping-cars et des voitures, aussi, bouchant le moindre emplacement en bord de route. Des tentes plantées ici et là, parfois tout près des précipices. Des fans de vélo attablés à l’ombre d’un arbre ou d’une paroi rocheuse, ou tout simplement debout sous le cagnard à encourager ce convoi processionnel de passionné(e)s à bicyclette ahanant sous la chaleur de l’été. Tel était le décor du mythique col isérois à la veille, et même à l’avant-veille des deux étapes reines du Tour de France qui verront les coureurs gravir ses pentes jusqu’à l’arrivée au sommet.Présents par centaines, les cyclistes amateurs qui se sont confrontés à la montée de l’Alpe d’Huez ont été très encouragés, hier.
C’était la petite folie avant la grande. Une sorte de lever de rideau d’un des événements les plus attendus de juillet. C’est qu’une virée à l’Alpe d’Huez pour une étape du Tour ne s’improvise pas, elle s’anticipe, se prépare, se mijote. Il faut arriver suffisamment tôt pour trouver une place de choix, remplir les frigos et les glacières jusqu’à la gueule pour passer d’un apéro à un autre sans crier famine ou se dessécher, et travailler son anglais ou son flamand pour pouvoir communiquer avec tous ces supporters étrangers croisés en chemin qui font de cette montée la plus cosmopolite du monde, ou presque.
Lucas, par exemple, venu spécialement de la région parisienne, a profité du passage du Tour à l’Alpe d’Huez pour faire d’une pierre deux coups : encourager les coureurs et se tester à vélo sur les pentes à 8,1 % de moyenne du col. Hier matin, il a donc fait partie des milliers de cyclistes qui se sont attaqués au mythe. « Je n’ai jamais autant galéré de ma vie, soupire-t-il. Franchement, je ne m’attendais pas à ce que ce soit aussi dur, notamment au début. J’ai fait l’ascension en 1h25’, avec une pause de cinq minutes au milieu, parce que j’étais mort. En plus, comme un con, j’ai oublié mes chaussures de vélo à la maison, ce qui m’a obligé à monter en baskets. Mais je ne regrette rien, l’ambiance est magnifique, il y a une entraide incroyable entre tous les cyclistes. Des Néerlandais m’ont poussé dans le dos alors que j’étais vraiment au bout de ma vie. Les mecs couraient avec moi en m’encourageant alors que je ne les avais jamais vus de ma vie. Ça te donne envie d’aller au bout de toi-même. »
La solidarité entre galériens est là, partout. Un peu plus haut, des Belges de Tongres ont investi un coin du virage 6 pour arroser les coureurs avec une bonbonne munie d’un pulvérisateur. Christophe et sa fille, Renée, les aspergent au passage avec une eau puisée dans une fontaine voisine. Toujours avec leur consentement. « Très peu refusent » , souffle Christophe. Ils seront encore là, aujourd’hui, à essayer de rafraîchir les forçats de la route. « On vient sur le Tour depuis plus de vingt ans, confie leur ami Robby. Chez nous, en Belgique, le cyclisme est une religion. Alors on se pointe, on plante la tente dans le virage et on ne bouge plus. Il ne faisait que 11 degrés la nuit dernière, mais ça va, on n’a pas eu froid. »
Allongé dans sa piscine gonflable, « Dodo » alias Dorian n’a pas l’air de frissonner non plus. Il a pourtant rempli sa baignoire de circonstance avec l’eau (très) fraîche d’une petite cascade située en amont de son emplacement. « C’était froid ce matin, au moment du remplissage, mais maintenant, vu la température extérieure (29 °C), elle est presque trop chaude » , s’amuse-t-il, pendant que ses deux amis Pedro et « Bastoune » jouent au ping-pong sur une table aux dimensions réduites, au bord de la chaussée.
