Les 24 heures de l’Alpe d’Huez sur le Tour
La station fétiche de la Grande Boucle accueillera deux arrivées d’étape, vendredi et samedi. Dans une ambiance de fête.
24 Jul 2026 - Le Figaro
Jean-Julien Ezvan Envoyé spécial à Orcières Merlette
Vidé du suspense du maillot jaune depuis (trop) longtemps, le Tour s’attend quand même à être traversé de toutes parts par les frissons. Ceux qui grimperont, deux jours durant, le long de l’Alpe d’Huez. La station du massif de l’oisans, incomparable ascenseur, va prêter son histoire, sa ferveur, sa folie. Le plus populaire des cols du Tour revient sur la carte non pas une, mais deux fois. L’Alpe d’Huez, immense serpentin accroché à la montagne, pensait avoir tout connu sur le Tour, avec notamment un contre-lamontre (2004), une double ascension dans la même journée en 2013 et même deux arrivées successives en 1979, à la suite de la défection d’une ville, mais trouve encore de quoi innover. Avec deux profils différents. Les 21 lacets légendaires en conclusion de la 19e étape partant de Gap (128 km), vendredi, puis samedi la 20e étape (5450 m de dénivelé positif), avec les ascensions du col de la Croix-defer, du Télégraphe et du Galibier, avant le retour à l’alpe d’huez par le col de Sarenne (une montée inédite), où le silence régnera dans une zone protégée avant de laisser bouillir la frénésie des derniers lacets de légende. Un épilogue escorté par une foule considérable.Le peloton dans la montée de l'alpe d’huez lors de la 109e édition du Tour de France, le 14 juillet 2022.
Jean-Yves Noyrey, le maire d’Huez, raconte avoir vu s’installer et gonfler rapidement un camping sauvage : « Il y a plus de quinze jours, un campeur s’est posé au virage 7. Tous les virages ont ensuite été pris d’assaut, plus tout ce qui peut être utilisé à côté. On a beaucoup, beaucoup de monde. Quand on annonçait à une époque 1 million de personnes, c’était faux. On était, à mon avis, aux alentours de 400 000 à 500 000 lors du contre-la-montre d’Armstrong (2004). Je pense qu’on devrait être dans ces zones-là. Les gens vont dormir dans l’herbe. S’il n’y a pas d’orage, ma foi, ils vont passer deux jours à boire un peu de bière et à se réchauffer au bord de la route, sachant qu’il ne fait pas froid, c’est plutôt bien pour eux. Et pour nous, c’est un superbe cadeau. Pour nos 90 ans, Christian Prudhomme ne pouvait pas faire mieux avec son équipe D’ASO que de nous donner deux étapes, plus l’étape du Tour amateur. »
L’alpe, bucolique, sauvage, prête à se déguiser, à devenir furieuse le temps d’un corps à corps attendu. Parce que la magie trouve toujours une place dans les sacs à dos des inconditionnels prêts à étirer une longue histoire. Jean Barbaglia, artiste peintre de Bourg-d’Oisans, au pied de la station, avait imaginé que les 21 virages qui se dépliaient sous ses yeux pourraient offrir un terrain idéal pour une course cycliste. Il en a parlé à des amis hôteliers de l’alpe, dont Georges Rajon, membre d’une famille pionnière sur la station, et André Quintin, qui ont contacté les organisateurs du Tour en espérant une arrivée au sommet.
« Quelque chose du Golgotha »
Le projet : 1860 m d’altitude; 13,8 km d’ascension (à 8 % de moyenne, avec des passages à 14%). La particularité, les 21 virages en épingle. «Georges Rajon, passionné de chasse, allait en Slovénie et avait repéré sur le col de Vrsic des panneaux indiquant les virages par des numéros. L’idée lui a plu, il a fait en sorte que, dans l’alpe, ce soit un compte à rebours, comme le lancement d’une fusée», nous confiait Fred Tane, historien de la station, il y a quelques années. Il ne manquait que les champions.
