Coeur de puncheur


Romain Grégoire Frustré de son Tour difficile, le champion de France et leader ambitieux de son équipe apprend à dépasser la douleur.

24 Jul 2026 - Libération
Par Quentin Girard Envoyé spécial sur le Tour 
Photo James Startt

Tenter de comprendre un coureur sur le Tour de France, c’est essayer d’attraper des ombres. Ils n’ont pas le temps. Ils filent comme des chars à voile. Il faut se raccrocher à des petites choses. Sur cette Grande Boucle, Romain Grégoire, ce sont d’abord des images qui se superposent et qui, peut-être, font un homme à la fin.

C’est le jeune mec qui se présente face à nous à la journée de repos lundi sur les hauteurs du lac Léman en Haute-Savoie. 9 h 30, sur la terrasse de son hôtel, les bras croisés, la tête ­baissée, se demandant probablement ce qu’il fait là. De toute ­façon, il ne lit pas la presse. C’est le ­Bisontin qui traverse la foule de ses fans, à Saint-Vit, dans le Doubs, dans le village de sa mère opticienne, porté en ­triomphe comme un général défilant à Rome et qui trouve qu’il n’en a pas fait assez pour le mériter. C’est encore le ­souffrant, à ­Gavarnie-Gèdre, qui arrive sur la ligne en larmes, terrassé par les dénivelés et la canicule, l’incapacité à ­récupérer et la colère de ne pas être à la hauteur de ce qu’il ­attendait ­de lui-même. Ce jour-là, le Tourmalet a bien failli le dévorer.

A 23 ans, Romain Grégoire traverse un Tour frustrant. Il est arrivé au départ à Barcelone le 2 juillet auréolé d’un titre de champion de France, d’une victoire en World Tour lors d’une étape du Tour de Suisse et de plusieurs top 10 lors de courses d’un jour prestigieuses (au Strade bianche, à la Flèche wallonne, à l’Amstel Gold Race, à Liège-Bastogne-Liège). Le puncheur de la Groupama FDJ United est l’un des symboles de cette jeune génération de coureurs tricolores qui gagnent et qui n’ont pas peur d’afficher leurs ambitions. Et là, patatras. Le coup de chaud, l’extrême fatigue, les jambes qui ne suivent pas. Il a terminé 7e lors de la deuxième étape, et depuis, rien, si ce n’est sa présence dans l’échappée de jeudi. Il traîne sa peine. Romain Grégoire ne s’en cache pas : «Le Tour, c’est principalement des moments de galère et de souffrance. Mais ça permet de découvrir qui on est. A quel point ton mental est au-dessus de ton corps. Chaque matin, quand je monte les marches des escaliers de l’hôtel, je me dis que c’est impossible de faire une étape aujourd’hui… Et après la tête prend le dessus.» Sa faiblesse actuelle, il n’en rejette la faute, ni sur personne ni sur les éléments. «La chaleur fait partie du jeu. C’est un sport d’extérieur, trouve-t-il à propos des débats qui animent le peloton. Il va y avoir de plus en plus de canicules, et ça me paraît compliqué d’arrêter de courir en juillet et en août. A Paris-Nice, en mars, il pleut tout le temps et on se plaint aussi. On n’arrivera jamais à trouver un calendrier qui s’adapte à la météo pour courir tous les jours sous le soleil par 20 degrés.»