Arrivés la veille de Belleville-en-Beaujolais (Rhône), « Dodo » et ses potes ont eu beaucoup de chance de trouver un emplacement pour leur camping-car, tant l’endroit était déjà noir de monde. Depuis, ils profitent. « Le matin, on se réveille quand on se réveille. Le soir, on se couche quand on n’en peut plus. Entre? On joue au Diam’s celui qui se chargera des tâches ménagères, et après, c’est ping-pong et piscine. On aide aussi les cyclistes qui nous le demandent. On a filé des trucs à grignoter à un mec qui avait une fringale. Un autre nous a demandé s’il pouvait venir dans la piscine. Bah, il s’est baigné en caleçon et voilà! »
Des Belges, des Danois, des Slovaques, des Italiens…
Un peu plus haut, les supporters danois ont investi le virage 5. Ils sont partout, avec leur maillot de l’équipe Uno-X Mobility sur les épaules, à faire du bruit et à accompagner en musique des cyclistes de passage qui peinent à ne pas sourire en voyant ces drôles de types se ruer en travers de la chaussée pour leur gueuler, dans une langue inconnue, des mots d’encouragement. Le groupe a un chef, Hans. Un balèze. Une sorte de Rahan des temps modernes, ou de viking qui aurait troqué son casque contre un bob floqué « Bjarne Riis ». Mégaphone dans la main droite, chope de bière dans la gauche, c’est lui qui donne le ton pour enclencher un chant à la gloire de Mattias Skjelmose, le coureur danois de Lidl-Trek, actuellement sixième du général. « On espère qu’il terminera sur le podium à Paris! » , s’exclame-t-il.
Erik et son oncle Mattias, eux, offrent une version plus calme du supporter scandinave. Assis à l’ombre de leur van, casquette de marin vissée sur le crâne, ils attendent depuis quatre jours le passage de leurs champions préférés. Depuis l’abandon de Jonas Vingegaard, eux aussi ont jeté leur dévolu sur Skjelmose, voire sur Mads Pedersen ou même Paul Seixas. « En fait, on encourage tous les coureurs sauf Remco Evenepoel, parce qu’il n’arrête pas de râler et de se plaindre » , dit Erik. Juste en face d’eux est posée une pancarte à la gloire de Tadej Pogačar : « Pog, King of the Tour » . Elle appartient à un couple de Slovaques, Laura et Tomas. Laura est toute fière de nous montrer le tee-shirt blanc qu’elle a confectionné elle-même en y inscrivant les mots « Who the fuck is Pogacar ? » , que l’on pourrait traduire par « C’est qui, putain, ce Pogacar ? » « Il y a quelques années, on était à fond derrière Peter Sagan, dit-elle. Mais aujourd’hui, on n’a plus de coureurs slovaques à supporter. Alors, on encourage un Slovène ( rires)! »
Un peu plus loin, un camion jaune de l’organisation s’arrête tous les dix mètres pour installer un couloir de sécurité entre les coureurs et le public. Un ouvrier creuse un trou dans le bitume pour y ériger des piquets et tendre une corde entre eux. Verrat-on encore cette corde aujourd’hui, quand les fans s’agglutineront au plus près des coureurs ? Pas certain. Tout ce remueménage, en tout cas, ne semble pas altérer les coups de pédale de tous ces amateurs qui gravissent le col. Combien sontils ? « Ce matin, on s’est amusés à les compter, narre Audrey, venue d’Aix-enProvence avec son mari Christophe. En cinq minutes, on a vu passer 125 cyclistes, ça veut dire qu’il en passe environ 1 500 en une heure. Et encore, ce n’était pas le moment le plus fréquenté de la journée! »
Paulo et Gabriele, eux, viennent d’Italie, de Milan. Ils sont père et fils. Courbés au milieu de la route, à un endroit où la chaussée est assez large pour leur permettre de ne pas gêner la circulation, ils inscrivent à la bombe sur le sol le nom de Marco Pantani en lettres d’or. Pourquoi le grimpeur italien, disparu depuis 22 ans? « C’est pour honorer la mémoire d’un des plus fidèles supporters de Marco, Guerino De Santi, décédé il y a quelques semaines à 85 ans, explique Paulo. Tous les ans, au moment du Tour, il venait inscrire le nom de Pantani sur la route des cols qui ont fait sa légende. Alors, avec mon fils, on a décidé de prendre la relève et de poursuivre son oeuvre. »
Cet après-midi, aux alentours de 17 heures, Tadej Pogačar, Paul Seixas et tous les autres apercevront sans doute son nom sur le sol. Ça leur donnera peut-être des ailes. Et si ça ne suffit pas, ils pourront toujours compter sur les bravos et l’hystérie de tous ces fans qui figent toujours un peu plus cette ascension dans la légende du Tour.
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