Fausto Coppi ouvre la voie avec éclat, en 1952, à l’occasion de la première arrivée d’une étape du Tour au sommet. Elle ne resterait pas longtemps seule : « Parce que c’est la plus télégénique des montées. Après 1952, à jamais la première, il y a eu des bagarres terribles. En 1977, Bernard Thévenet sauve son maillot jaune pour 8 secondes contre Eddy Merckx. Il y a eu des bagarres homériques, des choses incroyables, Bernard Hinault et Greg LeMond main dans la main, il y a quarante ans… Et, à la veille de l’arrivée finale, ce sera la plus dure avant-dernière étape de l’histoire du Tour », résume Christian Prudhomme, le directeur du Tour. Loin du Mans, l’Alpe est, pour vingt-quatre heures, de jour et de nuit, prête à ouvrir son circuit, son coeur, ses lumières comme des lucioles.
La montée porte sur ses flancs, ses vainqueurs et ses douleurs avec son lauréat rayé du palmarès (Lance Armstrong), ses questions avec son escalade record (Marco Pantani en 37 min 35"), son histoire, sa démesure. Le romancier Christian Laborde résume : « L’Alpe d’Huez, comme le Ventoux, c’est une montagne qui a une histoire grâce au Tour. On l’appelle aussi “la montagne des Hollandais” (8 succès). C’est extraordinaire que cette vieille terre de France soit devenue la montagne des Hollandais. Ensuite, il y a quelque chose du Golgotha dans les 21 virages. C’est donc une dramaturgie qui peut s’y écrire. Chaque virage est habité. Les gens s’y installent. La dimension populaire du Tour de France est visible à l’Alpe d’Huez. Tout y est, les géants, la route, la montagne, le peuple. Et les langues. À chaque virage à l’Alpe d’Huez, vous changez de langue. On y parle hollandais, anglais, espagnol, italien, parfois même on y parle français. C’est merveilleux. C’est une montagne qui a été inventée par le Tour. Elle n’existait pas avant. Une station de ski, ça n’a jamais fait une route. C’est le Tour qui fabrique les routes.» Celles au sommet desquelles aime se poser Tadej Pogačar. Le Slovène, vainqueur compulsif, ne figure pas (encore) au palmarès de l’alpe d’huez, qui recense quatre victoires françaises (Bernard Hinault en 1986, Pierre Rolland en 2011, Christophe Riblon en 2013 et Thibaut Pinot en 2015). Le maillot jaune attend l’Alpe. Une journée brûlante. Une nuit bruyante. « Dans le vacarme des hélicoptères, des klaxons et des cris des supporteurs, cette route sinueuse devient un sanctuaire bouillonnant où les champions viennent chercher leur part d’éternité», écrit Jean-Paul Vespini dans Le Tour se joue à l’Alpe d’Huez (Mareuil Éditions).
Une ascension d’hier, d’aujourd’hui et de demain qui a encore des idées pour séduire. Avec, par exemple, la montée par Villard-Reculas. Jean-Yves Noyrey assure : « L’Alpe est fan du Tour. D’ailleurs, si on met autant de moyens, c’est parce qu’on a envie que le Tour passe chez nous. On n’a pas forcément la volonté qu’il passe tous les ans ou tous les deux ans, même si depuis 1952, avec le Tour féminin, le Tour sera, après cet été, passé 37 fois. C’est-à-dire une année sur deux, finalement. » L’alpe, la montagne de tous les plaisirs…
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La Grande Boucle, une bonne affaire pour les villes étapes ?