Romain Grégoire n’imagine pas abandonner. «Il y a une forme de fierté», à terminer. Puis, il se reprend, comme s’il avait presque dit une bêtise : «Mais on n’est pas du tout là juste pour terminer le Tour.» Non, il est là pour être le patron incontesté d’une équipe, la Groupama-FDJ United, qui a vu Thibaut ­Pinot partir à la retraite en 2023 sous les vivats de la foule et les remplaçants désignés, David Gaudu ou Valentin Madouas, ne pas réussir à le remplacer. Il affirme : «Leader, c’était la place que je voulais dans une équipe. C’est quelque chose qui me plaît, d’affirmer comme ça une ambition et de devoir l’assumer après.» Il prend à coeur la fonction, jure vouloir impliquer tout le monde et rappelle que le cyclisme est un sport collectif. Personne ne gagne tout seul. Ses coéquipiers apprécient. «Il sait ce qu’il veut et où il veut aller, louait récemment l’un d’eux, Clément Braz Afonso, au site DirectVélo. Il nous tire tous vers le haut. Si on franchit des paliers, c’est aussi grâce à lui.» Son entraîneur depuis son adolescence, Maxime Latourte, n’est pas surpris : «J’ai perçu d’abord son caractère avant de comprendre son niveau. C’est un mort de faim.»

On regarde Grégoire de nouveau. On cherche dans ses traits de gendre idéal où se cache ce feu intérieur, cette colère presque, l’envie permanente d’allumer la mèche. «C’est inné. Il est cadré, câblé. Il est exigeant avec lui-même et les autres, sans que ça soit jamais déplacé», ajoute Latourte.

Le garçon grandit dans le Doubs et se met très vite au vélo, dans les pas de son père, cyclo de bon niveau et travaillant à la SNCF. Il commence par le VTT en club puis passe à la route. Hésite aussi avec le saut d’obstacles. Il adore ces animaux, la connexion technique entre l’homme et le cheval.

L’été, il passe ses après-midi à regarder le Tour de France et à encourager Andy Schleck, maillot Léopard-Trek sur les épaules. Il se voit un destin à lutter pour gagner des grands tours, comme le grimpeur luxembourgeois. A 19 ans encore, il annonçait ne vouloir se fixer aucune limite. Quand on le lui rappelle, il rit. Qu’est-ce qui a changé ? «Tu te confrontes à la réalité.» Il sait qu’en haute montagne, il ne pourra jamais ­suivre les meilleurs. Il préfère se concentrer sur des belles classiques, gagner un jour une étape du Tour («pas cette année») ou un monument, comme Liège-Bastogne-Liège, remporté en catégorie moins de 23 ans, en 2022. Il a déjà coché l’un de ses rêves : celui d’être champion de France, un titre qui se savoure. «Le vélo, c’est un sport où, même si tu gagnes une grosse étape, tu es heureux une soirée et le lendemain, ça repart. Là, le maillot, tu le portes pendant un an et ensuite tu gardes les liserés tricolores à vie.»

La tenue est comme une armure de superhéros, avec tout ce qui va avec. Les inconvénients : il se fout une pression de dingue. Il faut faire honneur. «Ça me pousse à faire encore plus d’efforts, tout le temps, à l’entraînement, en course.» Les avantages : il peut se dissocier, n’être pas complètement lui, jouer un rôle. «Le jour où on est passé dans le village de ma mère, avec tous les fans, tous mes amis, toute cette surexposition, j’ai trouvé ça hyper égocentrique. J’avais envie que ça passe vite. Ce qui m’a aidé à le vivre, c’était le maillot. C’est le champion de France qu’ils venaient applaudir.»

Lundi, il rentrera chez lui, à quelques kilomètres de là où vit sa mère. Contrairement à beaucoup de coureurs qui préfèrent les contrées ensoleillées et/ou défiscalisées, celui qui gagne très bien sa vie et vient de prolonger son contrat n’imagine pas partir loin des terres de sa famille, des barbeucs entre copains ou de risquer de déraciner sa petite amie. Ils sont ensemble depuis dix ans. Elle travaille à l’hôpital de Besançon. Il lance : «Je ne vais pas m’installer à Nice où elle ne connaît personne, où elle n’a aucune attache et finalement la laisser plus de 200 jours par an toute seule dans un appart.» Réussir à gagner tout en s’occupant des autres : ce n’est pas la plus ­facile des équations.

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Janvier 2003 Naissance. Septembre 
2025 Vainqueur du Tour de Grande-Bretagne. 
Juin 2026 Champion de France.

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