24 Jul 2026 - Le Figaro
Gilles Festor Envoyé spécial à Orcières Merlette
Cent pour cent des gagnants ont tenté leur chance. » La célèbre formule du Loto dans les années 2000 s’applique aussi aux communes qui rêvent d’être ville étape, de départ ou d’arrivée sur le Tour de France. Qu’on soit un village comme Les Angles (Pyrénées-orientales) abritant 597 âmes, une ville moyenne comme Aurillac ou une métropole de la taille de Bordeaux, la règle est la même pour tous pour gagner le gros lot : poser une candidature et attendre patiemment. En espérant que les architectes fassent le bon choix au milieu d’une nuée de prétendants. « On reçoit environ 300 candidatures qui peuvent être pluriannuelles. Toutes les stations de montagne ou presque déposent un dossier pour stimuler leurs activités alors que d’autres communes demandent des années spécifiques», explique Cyrille Tricart, chargé du lien avec les villes étapes chez Amaury Sport Organisation (ASO), l’organisateur du Tour.
Pour faire partie des heureuses élues, les communes doivent mettre la main à la poche : 100 000 euros hors taxe pour un départ et 140 000 pour l’arrivée (la traversée d’une ville n’occasionne en revanche aucune dépense). C’est beaucoup moins que les 8 millions d’euros versés par Barcelone cette année pour rafler le grand départ mais l’investissement n’est pas négligeable dans un contexte de réduction des dépenses publiques en France. Surtout que le ticket d’entrée a légèrement augmenté (de 20 000 euros depuis 2019). « Nous n’avons pas l’intention de passer du simple au double. Nous tenons absolument à ce que le Tour de France reste accessible pour pouvoir aller partout », nuance Cyrille Tricart. Les communes doivent aussi anticiper une facture plus salée, qui peut même doubler, en incluant les travaux d’aménagement de voirie.
Mais pour tous les candidats, la dépense en vaut largement la chandelle. D’abord parce que le Tour de France garantit des retombées économiques directes sur les territoires. ASO dépense 250 000 euros pour loger quotidiennement les membres de l’organisation et les équipes (en ajoutant les partenaires, la caravane publicitaire et les médias, le nombre de personnes à loger monte même à 4 600). « Rien qu’avec les réservations D’ASO, cela représente environ 2 000 lits pour la ville et dans un rayon de 30 kilomètres », explique Gilles Platret, le maire de Chalon-sur-Saône, hôte de l’arrivée de la 12e étape.
« C’est de l’or en barre »
« Le Tour chez nous, c’est aussi l’assurance de recevoir des milliers de spectateurs. Il y a un effet immédiat sur tous les cafés, les restaurants et les magasins. Une étude de 2021 à Brest montre qu’un euro investi par une collectivité générait trois euros de chiffres d’affaires, ajoute l’édile qui se frotte les mains. L’investissement pour notre ville est modeste, environ 25 000 euros, le reste de la candidature est pris en charge par le Grand Chalon et le département de Saôneet-loire. » Une étude de la Métropole européenne de Lille pour le Grand Départ 2025 avait estimé l’impact économique des visiteurs extérieurs (85 000 personnes) à 15,2 millions d’euros.
Les communes candidates à une étape lorgnent surtout les retombées indirectes. En 2025, l’épreuve a été diffusée dans 180 pays par 100 chaînes avec 3,5 milliards de téléspectateurs cumulés. 150 millions d’européens ont regardé la Grande Boucle l’an dernier, France Télévisions avait réuni près de 45 millions de téléspectateurs en trois semaines. Un dépliant touristique XXL. « On a la chance d’avoir une retransmission du premier au dernier kilomètre avec de superbes images d’hélicoptères ou de drones. Quand j’ai commencé il y a 31 ans chez ASO, la prise d’antenne n’était qu’en début d’après-midi. La retransmission TV, c’est un énorme atout pour les collectivités pour se mettre en avant », insiste Cyrille Tricart. « En termes d’image et de notoriété, c’est de l’or en barre pour une agglomération comme Chalon qui avait déjà triplé ses nuitées touristiques entre 2015 et 2025 en passant de 240 000 à 720 000. C’est un coup de pouce extraordinaire qu’on sentira avec le temps», calcule Gilles Platret. Le soir même du passage de la caravane dans sa ville, le maire a déjà renouvelé la candidature de sa ville auprès de Christian Prudhomme, le patron de l’épreuve, pour recevoir à nouveau la Grande Boucle.
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